‹ Mémoires de la vie privée de Benjamin FranklinChapitre 4 sur 33 · DE B. F R A N K L I N · texte numérisé non relu

DE B. F R A N K L I N

en petits volumes séparés. Je les vendis ensuite pour me mettre en état d’acheter les collections historiques de R. Burton : c’étoient de petits volumes peu coûteux , et il y en avoit en tout quarante ou cinquante.

La petite bibliothèque de mon père consistoit principalement en livres de théologie polémique et pratique. J’en lus la plus grande partie. J’ai depuis regretté souvent que , dans un temps où j’avois une si grande soif d’apprendre , il ne fût pas tombé entre mes mains des livres plus convenables t puisqu’il étoit alors décidé que je ne serois pas homme d’église. Il y avoit aussi les vies de Plutarque , dans lesquelles je lus abondamment , et je regarde encore comme avantageusement employé le temps que j’y donnai. J’y trouvai de plus un ouvrage de Foe , intitulé : Essai sur les projets , dans lequel je pris peut-être des impressions , qui ont ensuite influé sur quelques-uns des principaux événemens de ma vie.

Mon inclination pour les livres détermina enfin mon père à faire de moi un imprimeur, quoiqu’il eût déjà un fils dans cette profession. Mon frère Jacques étoit retourné d’Angleterre en 1717 , avec une presse et des

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caractères , pour établir son imprimerie à Boston. Cet état me plaisoit beaucoup plus que celui de mon père ; mais j’avois cependant toujours une prédilection pour la mer. Pour prévenir l’effet que pouvoit avoir un pareil penchant , mon père étoit impatient de me voir engagé avec mon frère. Je m’y refusai quelque temps ; enfin je me laissai persuader , et je signai mon acte d’apprentissage , n’étant âgé pour lors que de douze ans. Il étoit convenu que je servirois comme apprentif jusqu’à l’âge de 21 ans , et je ne devois recevoir des gages , comme ouvrier , que la dernière année.

En peu de temps , j’eus fait de grands progrès dans ce métier ? et je devins un aide utile pour mon frère. Je fus à portée alors d’avoir de meilleurs livres. Les rapports que j’eus avec les apprentifs des libraires me mirent à même d’emprunter d’eux de temps en temps quelques volumes , que j’étois exact à rendre bientôt et sans dégradation. Combien de fois ne m’est-il pas arrivé de passer la plus grande partie de la nuit à lire dans ma chambre , quand le livre m’avoit été prêté le soir et devoit être rendu le lendemain matin , de peur qu’on ne s’apperçût qu’il manquoit ou qu’on n on eût besoin !

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Au bout de quelque temps , un négociant, M. Matthieu Adams , homme d’esprit, qui avoit une jolie collection de livres , et qui fréquentoit notre imprimerie , fit attention à moi ; il m'invita à voir sa bibliothèque, et eut la complaisance de me prêter les livres que je voulus lire. Je pris alors une belle fantaisie pour la poésie , et je iis quelques petites pièces. Mon frère , imaginant qu'il pourroity trouver son compte , me donna du courage , et m’engagea à composer deux ballades : l’une , intitulée la Tragédie du Phare , contenoit un détail du naufrage du capitaine "Worthilake, avec ses deux filles ; l’autre étoit une chanson de matelot , sur la prise du fameux pirate , nommé Teach , ou la Barbe noire : c’étoientdes vers pitoyables pour le style , des chansons d’aveugles. Lorsqu’elles furent imprimées , il m’envoya par la ville pour les vendre. La première eut un débit prodigieux , parce que l’événement étoit récent et avoit fait grand bruit.

Ma vanité fut flattée de ce succès ; mais mon père me rabattit le courage , en jettant du ridicule sur mes productions , et en me disant que les faiseurs de vers étoient toujours pauvres. Ainsi , j’échappai au malheur

d’être poète , probablement très - mauvais. Mais comme la faculté d’écrire en prose a été pour moi d’une grande utilité dans le cours de ma vie , et a principalement contribué à mon avancement , je vais vous raconter par quels moyens , dans la situation où j’étois , j’acquis le peu d’habileté qne je puis avoir en ce genre.

Il y avoir dans la ville un autre jeune garçon , grand amateur de livres , nommé J ean Collins , avec qui j’étois intimement lié. Nous disputions souvent ensemble ; nous aimions beaucoup l’argumentation , et nous ne desirions rien tant que de nous mettre mutuellement au sac. Cette tournure d’esprit contentieuse , pour le dire en passant , est propre à devenir une très-mauvaise habitude , qui rend souvent insupportable en compagnie , parce qu’elle ne peut s’exercer qu’au moyen de la contradiction ; et indépendamment de l’aigreur et du trouble quelle met dans la conversation , elle produit les dégoûts , et peut-être les inimitiés , là où l’on pourroit avoir besoin de l’amitié. Je l’avois prise en lisant , chez mon père , les livres de disputes sur la religion. J’ai observé depuis , que les personnes sensées tombent

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rarement dans ce défaut , à l’exception des gens de loi , des suppôts des universités , et des hommes de tout état qui ont été élevés à Edimbourg.

Il s’éleva un jour , entre Collins et moi , une question , je ne sais comment , sur Té- . ducation des femmes : savoir , s’il étoit convenable ou non de les élever dans les sciences, et si elles étoient propres à l’étude. Il tenoit pour la négative , et assuroit que cette carrière est au-dessus de leur portée. Je pris le sentiment opposé , peut-être un peu pour le plaisir de disputer. Jl étoit naturellement plus éloquent que moi ; les paroles couloient abondamment de sa bouche ; et quelquefois , à mon avis , j’étois subjugué par sa volubilité , plus que par la force de ses raisons. Nous nous séparâmes sans être d’accord sur ce point ; et comme nous ne devions pas nous revoir de quelque temps , je mis mes raisons par écrit , j’en iis une copie au net et la lui envoyai. Il répondit , et je répliquai ; il y avoit eu trois ou quatre lettres écrites de part et d’autre , lorsque mon père vint à trouver mes papiers et les lut. Sans entrer en discussion sur l’objet de la dispute , il en prit occasion de me parler de ma ma-

Vie privée nière d’écrire ; il observa que , quoique j’eusse l’avantage sur mon antagoniste, relativement à l ortographe et à îa ponctuation , ce que je devois à l’imprimerie , j’étois fort au-dessous de lui en élégance d'expression , en méthode et en clarté. II m’en convainquit par plusieurs exemples. Je sentis la justesse de ses remarques ; j’en devins plus attentif à la langue, et résolus de faire des efforts pour perfectionner mon style.

