CHAPITRE PREMIER
Franklin , ne a Boston , de paï ens obscurs,. J-,a vdnitè bonne à quelque chose. Les ayeuoc de Franklin , forgerons , teinturiers , mais instruits. Son père Josias passe en Amérique. Franklin fut le cadet c/e 17 en fans , à deux filles près. Il entre a l âge de dix- hui tans au collège , d'où il est bientôt retiré , et occupé à faire des chandelles dans la boutique de son père. One chaussée construite par des enfans.
Epitaphe des père et mère de Franklin composé par lui-même. Franklin , apprenti f imprimeur. Son goût pour la lecture. Il échappé au danger cl' être poète. Il s’ exerce dans l art d’écrire; se met au régime végétal ; adopte , pour la dispute , la méthode interrogative de Socrate. Manquer de modestie dans ses discours . c’est manquer de sens.
M on ciiejr fils,
Je me suis fait un plaisir de rassembler quelques petites anecdotes de famille. Vous
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pouvez vous rappeler les rechercher que je fis , parmi les parens qui me restent , quand vous étiez avec moi en Angleterre , et le voyage que j’entrepris pour cet objet. Je m’imagine qu’il peut vous être agréable', comme à moi-même , de connoitre toutes les circonstances de mon origine et de ma vie , dont un grand nombre vous sont encore inconnues ; je vais les écrire pour vous : ce sera l’emploi d’une semaine de loisir non interrompu , que je puis me promettre dans ma retraite actuelle à la campagne. Il est encore d’autres motifs bien suffisans pour m’y engager. Du sein delà pauvreté et.de l’obscurité dans lesquelles je naquis et je passai mes jeunes ans , je me suis élevé à un état d’opulence , et à quelque degré de célébrité dans le monde. Un bonheur constant m’a accompagné jusques dans mon âge avancé : mes descendans aimeront peut-être à s’instruire des moyens que j’ai mis en usage , et qui , grâce au secours de la providence , m’ont si bien réussi. Us pourront d’ailleurs en retirer quelqu’ utilité , si jamais ils se trouvent dans de pareilles conjonctures.
Ce bonheur , quand j’y ai réfléchi , ce qui m’arrive assez souvent , ma fait dire quel-
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que fois , si l’offre m’en- étoit faite , je m’engagerois à parcourir de nouveau la mêmes carrière d’un bout à 1 autre. Je demanderais seulement la faculté qu’ont les auteurs dans une seconde édition , de corriger quelques fautes de la première. Je voudrois encore , s’il étoit en mon pouvoir , changer quelques simples accidens et événemens de ma vie , pour de plus favorables. Cependant , si cette condition m’étoit refusée , je ne consentirais pas moins à recommencer. Mais puisqu’une répétition de la vie ne peut avoir lieu , ce qui , selon moi , y ressemble le plus , c’est de s’en rappeller toutes les circonstances ; et , pour rendre ce sovivenir plus durable , de les mettre par écrit. En m’occupant ainsi, je céderai au penchant si naturel aux vieillards de parler d’eux - mêmes et de leurs propres actions , et je m’y livrerai sans être à charge à ceux qui , par respect pour mon âge, pourraient se croire obligés demecou*^ tei : au lieu qu ils seront toujours libres de ne pas me lire. Enfin , autant vaut~il l’avouer, puisque personne ne me croirait si je le mois, peut-être satisferai-je ma vanité. Je n ai presque jamais entendu prononcer ou lu cette phrase préparatoire : je puis dira
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sans 'Vanité , etc. sans qu’il s’en soit immédiatement suivi quelque trait de vanité bien caractérisée.
La plupart des hommes haïssent la vanité dans les autres , quelque forte dose qu'ils en aient eux-mêmes. Pour moi , je lui fais grâce par-tout où je la rencontre , persuadé quelle est avantageuse , tant à l’individu qu’elle domine , qu’à ceux qui sont dans sa sphère d’action. Il ne seroit, par conséquent , pas tout à fait absurde dans bien des cas , qu’un homme comptât sa vanité parmi les autres douceurs delà vie , et en rendit giace à la providence.