Sur ces entrefaites, il me tomba sous la main un volume séparé du spectateur : c’étoit le troisième. Je n’en avois jamais vu aucun ; je l’achetai; je le lus et le relus : j’en étois enchanté ; j'en trouvai le style excellent , et je désirai qu’il me fût possible de l’imiter. Pour y parvenir , je pris quelques-uns des discours, je fis de courts sommaires du sens de chaque période , je les mis de côté pour quelques jours ; après quoi , sans ouvrir le livre , j’essayai de recompléter les discours , et d’exprimer tout au long chaque pensée , comme elle étoit dans le livre, en employant les mots propres qui se présentèrent à mon esprit. Je comparai ensuite mon Spectateur avec l’original ; je reconnus quelques-unes de mes fautes , et je les corrigeai ; mais je

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trouvai qu’il me manquoit une provision de mots , si je peux m'exprimer ainsi , et cette facilité à me les rappeler et à les employer , qu’il me sembloit que j’aurois acquise avant cette époque , si j’eusse continné à faire des vers. Le besoin continuel de mots de pareille signification , mais de différentes longueurs pour la mesure , ou de différens sons pour la rime , m’auroit mis dans la nécessité constante de rechercher les divers synonymes , les auroit fixés dans ma tête , et m’en auroit rendu maître. En conséquence , je pris quelques-unes des histoires du Spectateur , et je les mis en vers. Au bout d’un certain temps , lorsque j'avois assez complètement oublié l’original , je les remettois de nouveau en prose.

Je mélois aussi quelquefois tous mes sommaires ensemble ; et , quelques semaines après, je tâchois de les ranger dans le meilleur ordre, avant de commencer à former les périodes entières , et à completter le discours : c’étoit afin d’acquérir de la méthode dam l’arrangement des pensées. En comparant ensuite mon ouvrage avec l’original , je découvrois beaucoup de fautes, et je les corrigeois. Mais j’avois quelquefois le plaisir cle m’imaginer que , dans certaines particu-

larités de peu d’importance , j’avois été assez heureux pour perfectionner la méthode ou le langage, et cela m’encourageoit à espérer que je parviendrais peut-être , avec le temps, à écrire passablement en anglois ; ce qui étoit un des grands objets de mon ambition.

Le temps que je donnois à ces exercices et à mes lectures , étoit le soir après le travail de la journée , le matin avant de le commencer , ou les dimanches quand je trouvois le moyen de rester seul à l’imprimerie , en esquivant d’assister au service divin. Mon père avoit coutume d’exiger de moi , lorsque j’étois dans sa maison , que j’y fusse assidu ; et je le regardois encore , à la vérité, comme un devoir, quoiqu’il me parût que je n’avois plus le temps de le pratiquer.

Quand je fus à l’âge d’environ seize ans , je lus un ouvrage de Tryon , dans lequel il recommande la diète végétale. Je résolus de l’observer. Mon frère étant célibataire , n’avoit point d’ordinaire chez lui ; il étoit en pension avec ses apprentifs dans une autre maison. Mon refus de manger de la viande devint un inconvénient , et j’étois souvent grondé pour ma singularité. Je me mis au fa:t de la manière dont Tryon préparait quel-

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ques-unsde ses mets , comme de faire bouillir des pommes de terre ou du riz , de faire des poudings sur le champ , et quelques autres » Je dis ensuite à mon frère , que s’il vouloit me donner , chaque semaine , la moitié du prix que lui coûtoit ma pension , je me nourrirois moi - meme. 11 y consentit à l’instant , et je trouvai bientôt que je pouvois économiser la moitié de ce qu’il me payoit. Ce fut un nouveau fonds pour l’achat des livres ; mais j’y trouvai d’autres avantages. Quand mon frère et les ouvriers quittoient l’imprimerie pour aller dîner , j’y demeurois , et dépêchant mon petit repas , qui n’etoit souvent composé que d’un biscuit ou d'une tranche de pain avec une poignée de raisins secs , ou d’un gâteau pris chez le pâtissier , et d’un verre d’eau , j’avois le reste du temps jusqu’à leur retour pour étudier ; et ines progrès étoient proportionnés à cette clarté d’idées , et à cette promptitude à concevoir, qui sont le fruit de la tempérance dans le boire et le manger.

Ce fut à cette époque, qu’ayant été un jour dans le cas de rougir de mon ignorance dans l’art de calculer, que j’avois manqué deux fois a apprendre à l’école , je pris le

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traité d’arithmétique de Cocker , et je l’appris tout seul avec la plus grande facilité. Je lus aussi le livre de la navigation de Seller et dé Sturmy , et me mis au fait du peu de géométrie qu’ils contiennent , mais je n’ai jamais été loin dans cette science. Je lus , à peu prè« dans le même temps, l’Essai sur l’enten^, dement humain , de Locke, et Y Art de penser , de MM. de Port-Royal,

Pendant que je travaillois à former et perfectionner mon style , je rencontrai une grammaire angloise ; je crois que c’étoit celle de Greenwood , à la fin de laquelle il y a deux petits Essais de la rhétorique et delà logique. Je trouvai dans le dernier un modèle de dispute suivant Socrate. Bientôt après , je me procurai l’ouvrage de Xénophon , intitulé : Les Choses mémorables de Socrate , dans lequel il donne plusieurs exemples de la même méthode. J’en fus enthousiasmé, je l’ adoptai, je renonçai à la contradiction brusque et à l’argumentation ^directe et positive , et je pris le rôle d’humble questionneur. La lecture de Sbâftesbury et de Collins , me rendit pîrrhonien; et comme je l’étois déjà sur beaucoup de points de nos doctrines religieuses , je trouvai que 3a méthode de Socrate

R A N K L I N. 31 étoit la plus sûre pour moi-méme , et la plus embarrassante pour ceux contre qui je l’employois. J’y pris bientôt un singulier plaisir ; je ne cessai de la mettre en pratique , et je devins très-artificieux et très-habile à obtenir , de personnes mêmes d’un savoir supérieur } des concessions dont elles ne prévoyoient pas les conséquences. Je les embarrassois ainsi dans des difficultés donc elles ne pouvoient se retirer , et je remportois des victoires que ne méritoient quelquefois ni ma cause ni mes raisons.

Je continuai d’employer cette méthode pendant quelques années ; mais je l’abandonnai ensuite peu à peu , et n’en conservai que l’habitude de m’exprimer en termes de défiance modeste ; et lorsque j’avançois quelque chose qui pouvoit être contesté , de ne me servir jamais des mots certainement , indubitablement , etc. , ou de tout autre qui donne l’air d être opiniâtrement attaché à

une opinion. Je disois plutôt, je comprends, je conçois , que telle chose est ainsi ; il me paroit , je penserais de telle ou telle manière, par telles ou telles raisons , ou , je m’imagine que cela est ainsi, ou , cela est. ainsi , si je ne me trompe. Cette habitude a été, je crois,

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très-avantageuse pour moi , quand j’ai eu besoin d’inculquer mon opinion dans l’esprit des hommes , et de leur persuader de prendre les mesures que j’ai été de temps en temps dans le cas de proposer ; et puisque les principaux objets de la conversation sont ^informer ou d 'être informé , de plaire ou de persuader, je desire que les hommes éclairés et bien intentionnés , ne diminuent pas euxmêmes le pouvoir qu’ils ont de faire le bien , par une manière de s’exprimer positive et présomptueuse , qui ne manque guère de rebuter les auditeurs , et n’est propre qu’à faire naître les oppositions , et à détruire tous les objets pour lesquels la parole nous a été donnée.

En effet , si vous voulez instruire , une manière positive et dogmatique d’avancer votre sentiment , peut provoquer la contradiction , et empêcher qu’on ne vous prête une oreille attentive. Si, avec le désir d’être instruit et de profiter des connoissancesdes autres , vous ne laissez pas de vous exprimer comme tant fortement attaché à vos opinions actuelles , les hommes modestes et sensibles . qui n’aiment pas les contestations , vous laisseront probablement tranquille dans la possession

de

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de votre erreur. En suivant une pareille méthode , vous pouvez rarement espérer de plaire à vos auditeurs, à l’effet de vous concilier leur bienveillance, ou de persuader ceux que vous désirez faire concourir à vos vues. Pope dit judicieusement : Il faut ins . truire les honmes comme si on ne les instruisait pas, et proposer les choses nouvelles comme des choses oubliées (i). Et il nous recommande ensuite de parler , quoique certain , avec une apparente défiance ( 2 ). Il auroit pu joindre à ces vers celui qu’il a accouplé ailleurs, moins convenablement à mon avis. Le voici :

Car manquer de'modestie , c’est manquer de sens.

Si vous me demandez pourquoi je dis moins

(1) Voici comment l’abbé du Rcsnel a rendu ce passage : Pour se faire écouter , un critique accompli Dépose adroitement l’air et le ton de maître; Veut-il çtre instructif? Il feint de ne pas l’être;

11 sait , avec douceur, entrer dans vos raisons; Vous diriez que de vous il reçoit des leçons.

Essai sur la critique , traduit par l’abbé du Resnel.

(1) Dans le doute , jamais ne rompez le silence ,

Certain d avoir raison , un air de défiance Fera mieux recevoir vos modestes avis.

Par le meme,

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convenablement , je dois rapporter les deux vers ensemble :

Les paroles immodestes n’admettent point d'excuse ;

Car manquer de modestie , c’est manquer de sens.

Or, le manque de sens , lorsqu’un homme a le malheur d’ètre dans ce cas , n’est-il pas une sorte d’excuse pour le manque de modestie ? Et ces vers ne seroient-ils pas puis exacts, s’ils étoient construits ainsi :

Les paroles immodestes n’admettent qui cette excuse ,

Que manquer de modestie , c’est manquer de sens.

Je m’en rapporte cependant à de meilleurs juges que moi.

Franklin travaille incognito à une gazette imprimée par son frère. Le germe de son aversion pour le pouvoir arbitraire . La gazette imprimée sous le nom de Benjamin I i anklin / il quitte son frère et Boston ^ s embarque sur un Sloop de JSew-Yorck 7 et à l âge de 17 ans ? court les aventures . Point d’ occupation à New- Yorck ; allant a Philadelphie , il sauve > dans la traversée , la vie à un Hollandais . Une affreuse bourasque. Il se guérit de la fièvre en buvant de l eau froide. Sa connoissance avec le docteur Brown , et avep une vieille femme qui V héberge . Arrivée à Philadelphie.

Aïcns frère avait commencé , en 1720 ou 1721 a imprimer un nouveau papier public ; c étoit le second qui paroissoit en Amérique. H etoit intitulé : ( Ne w- En gland courant ) Courier de la Nouvelle- Angleterre. Le seul qui! y eut auparavant étoit ie Boston-News Let,,ei s , Lettres nouvelles de Boston. Je

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me souviens c[ue quelques-uns de ses amis voulurent le dissuader de cette entreprise , comme d’une chose qui ne devoit probablement pas réussir, parce qu’un seul papiernouvelle étoit suffisant , selon eux , pour toute l’Amérique. Maintenant, en 1771 , il n’y en a pas moins de vingt-cinq. Il exécuta cependant son projet , et je fus employé à porter les exemplaires chez ses pratiques , après avoir travaillé à composer et à tirer les feuilles.

Il comptoit parmi ses amis quelques hommes d esprit , qui s’amusoient à écrire de petites pièces pour cette feuille ; ce qui ^accréditait et en augmentait le débit. Ces messieurs venoient nous voir souvent. J entendois leur conversation , et les récits qu ils faisoient du bon accueil que recevoient leurs écrits dans le public. Je fus tenté de m essayer parmi eux ; mais comme j’étois encore un enfant , je pensai que mon frère ne voudroit pas imprimer , dans sa feuille , un ouvrage , dont il sauroit que je fusse 1 auteur ; je m’avisai, en conséquence, de ceguisermon écriture , et ayant fait une pièce anonyme, je la mis le soir sous la porte de ï imprimerie. Elle fut trouvée le lendemain

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matin. Mon frère la communiqua à ses amis lorsqu’ils vinrent à l’ordinaire; ils la lurent, la commentèrent à mes oreilles , et j’eus le plaisir exquis d’entendre quelle ohtenoit leur approbation , et que , dans leurs diverses conjectures sur l’auteur, ils n’en nommèrent aucun qui ne jouit d’une grande réputation d’esprit et de savoir dans le pays. Je suppose maintenant que je fus heureux en juges, et qu’ils n’étoient peut-être pas aussi excellons que je le croyois alors. Quoi qu'il en soit, encouragé par cette petite aventure , j’écrivis et j’envoyai à la presse , par le même moyen , plusieurs autres pièces , qui furent également approuvées ; et je gardai mon secret , jusqu à ce que mon petit fonds de connoissances et de sens , pour pareils ouvrages , fût assez complètement épuisé ; après quoi je me découvris.

Mon frère commença pour lors à avoir un peu plus de considération pour moi ; fmais il se regardoit toujours comme mon maître , et me traitoit en apprentif. Il prétendoit tirer de moi les mêmes services que de tout autre. Je trouvois , au contraire , qu’il étoit trop exigeant dans bien des cas , et me croyois en droit d’attendre plus d’indulgence de la

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part d’un frère. Nos disputes étoient souvent portées devant mon père , et je m'imagine qu’il avoit tort pour l’ordinaire , ou que j etois le meilleur avocat de nous deux ; car le jugement étoit communément en ma faveur. Mais mon frère étoit colérique, et souvent il en venoit aux coups ; ce que je prends en très-mauvaise part. Je présumé que ce traitement dur et tyrannique peut avoir contribué à imprimer 5 dans mon ame , cette aversion pour le pouvoir arbitraire , que j’ai conservée pendant toute ma vie. Mon apprentissage me devint si insupportable , que je soupirai continuellement après une occasion de le raccourcir. Elle se présenta enfin d’une manière inattendue.

Une des pièces insérée dans notre feuille , sur quelque objet de politique dont je ne me souviens point , offensa l’assemblée. Mon frère fut arreté , censuré, et emprisonné à la diligence de l’orateur , par la raison , à ce que je suppose , qu’il ne voulut pas découvrir l’auteur de la pièce. Je fus pareillement arrêté et examiné devant le conseil ; mais quoique je ne donnasse à ses membres aucune satisfaction , ils se contentèrent de m’admonester r et me renvoyèrent , me

regardant peut-être comme obligé , en qualité d’apprentif, de garder les secrets de mon maître.

L’emprisonnement de mon frère me causa beaucoup de ressentiment , malgré nos querelles particulières. Tant qu’il dura , je fus chargé de la direction de la feuille , et j’eus la hardiesse d’y insérer quelques lardons contre nos gouverneurs ; ce qui ht grand plaisir à mon frère ; tandis que d’autres commencèrent à me regarder sous un point de vue défavorable , et comme un jeune esprit porté au libelle et à la satyre.