C’est ici le lieu de reconnoitre en toute humilité que je dois à cette divine providence le bonheur dont j’ai joui jusqu’à présent. Elle seule m’a présenté les moyens que j ai employés, et les a fait réussir. Ma croyance , à cet égard , me fait espérer , quoique je ne doive pas y compter , que la bonté divine s’exercera encore envers moi , soit en prolongeant la durée de mon bonheur jusqu’au terme de ma vie , soit en me donnant la force de supporter un funeste revers , qiu peut m’arriver comme à tant ci autres, ta lortune à venir n’est connue que de celui qui.
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tient notre sort entre ses mains , et qui peut faire servir nos afflictions mêmes à notre plus grand bien.
Un de mes oncles , curieux, comme moi, de recueillir des anecdotes de famille , me donna des notes, dont j’ai tiré plusieurs particularités , touchant nos ancêtres. Elles m apprirent qu’ils avoient vécu dans le même village , Eaton en Northampton-shire , sur un franc-aleu d’environ 3o acres , pendant au moins trois cents ans. Mon oncle n’avoit pu découvrir combien de temps ils y, avoient passé avant ce terme. Ils y étoient peutêtre depuis l’époque où , à l’imitation des autres citoyens , qui se donnèrent des noms permanens dans toute l’étendue du royaume, ils prirent pour nom de famille celui de Franklin , qui ;, auparavant , étoit la dénomination d’un ordre de personnes.
Cette petite propriété n’auroit pas suffi pour leur subsistance , sans la profession de forgeron , qui s’étoit perpétuée dans la famille jusqu’à son temps , le fils aîné étant toujours élevé dans ce métier : coutume que lui et mon père suivirent à l’égard de leurs fils aînés..
Dans les recherches que je fis à Eaton ,
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je ne trouvai le détail de leurs naissances f mariages et morts , que depuis l’an i555 , parce que le registre dans cette paroisse ne remonte pas au-delà de cette époque. J’appris , parce registre, quej’étois le plus jeune fils du plus jeune fils , en remontant à cinq générations. Mon grand-père Thomas , qui étoit né en i5g8, vécut à Eaton, jusqu’à ce qu’il fût devenu trop vieux pour continuer son métier , et se retira alors à Banburg en Oxford-shire , auprès de son fils Jean , teinturier, chez qui mon père étoit èn apprentissage. Mon aïeul y mourut , et y est enterré; nous vîmes son monument en 1768.
Son fils aîné Thomas demeura dans la maison paternelle à Eaton , et la laissa, avec propriété de terre, à sa fille unique , qui , de concert avec son mari M. Fisher , de Wallingborough , la vendit ensuite à M. Ested , maintenant propriétaire du château d Eaton.
Mon aïeul eut quatre fils qui vécurent ; savoir, Thomas, Jean, Benjamin et Josias. Je vous donnerai , à leur sujet , les détails que ma mémoire pourra me fournir , nayant pas ici mes papiers , dans lesquels vous trouverez plus de particularités , s’ils ne se sont pas perdus pendant mon absence*
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Thomas avoir appris le métier de forgeron sous son père. Mais ayant beaucoup d’esprit naturel , il le perfectionna par l’étude , à la sollicitation de M. Palmer , écuyer , qui étoit alors le principal habitant de la paroisse r et qui encouragea de même tous mes oncles à s’instruire. Thomas se mit ainsi en état de remplir les fonctions de notaire ; il devint bientôt un homme essentiel pour les affaires de la province , et fut un des principaux moteurs de toutes les entreprises publiques , tant pour la Comté ou pour la ville de Northampton , que pour sa communauté. On nous en raconta plusieurs traits remarquables à Eaton. Après avoir été beaucoup considéré et protégé par le lord Hallifax , il mourut le 6 janvier de l’année 1702 ? précisément quatre ans avant nia naissance. Le récit que nous firent de sa vie et de son caractère quelques personnes âgées ? dans es village ? vous frappa , s il m’en souvient ? comme quelque chose d’extraordinaire par son analogie avec ce que vous connoissie& de moi - meme, ce S’il ne fût mort» , dîtesvous ? cc que quatre ans après ? le même jour » on aurait pu supposer une transmigrayy tien ».