L’élargissement de mon frère fut accompagné d’un ordre très -étrange , émané de la chambre , portant : « que Jacques Franklin « n’imprimeroit plus la feuille intitulée : 33 Le Cour ier dà la Nouvelle- Angleterre 33. Il y eut une assefnblée d’amis dans notre imprimerie pour consulter sur ce qu’il avoit à faire dans cette conjoncture. Quelques-uns proposèrent d’éluder l’ordre , en changeant le titre de la feuille ; mais mon frère voyant des inconvéniens dans ce parti , il fut enfin conclu que ce qu’il y avoit de mieux , étoit de l’imprimer , à l’avenir , sous le nom de Benjamin Franklin ; et pour éviter la censure

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de l’assemblée , qui pourroit l’atteindre , comme imprimant encore cette feuille luimême par son apprentif , il fut décidé que mon ancien contrat d'apprentissage me serait rendu avec une pleine et entière décharge ? écrite au verso , afin de pouvoir le montrer au besoin ; mais que, pour assurer à mon frère le bénéfice de mon service , je signerais un nouveau contrat , qui seroit tenu secret pour le reste du terme. C’étoit un très-frêle arrangement. Il fut cependant, sur le champ , mis en exécution , et la feuille continua de paraître en conséquence sous mon nom pendant quelques mois. Enfin ? un nouveau différend s’étant élevé entre mon frère et moi , j’osai me prévaloir de ma liberté présumant qu’il ne s’aventurerait pas à produire le nouveau contrat. Il n’étoit pas honnête , de ma part, d’user de cet avantage 9 et je compte , en conséquence , cette action comme une des premières erreurs que j'aie commises en ma vie ; mais l’irrégularité quelle offroit eut peu de poids sur mon èsprit, aigri par le ressentiment des coups que la colère l’avoit souvent porté à me faire essuyer , quoiqu’il n’eût pas d’ailleurs un mauvais naturel ; peut-être étois-je trop effronté pour ne pas le provoquer.

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Lorsqu’il sut que j’étois décidé à le quitter, il voulut m’empêcher de trouver de l’emploi hors de chez lui ; il fît le tour des imprimeries de la ville , et prévint centre moi. tous les maîtres , qui , conséquemment , refusèrent de me faire travailler. Je pensai alors à me rendre à Nev-Yorck , qui étoit la ville la plus voisine où il y eût un imprimeur. Toutes mes réflexions me confirmèrent dans le dessein de quitter Boston -, où je m’étois déjà rendu suspect au parti qui gouvernoit. Il étoit vraisemblable , d’après les procédés arbitraires de l’assemblée dans l’affaire de mon frère , qu’en restant je me serois bientôt exposé à des embarras, et j'avois d’autant plus lieu de le craindre , que mes disputes indiscrètes sur la religion commençoient à me faire regarder avec horreur, par les bonnes âmes , comme un apostat , ou comme un athée. Je pris donc ma détermination ; mais mon père étant alors du parti de mon frère, je présumai cpie si je tentois de m’en aller ouvertement , on prendroit des moyens pour m en empêcher. Mon ami Collins se chargea de favoriser ma fuite. Il fît marché pour mon passage avec le capitaine d’un sloop de New-Yorck , auquel il fit accroire que

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j étois un jeune homme de sa connoissance, qui avoit eu affaire avec une fille de mauvaise vie , dont les païens vouloient le contraindre à 1 épouser , et qu’en conséquence je ne pouvois ni paroitre ni partir publiquement. Je vendis une partie de mes livres pour me procurer une petite somme, et me rendis en cacheté à bord du sloop. À la faveur d’un bon vent, en trois jours je me trouvai à New- Yorck , à près de 3oo milles de chez moi, k I âge de dix-sept ans, sans la moindre recommandation , sans même connoitre qui que ce lût dans cette ville, et avec très-peu d’argent dans ma poche.

L’inclination que j’avois eue pour le métier de marin , étoit entièrement passée, sans quoi j’aurois pu alors la satisfaire ; mais ayant une autre profession , et me croyant assez habile ouvrier, je n hésitai pas à offrir mes ' services à l’imprimeur de la ville , le vieux M. Guillaume Bradford , qui avoit été le premier imprimeur en Pensylvanie ; mais il avoit quitté cette province à l’occasion de sa querelle avec le gouverneur George Keith. Une put me donner de l’ouvrage , ayant peu à faire , et déjà assez de monde ; mais il me dit que son fils , imprimeur à Philadelphie >

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avoit perdu depuis peu son principal ouvrier Aquila Rose 9 qui étoit mort ; et que si j’y allois , il croyoit qu’il pourroit m’employer. Philadelphie est à 100 milles plus loin. Je ne craignis pas de m’embarquer dans un bateau pour me rendre , par le plus court trajet de mer 3 à Amboy , laissant ma malle et mes effets , qui dévoient me suivre en faisant le tour. En traversant la baie , nous essuyâmes une bourasque , qui mit en pièces nos voiles déjà pourries , nous empêcha d entrer dans le Kill , et nous jetta sur Long-Island.

Dans la tourmente , un Hollandois ivre, passager comme moi , tomba dans la mer. Au moment où il s’enfonçoit , je le saisis à travers feau par son toupet ; je le retirai , et nous le reçûmes de nouveau à bord. Cette immersion le désenivra un peu , de sorte qu’il s’endormit , après avoir tiré de sa poche un volume , qu’il me pria de lui faire sécher; il se trouva que c’étoit mon ancien livre favori, les voyages de Bunyan , en hollandois, belle impression , sur beau papier avec des planches en taille"- douce ; parure sous laquelle je ne l’avois jamais vu dans sa langue originale. J’ai appris depuis qu’il a été traduit dans la plupart des 'langues de l’Europe,

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et je suis persuadé qu aprèsjla bible,, cest un des livres qui a eu le plus de cours.

L honnête Jean est le premier que je sache qui ait mêle ensemble la narration^! le dialogue ; manière d’écrire très-engageante pour le lecteur , qui , dans les passages les plus intéressans, se trouve , pour ainsi dire , admis dans la compagnie , et présent à la conversation. Defoe Ta imité avec succès dans son Robinson Crusoé , dans sa Molly Flanders, et autres ouvrages , et Richardson a fait de même dans sa Paméla , etc.

En approchant de fisle , nous nous trouvâmes dans un endroit ? où il n’étoit pas possible de prendre terre , à cause des grands brisans qu’occasionnoit la berge pierreuse. Nous jettâmes l’ancre , et filâmes le cable vers le rivage. Quelques hommes vinrent au bord de beau , et crièrent à nous , comme nous à eux ; mais le vent étoit si fort et les vagues si bruyantes , que nous ne pûmes nous entendre mutuellement. Il y avoit. des canots sur le rivage ; nous leur criâmes et leur f îmes signe de s’en servir pour venir nous prendre ; mais ils ne nous comprirent pas , ou notre demande leur parut impraticable , et ils se retirèrent. La nuit approclioit ;

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nous n’eûmes d’autre parti à prendre que d’avoir patience jusqu’à la cessationdu vent; et en attendant , nous résolûmes , le pilote et moi , de dormir, s’il étoit possible. Nous nous fourrâmes pour cela dans l’écoutille , avec le Hollandois qui étoit encore mouillé. L’eau écumeuse passant par-dessus le nez du bateau , couloit sur nous ; de sorte que nous fûmes bientôt presqu aussi trempés que lui.