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Jean fut élevé clans la profession de teinturier en laine , à ce que je crois.
Benjamin fit son apprentissage à Londres, dans la teinture en soie. C’étoit un homme industrieux. Je me souviens bien de lui; car, tandis que j’étois enfant , il vint joindre mort père à Boston , et vécut quelques années avec nous dans la maison. Il y avoit toujours eu une affection particulière entre mon père et lui , et j’étois son filleul. Il parvint à un grand âge. II a laissé deux volumes in- 4e*. manuscrits , de poésies de sa composition , consistant en petites pièces fugitives , adressées à ses amis. Il s’étoit formé une écriture abrégée , qu’il rn’ens igna ; mais ne m’en étant jamais servi , je l’ai maintenant oubliée. Il étoit pieux et assidu aux sermons des meilleurs prédicateurs , qu’il se faisoit un plaisir d écrire , suivant sa méthode expéditive. Il en avoit ainsi recueilli plusieurs volumes. Il étoit aussi grand amateur de politique , trop peut -être pour sa situation. Je retrouvai dernièrement à Londres un recueil qu’il avoit fait de tous les prneipaux pamphlets relatifs aux affaires publiques, depuis 1641 jusqu’en 1717. Il y manque plusieurs volumes , comme on le voit, parla série des numéros ; mais il en
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reste encore huit yolumes in-fol. et vingtquatre z/z-40. et in- 8°. Ce recueil étoit tombé entre les mains d’un bouquiniste , qui , me connoissant pour m’avoir vendu des livres , me l’apporta. Il paroît que mon oncle le laissa lorsqu’il partit pour l’Amérique , il y a environ 5o ans. J’y ai trouvé beaucoup de notes écrites de sa main sur les marges. Son petit-fils^ Samuel Franklin , vit actuellement à Boston.
Notre humble famille avoit embrassé de de bonne heure la réformation. Nos pères demeurèrent fidèlement attachés pendant le règne de Marie , et furent alors en danger d’étre inquiétés, à cause de leur zèle contre la papauté. Ils avoient une bible angloise : pour la cacher et la mettre en sûreté , ils s’avisèrent de 1 attacher , toute ouverte avec des cordons , en-dedans du couvercle d une chaise percée. Quand mon bisaïeul vouloir la lire à sa famillle , il renversoit le couvercle de la chaise percée sur ses genoux , et tournoit les feuillets qui étoient contenus par les cordons. Un des enfans se tenoit à la porte , pour avertir s’il voyoit venir l’appariteur : c’ étoit un officier de la cour spirituelle. Dans ce cas, on remettoit le cou»
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vercle de la chaise persée à sa place , et la bible demeurait cachée par-dessous comme auparavant. Je tiens cette anecdote de mon oncle Benjamin.
La famille demeura toute entière attachée à l’église d’Angleterre , jusques vers la fin du régné de Charles II ; époque où quelquesuns des ministres qui avoient été destitués comme non conformistes , ayant tenu des conventicules en Northampton-shire , Benjamin et Josias se joignirent à eux pour ne plus s en séparer. Le reste de la famille resta dans l’église épiscopale.
Josias , mon père, s’étoit marié jeune. Il conduisit sa femme , avec trois enfans , dans la Nouvelle-Angleterre , vers l’an 1682. Les conventicules ayant alors été défendus par la loi , et souvent inquiétés , quelques personnes considérables de sa connoisance se déterminèrent à passer en Amérique , où elles espéroient être libres dans l’exercice de leur religion , et le déterminèrent à les y accompagner.
Mon père eut encore de la même femme quatre enfans , nés en Amérique , et il en eut dix autres d’une seconde femme , en tout dix-sept. Je me souviens d’eti avoir vu treize
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assis ensemble à sa table, qui , tous, grandirent ? devinrent adultes et se marièrent. J’étois le dernier des fils , et le plus jeune de tous les enfans , à deux filles près. Je nac^ quis à Boston , Nouvelle - Angleterre. Ma mère , seconde femme , étoit Abia Folger , fille de Pierre Folger, l’un des premiers colons de la Nouvelle - Angleterre , dont Cottoii Mather fait une mention honorable dans son histoire ecclésiastique de cette province , comme d’un pieux et savant Anglois , si je me rappelle bien ses expressions. J’ai ouidire qu’il avoit écrit diverses petites pièces ; mais il n’y en a qu’une d’imprimée. Je l’ai vue il y a plusieurs années ; il lecrivit en i6y5 : elle est en vers familiers , suivant le goût du temps et du pays. Il s’adresse à ceux qui gouvernoient alors ; il parle pour la liberté de conscience , et en faveur des anabaptistes , des quakers , et des autres sectaires qui avoient été persécutés. Il attribue à cette persécution les guerres avec les naturels , et les autres calamités qui affligeoient le pays , les regardant comme autant de jugemens de Dieu , en punition d’une offense aussi odieuse ; et il exhorte le gouvernement à abroger ces loix contraires à la charité.
Cette pièce me parut écrite avec une liberté mâle et une décente simplicité. Je me rappelle les six derniers vers de la stance , quoique j’en aie oublié les deux premiers ? dont le sens est que ces censures sont dictées par la bienveillance , et que , par conséquent , il veut être connu pour en être Fauteur , parce que je hais , dit - il , de tout mon cœur , la dissimulation :
De Sherburne (i), ou maintenant je demeure.
Mon nom je mets ici ,
Sans offense, votre véiitable ami,
Pierre Folger.
Mes frères furent tous mis en apprentissage dans différens métiers. Quant à moi , j’entrai dans un collège à l’âge de huit ans. Mon père me destinoit à l’église , et me regardoit déjà comme l’aumônier de la famille. La promptitude avec laquelle j’avois appris à lire dès mon enfance , car je ne me souviens pas d’avoir jamais été sans savoir lire, et le suffrage de tous ses amis , qui l’assuroient que je deviendrois certainement un homme de lettres , le confînnoient dans ce
(i) Villç de l’isle âc Nantucket.
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dessein. Mon oncle Benjamin l’approuvoit aussi , et promit de me donner tous ses volumes de sermons , écrits dans ce caractère de son invention dont j’ai parlé , si je voulois me donner la peine de 1 apprendre.
Je ne demeurai cependant qu’un peu moins d’un an au collège , quoique , dans ce court intervalle , je fusse monte successivement du, milieu de la classe de 1 annee , a la tete de cette meme classe 5 de-la dans la classe immédiatement au-dessus , d’où je devois passer dans la suivante , à la fin de l’année. Mais mon père , charge d une famille nombreuse se trouva hors d’état de fournir , sans s incommoder, à la dépense d’une éducation de collège ; considérant d’ailleurs , comme il le dit à ses amis , en ma présence , le peu de ressources que promettoit cette carrière aux; enlans ainsi élevés , il renonça à ses premières idées , me retira du college , et m envoya à une école d’ écriture et d arithmé tique, tenue par M. George Brovvnell : c étoit un habile maître, qui réussissoit ordinairement très-bien dans sa profession , en n’employant que les moyens les plus doux et les plus propres à encourager se s élèves. J acquis bientôt > sous lui , une L elle écriture ; mais j’échouai
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dans l’arithmétique , et n’y fis aucun progrès.
A lage de dix ans, je fus rappelé dans la maison pour aider mon père dans sa profession : cetoit celle de fabricant de chandelles et de savon , métiers dans lesquels il n’avoit point fait d’apprentissage , mais qu’il avoit embrassés à son arrivée dans la Nouvelle- Angleterre j parce qu’il trouva que son état de teinturier étoit trop peu employé pour lui fournir de quoi élever sa famille. Je lus conséquemment occupé à couper des mèches pour les chandelles , à remplir les moules , à garder la boutique , faire les messages , etc.