Nous n’eûmes que très-peu de repos pendant toute la nuit ; mais le vent s’étant appaiséle lendemain, nous parvînmes à gagner Âmboy avant la nuit, après avoir passé trente heures sans vivres , et sans autre boisson qu’une bouteille de mauvais rum ; Veau sur laquelle nous voguions étant salée. Le soir je me mis au lit avec une fièvre très - vive. J’avois lu quelque part que l’eau froide , bue en abondance, étoit bonne contre la fièvre : je suivis l’ordonnance ; je suai copieusement la plus grande partie de la nuit , et la lièvre me quitta. Le lendemain , je passai le bac et continuai mon voyage à pied. J’avois cinquante milles à faire pouf me rendre à Burlington , où l’on m’avoit dit que je trouverais des bateaux pour achever ma route jusqu à Philadelphie. Il plut, très-fort toute la journée ;

je fus perce jusqu aux os. Me trouvant trèsfatigué sur le midi , je ni arrêtai à une misérable auberge, où je passai le reste du jour et toute la nuit , commençant à regretter d’avoit quitte la maison. Je faisois d’ailleurs une si misérable ligure , que je fus soupçonné cletre quelque serviteur fugitif : je m’en apperçus aux questions que l’on me faisoit , et je sentis que je risquois d’ètre arrêté comme tel. Je continuai cependant mon voyage le lendemain , et j’arrivai le soir à iuiit ou dix milles de Burlington , dans une auberge tenue par un certain docteur Brown.

Cet homme entra en conversation avec moi pendant que je prenois mon repas ; et trouvant que j’avois un peu de lecture , il me témoigna beaucoup d’intérêt et d’amitié. Notre connoissance a duré tout le reste de sa vie. Je m imagine qu il avoit été , ce qu’on appelé oocteur ambulant ; car il n’y a aucune ville en Angleterre , ou aucun pays en Europe , dont il ne pût donner des détails très-particuliers. Il avoit de la littérature et de l’esprit: mais c’étoit un mécréant , et quelques années après, il entreprit méchamment de travestir la bible en vers burlesques , comme Cotton avoit fait de Virgile. Il présenta , par ce

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moyen , beaucoup de faits , sous un jour très-ridicule 5 ce qui auroit pu nuire aux esprits foibles * si son ouvrage eût été publié , mais il ne le fut jamais.

Je passai la nuit chez lui , et j’atteignis Burlington le lendemain matin. J’eus , en arrivant , la mortification de trouver que les bateaux ordinaires de passage étoient partis un peu auparavant. C’étoit un samedi , et il n’en devoit partir aucun autre avant le mardi suivant. Je retournai dans la ville , vers une vieille femme qui m’avoit vendu du pain d’épice pour manger sur l’eau , et je lui demandai conseil ; elle m’invita à loger chez elle , jusqu’à ce qu’il se présentât une occasion de m’embarquer. J ’étois fatigué de voyager a pied ; j acceptai son offre. Quand elle apprit que j ’étois imprimeur , elle voulut m’engager à rester dans cette ville pour y exercer mon métier. Elle ignoroit combien d avances et quel capital sont nécessaires pour commencer ! Je trouvai chez elle la vraie hospitalité. Elle me donna , de très-bonne grâce , un dîner composé de mâchoire de bœuf , et 11e voulut accepter , en retour , qu’une pinte d’aile (1).

(i; Bière douce.

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Je me crus fixé là jusqu’au mardi d’après ; mais le soir , me promenant à côté de la rivière , je vis approcher un bateau , allant à Philadelphie , dans lequel étoient plusieurs personnes. On m'y reçut ; et comme il no faisoit point de vent , nous fimes route à la rame. Vers minuit, ne voyant point la ville , quelques personnes de la compagnie assurèrent que nous devions l’avoir passée , et ne voulurent pas ramer davantage ; les autres ne sachant où nous étions , il fut décidé cle s’arrêter ; nous tirâmes vers le rivage , entraînés dans une crique , et primes terre près d’une vieille palissade , dont les pieux nous servirent à faire du feu 7 la nuit étant trèsfroide en octobre. Nous restâmes-là jusqu’au jour ; alors une personne de la compagnie reconnut le lieu où nous nous trouvions pour la crique de Sooper , un peu au-dessus de Philadelphie , que nous découvrîmes effectivement dès que nous fûmes sortis de la crique. Nous y arrivâmes le dimanche vers les huit ou neuf heures du matin , et nous débarquâmes sur le quai de Market-streeh

Je suis entré dans les moindres détails de mon voyage , et je décrirai de meme ma

première

de B, Franklin;

première entrée dans cette ville, afin de vous mettre en état de comparer des commence-; mens si peu vraisemblables , avec la ligure que j’y ai faite depuis.

Franklin ne connoit "pas une ame a Philadelphie. Il achète pour 3 sols de pain , qu’il mange le long des rues, l u dàns cet équipage par sa femme future. Il travaille dans deux imprimeries à la fois.

Propositions de retourner à Boston monter une imprimerie. Franklin y retourne , et bientôt après revient à Philadelphie.

Ecueil qu’il rencontre et évite dans set traversée. Collins , son ami , vit à ses dépens. S’étant pris de querelle avec lui , Franklin le jette dans l’eau. Leur séparation.

En arrivant à Philadelphie , j’étoisdans mon costume d’ouvrier , mes meilleurs habits devant faire le tour par mer. J’étois crotté du voyage : mes poches étoient pleines de chemises et de bas ; je ne connoissois ame qui vive , et ne savois où aller loger. Fatigué de la marche , d’avoir ramé et passé la nuit sans dormir , j’avois grand faim , et tout mon

de B. Franklin, ç i

argent consistent en une rixdalîe ( i) de Hollande , et environ un scheling en monnoie de cuiyre , que je donnai aux bateliers pour mon passage. Ils le refusèrent d abord , parce que j avois ramé ; mais j’insistai pour qu’ils Je prissent. Un liomme est quelquefois plus généreux lorsqu’il a peu d’argent , que quand il en a beaucoup : c’est peut-être que , dans le premier cas ? il veut cadrer sa misère.

Je marchai vers le haut de la rue , en regardant de côte et d autre , jusqu’auprès d© Maiket-street , ou je rencontrai un enfant portant du pain. J’avois souvent fait mon repas de pain sec. Je lui demandai où il l’avoit acheté , et je fus droit au boulanger qu’il m indiqua. Je demandai du biscuit ? comptant en trouver du même que nous avions à Boston j mais il paroît qu on n’en faisoit point de cette espece a Philadelphie. Je demandai ensuite un pain de trois sols. On n’en faisoit point de ce prix. Ne connoissant encore ni la différence des prix ? ni le nom des espèces de pain du pays , je lui dis de me donner pour trois sols de pain , cle quelque sorte que ce

( i ) Pièce de moanôic qui vau: environ cent sols France. —

Ç2 VlÊ PRIVÉE

fût. Il me donna alors trois gros pains. Je fus surpris d’en avoir tant ; mais je les pris , et n’ayant point de place dans mes poches , je continuai de marcher avec un pain sous chaque bras , et mangeant l’autre. Je par* courus ainsi Marhet-street jusqu à Fourthstreet, et passai devant la maison de M. Read, père de la personne qui devoit un jour être ma femme. Elle étoit sur la porte , me vit , et trouva , avec raison , que je faisois une très-ridicule et très-mauvaise figure.

J e toui'nai ensuite le coin ; j’enfilai Chesnut* Street , mangeant mon pain tout le long du chemin 5 et ayant ainsi fait le tour , je me retrouvai au quai de Market-street , près du bateau dans lequel j’étois venu. J’y rentrai pour boire de l’eau delà rivière 5 et me tiouvant rassasié démon premier pain , je donnai les deux autres à une femme qui , avec son enfant, avoit descendu la rivière avec nous dans le bateau , où elle attendoit pour continuer sa route. Ainsi rafraîchi , je regagnai la rue. Elle étoit alors remplie de personnes proprement vêtues , qui alloient toutes du même côté. Je me joignis à elles , et je fus ainsi conduit dans la grande maison d’assemblée des quakers , près du marché. Je m’assis

de B, Franklin, 53

avec les autres , et après avoir passé quelque temps à regarder autour de moi , n’entendant rien dire , et étant assoupi par le travail et la veille de la nuit précédente , je m’endormis prpfondément. Mon sommeil dura jusqu’à ce que l’assemblée se sépara , et alors i un des assistans eut la complaisance de me réveiller. Ce fut là , par conséquent , la première maison dans laquelle je sois entré * et où j’aie dormi à Philadelphie.

Je me remis- à marcher dans la rue , du cote de la rivière; et comme je regardois attentivement au visage tous ceux que je rencontrais, il se présenta à moi un jeune quaker, dont la physionomie me revint : je l’acostai , et le priai de me dire ën quel endroit un étranger pourroit trouver à se loger. Nous étions alors près de l’enseigne des trois Mariniers. On reçoit ici les étrangers , me dit-if; mais la maison n’est pas en bonne réputation ; si tu veux marcher avec moi , je te montrerai une meilleure auberge. H me conduisit au Billet courbé, dans Water-street. Là, je me lis donner à dîner , et pendant mon repas , on me fit quelques questions adroites. Ma jeunesse et mon extérieur sembloient faire soupçonner que j’étois un fugi~

tif. Après le diner , l’envie de dormir me re* prit ; on me donna un lit , je m’y jettai sans me déshabiller , et je dormis jusqu’à 6 heures du soir , qu’on m’appela pour souper. Je me mis ensuite au lit de très-bonne heure , et je dormis > sans inteiTuption , jusqu’au lendemain matin.

Dès que je fus levé , je m'arrangeai le mieux qu’il me fut possible , et me rendis chez AndréBradford , l’imprimeur. Je trouvai, dans la boutique , son père -, que j’avois vu à New - Yorck , et qui , voyageant à cheval , étoit arrivé avant moi à Philadelphie. Il me présenta à son fils , qui me reçut honnêtement , et me donna à déjeuner ; mais il me

dit qu’il n’avoit pas besoin d’ouvrier pour le

moment , s’en étant procuré un depuis peu. Il ajouta qu’il y avoit dans la ville un autre imprimeur , nouvellement établi , nommé Keimer , qui pourrait peut être m’employer ; et qu’en cas de refus , il me donneroit volontiers le logement et un peu d’ouvrage à faire de temps en temps , jusqu a ce qu’il se présentât plus de besogne.

Le vieux homme s’offrit pour me conduire chez le nouvel imprimeur ; et quand nous fumes en sa présence : « Voisin > lui dit-il ,

d e B. Franklin. 55

» je vous ai amené un jeune homme de votre » profession ; peut-être avez- vous besoin de n ses services

Keimer me ht quelques questions , mit un composteur dans ma main , pour voir comment je travaillois, et dit ensuite qu’il m’emploiroit bientôt , quoique pour le moment il n’eût point d’ouvrage a me donner. Prenant en même temps le vieux Bradford pour un citoyen de la ville bien intentionné pour lui , il l’entretint de son entreprise actuelle et de la perspective quelle lui offroit. Bradford se garda bien de se découvrir pour le père de l’autre imprimeur ; et sur ce que Keimer disoit qu’il espéroit avoir bientôt dans ses mains la plus grande partie du travail, il ramena par des questions artificieuses; , et en proposant quelques doutes , à lui communiquer toutes ses vues et à lui révéler sur quelles protections il comptoit et de quelle manière il avoit dessein de procéder. J’étois présent et j’entendois tout : je vis sur le champ , que l’un des deux ëtoit un vieux renard adroit , et l’autre un vrai novice. Bradford me laissa avec Keimer, qui fut étrangement surpris , quand je lui dis qui étoit le vieux homme,

Vie privée

Je trouvai que l’imprimerie de Keimer consistoit en une vieille presse endommagée , et une petite fonte de caractères anglois usés , qu’il ewiployoit alors lui-mème à composer une élégie sur Aquila-Rose , que j’ai nommé ci-dessus. C’étoit un jeune homme d’esprit et d’excellent caractère , très -estimé dans la ville, secrétaire de l’assemblée , et assez joli poète. Keimer faisoit aussi des vers ; mais ils étoient très-médiocres. On ne pouvoit pas dire qu’il écrivit en vers ; car sa méthode étoit de les composer et typer à mesure qu’ils sortoient de sa verve ; et comme il travailloit sans copie n’ayant qu’une paire de casses, et l’élégie devant vraisemblablement occuper toutes les lettres , il ne pouvoit se faire aider de personne. Je tâchai de mettre sa presse , dont il ne s’étoit pas encore servi , et à laquelle il n’entendoit rien , en état de travailler ; et lui ayant promis de venir tirer son élégie aussi-tôt quelle seroit prête , je retournai chez Bradford , qui me donna quelque bagatelle à faire pour le moment , et y joignit la table et le logement.

Quelques jours après , Keimer me lit appeler pour tirer son élégie. Il s’étoit procuré alors une autre paire de casses, et un

b e B . Franklin. 57

pamphlet à réimprimer , sur lequel il me mit à l’ouvrage.

Les deux imprimeurs de Philadelphie me parurent dénués des qualités nécessaires dans leur profession. Bradford n’avoit pas été élevé pour cet état , et étoit très-illettré. Keimer , quoiqu’un peu instruit , étoit un simple coinpositeur , et n’entendoit rien au travail de la presse. Il avoit été un des prophètes françois , et il savoit imiter leurs agitations .surnaturelles. Au moment de notre connoissance , il ne professoit aucune religion particulière , mais un peu de toutes dans l’occasion ; il connoissoit très-peu le monde , et il y avoit beaucoup de mauvaise foi dans son cœur, ainsi que j’eus occasion de l’éprouver dans la suite.

Keimer suppcrtoit impatiemment que , travaillant avec lui , je fusse logé chez Bradford. Il avoit bien une maison , mais elle étoit sans meubles ; ensorte qu’il ne pouvoit m’y recevoir. Il me procura un logement chez M. Read , dont j’ai fait mention plus haut , propriétaire de sa maison. Ma malle et mes efiets étant arrivés à cette époque > je m’arrangeai de manière à paraître aux yeux de imiss Read , avec un air un peu plus distingué

58 Vie privée

que celui que j’avois , lorsque le hasard m’offrit à sa vue , mangeant mon pain et errant dans les rues.

Je commençai dès-lors à faire des connoissances parmi les jeunes gens de la ville qui aimoient la lecture , et je passois avec eux d’agréables soirées, tandis que je gagnois de l’argent par mon industrie et vivois fort content, grâce à ma frugalité. Ainsi j oubliois Boston, autant qu’il m’étoit possible, et ne voulant pas que le lieu de ma résidence y fût connu de personne , à l'exception de mon ami Collins , à qui j’écrivois , et qui gardoitmon secret.