Ce métier me déplaisoit , et j’avois une forte inclination pour celui de navigateur ; mais mon père se déclara contre ce dernier parti : cependant le voisinage de l'eau me donnoit l’occasion de me risquer souvent dedans et dessus. J’appris de bonne heure à nager et à conduire un bateau. Lorsque j’étois embarqué avec d’autres enfans , on me déféroit communément le gouvernail , surtout dans les occasions difficiles. En tout autre temps , j’étois presque toujours celui qui conduisoit la bande , et je les engageois quelquefois dans des embarras. Je vais vous en rapporter un exemple , qui montre un©
disposition d’esprit précoce pour les entreprises publiques ? quoique celle-ci ne fût pas conduite par la justice.
Le réservoir du moulin étoit terminé , d’un côté , par un marais salant , sur le bord duquel nous nous tenions dans la haute marée pour pécher de petits poissons, A force d’y marcher , nous en avions fait un vrai bourbier. Ma proposition fut de construire en cet endroit une chaussée , sur laquelle nous fussions de pied ferme ; et je montrai à mes camarades un grand tas de pierres, destinées à une nouvelle maison , près du marais, mais très-propres à remplir notre objet; en conséquence , le soir , dès que les ouvriers se furent retirés , je rassemblai un nombre de camarades de jeu , et en travaillant diligemment , comme des fourmis , nous mettant quelque fois deux ou trois pour porter une seule pierre , nous les enlevâmes toutes , et nous contruisîmes notre petit quai. Le lendemain matin , les ouvriers furent surpris de ne plus trouver les pierres , qui avoient passé dans notre chaussée. On rechercha les auteurs de cette translation ; nous fûmes découverts ; on en fît des plaintes ; plusieurs d’entre nous essuyèrent une correction d®
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la part de leurs parens ; et quoique je fisse valoir l’utilité de l’ouvrage , mon père me convainquit que ce qui n’est pas honnête ne peut être vraiment utile.
J’imagine qu'il peut être intéressant pour vous de savoir quel homme c’étoit que mon père. Il avoit une excellente constitution ; il étoit de taille médiocre , mais bienfait ét très-fort, et adroit dans tout ce qu’il faisoit. Il dessinoit joliment ; il savoir un peu de mu « sique : sa voix étoit sonore et agréable; ensorte que , lorsqu’il chantoit des pseaumes en s’accompagnant avec son violon , ce qu’il faisoit quelquefois le soir quand la journée étoit finie , il y avoit vraiment du plaisir à l’entendre ; il étoit aussi versé dans la méchanique , et il savoit , au besoin , se servir des outils des autres métiers ; mais ce qu’il y avoit d’excellent en lui , c’étoit un entendement sain et un jugement solide en matières du ressort de la prudence , soit dans les affaires publiques , soit dans la vie privée. Il ne fut , à la vérité , jamais employé dans les premières , parce que la nombreuse famille qu’il avoit à élever, et la modicité de sa fortune le tenoient attaché sans relâche à sa profession ; mais je me souviens très-
bien
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bien qu’il étoit fréquemment visité par les chefs , qui venoient lui demander son opinion dans les affaires de la ville , ou de 1 église a laquelle il étoit attaché , et qui montroient beaucoup de déférence pour son jugement et pour ses avis. Les particuliers le consultoient aussi beaucoup sur leurs affaires dans les cas difficiles , et souvent on le choisissoit pour arbitre entre les parties contendantes.