Il arriva cependant un incident , qui me renvoya chez moi beaucoup plutôt que je ne me l’étois proposé. J’avois un beau-frère , Robert Holmer , maître d’un sloop qui faisoit le cabotage entre Boston et Delaware. Se trouvant à Newcastle , quarante milles au-dessous de Philadelphie , il y entendit parler de moi , et m’écrivit pour m’informer du chagrin qu’avoit causé à; mes parens mon départ précipité de Boston , et de la bonne volonté qu’ils conservoient pour moi , m assurant que tout s’accommoderoit à mon gré si je retournois , et il m’y exhortoit très*

d e B. Franklin. 59

vivement. Je répondis a sa lettre 9 le remerciai de son avis ; mais je lui exposai les rai» sons que j’avois eues pour quitter Boston , avec tant de force et de clarté , qu ii fut convaincu que je n’avois pas autant de tort qu il avoit pu l'imaginer.

Le chevalier Guillaume Keith , gouverneur de la province , étoit alors à Newcastle ; le capitaine Holmer se trouvant , par hasard , en sa compagnie , lorsqu’il reçut ma lettre , en prit occasion de lui parler de moi , et la lui montra. Le gouverneur la lut , et parut surpris lorsqu’il apprit mon âge. Il dit que je paroissois un jeune homme d'une grande espérance , et qu’il falloit par conséquent encourager ; qu’il n’y avoit que de mauvais imprimeurs à Philadelphie , et que si je m y étahLssois , il ne doutoit pas de ma réussite ; que pour sa part , il me proeureroit les ouvrages publics , et me rendroit tous les autres services qui seroient en son pouvoir. Mon beau-frère me conta tout cela dans la suite à Boston ; mais je n’en savois alors rien du tout , lorsqu’un jour Keimer et moi étant ensemble à l’ouvrage , près de la fenêtre * nous vîmes le gouverneur et un autre gentilhomme, c’étoit le colonel French de Newcastle ,

Üo Vie privée

proprement habillés , venir directement, en traversant la rue , à notre maison , et nous les entendîmes a la porte. ICeimer croyant que cetoit nne visite pour lui , descendit aussi-tôt ; mais le gouverneur me demanda , monta , et avec une condescendance et une politesse auxquelles je n’étois nullement accoutumé , il me ht beaucoup de complimens , desira lier connoissance avec moi , me reprocha affectueusement de ne m’étre pas fait connoitre à lui dès mon arrivée dans la ville , et voulut me mener à la taverne , où il alloit , dit-il , avec le colonel French , pour goûter d’excellent vin de Madère.

J étois , je l’avoue , un peu surpris, et Keimer avoit l’air stupéfait. Je fus cependant avec le gouverneur et le colonel , dans une taverne, au coin de Third-street , où, en buvant le Madère , il me proposa d’établir une imprimerie. Il m’exposa les probabilités du succès , et lui et le colonel French m’assurèrent que j’aurois leur protection et leur influence pour me procurer l’impression des pièces publiques des deux gouvernemens ; et comme je parus douter que mon père voulût m’aider dans cette entreprise , le chevalier Guillaume dit qu’il me donneroit uns

lettre pour lui , dans laquelle il en exposeroit les avantages , et qu’il ne doutoit pas de l’y déterminer. Ainsi il fut conclu que je retournerois à Boston par le premier vaisseau, aveo Ja lettre de recommandation du gouverneur pour mon père. En attendant, ce projet devoit être tenu secret , et je continuai à travailler pour Keimer , comme à L? ordinaire.

Le gouverneur m’envoyoit chercher de temps en temps pour dîner avec lui. Je regardois cela comme un très-grand honneur 7 et j’y étois d’autant plus sensible, qu’il conversoit avec moi de la manière la plus affable, la plus familière et la plus amicale qu’on puisse imaginer.

Vers la Jfin d’avril 1724 , il se présenta un petit vaisseau pour Boston. Je pris congé de Keimer r comme pour aller voir mes parens. Le gouverneur me donna une longue lettre, dans laquelle il disoit à mon père beaucoup de choses flatteuses sur mon compte , et lui recommandent fortement le projet de mon établissement à Philadelphie comme une chose qui devoir faire ma fortune.

Nous touchâmes sur un bas -fond en descendant la baie , et nous fîmes eau. Le temps fut orageux en mer , et il fallut pomper presque

61 Vie privée

sans interruption ; j’y travaillai à mon tour. Nous arrivâmes cependant sains et saufs à Boston , âü bout d’environ quinze jours de route.

J’avois été absent pendant sept mois entiers , et mes parens n’avoient eu , dans cet intervalle ^aucune nouvelle de moi ; car mon beau-frère Holmes n’étoit pas encore de retour, et n’avoit rien écrit à mon sujet. Mon apparition inattendue surprit la famille. Tous furent cependant charmés de me revoir , et me firent la bienvenue , à l’exception de mon frère. Je fus le voir à son imprimerie. J’étoîs mieux vêtu que je ne l’avois jamais été pendant que j’étois à son service : j’avois un habillement complet , neuf et propre , une montre, et mon gousset garni de près de cinq livres sterlings en argent. Il ne me reçut pas très-honnêtement , me regarda de la tête aux pieds , et se remit à son ouvrage.

Les ouvriers me demandèrent , avec empressement , où j’avois été , quelle sorte de pays c’étoit , et comment je m’en étois trouvé. Je vantai beaucoup Philadelphie et la vie heureuse que j'y menois , exprimant fortement mon intention d’y retourner. L’un d’eux m’ayant demande quelle sorte de monnoie

Ton y gagnoït , je tirai une poignée d'argent que fétalai devant eux : c’étoit une espèce de curiosité > à laquelle ils n’étoient pas accoutumés, le papier étant la monnoie courante à Boston. Je ne manquai pas , après cela , de leur faire voir ma montre ; et enfin, mon frère étant toujours refrogné et de mauvaise humeur, je leur donnai une pièce de huit pourboire, et pris mon congé. Cette visite , de ma part , le piqua jusqu’au vif; car lorsque ma mère , quelque temps après , lui parla de réconciliation , et du désir qu’elle avoit de nous voir vivre à l’avenir comme frères., il dit que je l’avois tellement insulté devant son monde, qu’il ne l’oublieroit ou ne le pardonneroit jamais , en quoi cependant il se trompoit.

La lettre du gouverneur parut causer quelque surprise à mon père ; mais il m’en dit peu de chose. Au bout de quelques jours ? le capitaine Holmes étant de retour , il ta lui montra , et lui demanda s’il connoissoit Keith , et quelle sorte d’homme c’étoit , ajoutant qu’il avoit , dans son opinion , bien peu de discernement de penser à établir un enfant , à qui il manquoit encore trois ans pour être admis dans 1% classe des hommes. Holmes

64 Vie privée

dit ce qu’il put en faveur du projet ; mais mon père soutint décidément l'incongruité de la chose , et enfin donna un refus positif. Il écrivit ensuite une lettre civile au chevalier Guillaume , dans laquelle il le remercioit de la protection qu’il m’avoit si obligeamment offerte ? et refusoit en même temps de m’aider , quant à présent , à ni établir , par la raison que j’étois , selon lui ? trop jeune pour qu’on me confiât la gession d une entreprise si importante , et dont les préparatifs exigeaient une mise de fonds si considérable.