Il aimoit a avoir a sa table , aussi souvent qu il lui etoit possible , quelques amis , ou quelques voisins éclairés , avec lesquels il put converser , et il avoit toujours soin de mettre sur le tapis des sujets de conversation ingénieux on utiles , qui pussent servir à [former l’esprit de ses enfans. Par ce moyen , il tournoit notre attention vers ce qui est bon, juste , prudent et utile dans la conduite de la vie. Jamais il n’étoit question des mets qui paroissoient sur la table ; on ne discutoit point s’ils étoient bien ou mal apprêtés, de saison ou non , de bon ou de mauvais goût, préférables ou inférieurs à telle ou telle autre chose du même genre. Ainsi accoutumé , dès mon enfance , à la plus parfaite inattention sur ces objets , j’ai toujours B
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été indifférent à l'espèce de mets que j'ai vus devant moi , et j’y fais si peu d’attention maintenant meme , qu’il me seroit très -difficile de dire , quelques heures après mon repas , de quoi il a été composé. J’ai sur tout éprouve les avantages de cette habitude en voyageant ; car il m’est souvent arrivé de me trouver avec des personnes qui , ayant le .goût plus délicat que moi \ parce qu i! étoit plus exercé, souffroient beaucoup dans bien des cas, où je n’avois moi-mème rien à desirer.
Ma mère étoit aussi parfaitement constituée. Elle avoit allaité tous ses dixenfans , et je ne lui ai jamais vu , non plus qu’à mon père , d’autre maladie que celle dont ils sont morts, mon père à l’âge de 87 ans , et ma mère à 85. Ils sont ensevelis ensemble à Boston , où je plaçai , il y a quelques années , un marbre sur leur tombeau , avec cette épitaphe :
w Ci gissent
» Josias Franklin et Abias sa femme 5 ils vécurent ensemble avec affection pendant 59 années* »» et sans biens-fonds , sans emploi lucratif , par un travail « assidu et une honnête industrie , moyennant la bénédic- >* tion du Ciel , ils entretinrent convenablement uue nom- » breuse famille , et élevèrent , avec succès, treize enfans a? et sept petits enfans. Que cet exemple * lecteur , t’en-
» courage à remplir diiigemment les devoirs de ta voca- » tioii , et à compter sur le secours de la providence. » Il fut pieux et prudent ,
» Elle discrète et vertueuse.
» Leur plus jeune fils remplit son devoir filial , en côn- » sacrant cette pierre â leur mémoire »*
Je m âpperçois , à mes digressions vaga^ bondes, que je deviens vieux. J’écrivois au. trefois avec plus de méthode. Mais on ne s habille pas pour une compagnie privée , comme pour vin bal paré. Ceci n’est peutetre que de la négligence.
Pour revenir , je demeurai ainsi attaché atf
métier de mon père pendant deux ans , c’està-dire , jusqu’à 1 âge de douze ans. Alors mon frère Jean , qui avoit fait apprentissage dans la même profession , ayant quitté mon père, et s’étant marié et établi à Rhod - Islandpour son propre compte , j’étois destiné , selon toutes les apparences , à le remplacer , et à être toute ma vie fabricant de chandelles. Mais mon dégoût pour cet état continuent • ll flt craindre à mon père que s’il ne m’en oflroit pas un plus agréable , je ne lui échappasse pour gagner la mer, comme avoit fait, à son grand mécontentement , mon frère Josias. En conséquence , il me menoit quelque-
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fois voir travailler des maçons , dès menuisiers , des tonneliers , des chaudronniers , etc. afin de pouvoir reconnoitre mon goût , et tâcher de le fixer sur quelque profession qui m'arrêtât à terre. J’ai depuis toujours eu du plaisir à voir de bons ouvriers manier leurs outils , et il m’a été très-utile d’en avoir appris assez par ce moyen pour être en état de faire chez moi de petits ouvrages , quand j e n’a. vois pas un ouvrier à portée , et de construire de petites machines pour mes expériences , au moment où l’intention que j’avois à remplir étoit fraîche , et fortement imprimée dans mon esprit.
Mon père enfin se décida à me donner le métier de coutelier. Il me mit , pour quelques jours , en essai chez Samuel , fils de mon oncle Benjamin , qui avoit appris ce métier à Londres , et venoit alors de s’établir à Boston. Mais le paiement qu’il exigeoit , pour mon apprentissage , ayant déplu à mon père , je fus rappelé à la maison.
Dès mon enfance, j’étois passionné pour la lecture , et j’employois en livres tout le peu d’argent que je pouvois avoir. J’annois beaucoup les relations de voyages ; ma première acquisition fut le recueil de Bunyan ,