Mon ancien camarade Collins , qui étoit commis au bureau des postes , charmé des récits que je lui fis de mon nouveau séjour, eut envie de s’y rendre aussi ; et tandis que j attendois la détermination de mon père , il partit avant moi par terre pour Rhode-Isîand, laissant ses livres , qui formoient une jolie collection de mathématique et de physique , pour être transportés avec les miens à New-, Yorck , où il se proposoit de m’attendre.

Mon père, sans approuver la proposition du chevalier Guillaume , étoit cependant bien aise que j’eusse été capable d’obtenir une recommandation aussi avantageuse que celle d’une personne de ce rang dans le lieu

de

de B. Franklin. 65 de ma résidence', et que mon industrie et mon économie m’eussent niisen état de m’équiper $i joliment en si peu de temps. Ne voyant point d’apparence d’accommodement entre mon fi’ère et moi , il consentit à mon retour à Philadelphie , me conseilla d’y avoir des égards pour tout le monde , de tâcher d’obtenir l’estime générale , et d’éviter la satyre et le sarcasme , auxquels il pensoit que j’étois trop porîé , ajoutant qu’avec de la persévérance et une prudente économie , je pourrois épargner assez , avant l’âge de 21 ans , pour former mon établissement ; et que s’il ne m’en manquoit alors qu’une petite partie , il se chargerait d’y suppléer.

Ce fut tout ce que je pus obtenir , sauf quelques petits présens , en signe d’amitié , de sa part et de celle de nia mère. Je m’embarquai de nouveau pour New-Yorck , muni, pour cette fois , de leur approbation et de leur bénédiction. Le sloop ayant touché à NeWport - Rhode-Island , je fus voir mon frère John , qui , depuis quelques années , s’y étoit établi et marié. Il m’avoit toujours aimé ; il me reçut avec beaucoup d’affection. Un de ses amis , nommé Vern on , ayant une créance en Pensylvanie > d’environ 36 liv. sterlings ,

66 Vie privée

me pria, de les retirer pour lui , et de garder

cet argent, jusqu à ce qu’il m’en indiquât F emploi ; il me donna un ordre en conséquence. Cette affaire me causa , dans la suite , beaucoup d’inquiétude.

A New port , nous prîmes à bord un nombre de passagers , parmi lesquels se trouvoient deux jeunes personnes qui alloient de compagnie , et une dame quakresse , grave et sensée, avec ses gens. J’avois montré un obligeant empressement à lui rendre quelques légers services. Je suppose quelle y fut sensible , et en prit de l’intérêt pour moi. En effet , lorsqu’elle vit qu’il s’établissoit entre les deux jeunes compagnes et moi , une familiarité qui croissoit de jour en jour , et qu’ elles paroissoient encourager , elle me prit à part , et me dit : « Jeune homme , je suis en peine pour toi , tu n as point 55 de parens qui veillent sur ta conduite , et 55 tu parois ne pas connoître beaucoup le 55 monde et les embûches auxquelles la jeu- » nesse est exposée. Compte sur ce que je 55 te dis : ces femmes sont de très-mauvaise 55 vie ; je le vois à toutes leurs actions. Si tu 55 n’es pas sur tes gardes , elles t’entralne- 59 ront dans quelque danger. Elles te sont

de B. Franklin. 6j

» étrangères ; je te conseille , par l’intérêt » amical que je prends à ta conservation, « de ne former aucune liaison avec elles ». Comme je paroissois d’abord ne pas penser aussi mal qu’elle sur leur compte , elle me rapporta bien des choses quelle avoit observées et entendues , qui avoient échappé à mon attention ? mais qui me convainquirent quelle avoit raison. Je la remerciai de son. obligeant avis , et je promis bien de le suivre.

Quand nous arrivâmes àNev-Yorck , elles m’indiquèrent leur logement , et m’invitèrent à les y aller voir. Je n’y fus pas , et je lis fort bien ; car le lendemain , le capitaine s’apperçut qu’il lui manquoit une cuiller d’argent et quelques autres effets qui avoient été pris dans sa cabane ; et sachant que ces deux femmes étoient des prostituées , il obtint un ordre pour faire des recherches , y trouva les effets volés , et les lit punir ; ensorte qu’ après avoir échappé à un rocher caché sous l’eau, sur lequel le vaisseau toucha dans le passage, j’échappai en mon particulier à un écueil bien plus dangereux.

Je trouvai à New-Yorck mon ami Collins, qui y étoit arrivé quelque temps auparavant. Nous étions intimes depuis notre enfance.

68 Vie privée

Nous avions lu ensemble les mêmes livres ; mais il avoit l’avantage de pouvoir donner plus de temps à la lecture et à l’étude , et une disposition étonnante pour les mathématiques , dans lesquelles il me laissa loin derrière lui.

Quand j’étois à Boston , je passois avec lui la plupart de mes heures de récréation. C’étoit un garçon sobre et industrieux. Son savoir lui avoit concilié l’estime générale , tant dans l’église que parmi les citoyens , et il sembloit promettre de figurer avec avantage dans la société. Mais pendant mon absence , il s’étoit malheureusement adonné à l’eau de-vie , et j’appris , tant par lui que par le rapport des autres , qu’il s’étoit enivré tous les jours depuis son arrivée à New-Yorck, et s’y étoit conduit d’une manière extravagante. Il avoit aussi joué et perdu tout son argent ; de sorte que je fus obligé de payer sa dépense à l’auberge , et de le défrayer dans la route ; ce qui fut pour moi un fardeau trèsincommode.

Le gouverneur de New-Yorck , c’étoit alors Burnet , ayant ouï-dire au capitaine qu’un jeune homme passager sur son bord avoit beaucoup de livres , le pria de me conduire

de B. Franklin. 69

chez lui. J’y fus , et j’aurois mené Collins avec moi , s’il eût été sobre. Le gouverneur me fit beaucoup d honnêteté , me montra sa bibliothèque , qui étoit très-considérable , et nous discourûmes beaucoup ensemble sur les livres et les auteurs : c’étoit le second gouverneur qui m’eût honoré de son attention ; et pour un pauvre garçon que j’étois alors , ces petites aventures ne laissoient pas d’étre très-agréables.

Nous nous rendîmes à Philadelphie : je retirai dans la route l’argent de Vernon , sans lequel nous aurions eu de la peine à achever notre voyage.

Collins désiroit être employé dans quelque maison de banque ; mais quoiqu’il eût des recommandations , son haleine ou sa contenance trahissoient apparemment sa mauvaise habitude ; car il ne réussit nulle part , et il continua de loger e% manger avec moi et à mes dépens. Sachant que j’avois l’argent de Vernon , il étoit continuellement à m’en demander en prêt , promettant toujours de me rembourser aussitôt qu’il auroit de l’emploi. Enfin il en tira tant , qu’il me mit dans la plus grande inquiétude sur ce que je deviendrois , en cas qu’il me fallût rendre la sommes

70 Vie privée

Son penchant pour la boisson ne diminua point ? et mit la discorde entre nous ; car lorsqu’il avoit un peu trop bu , il étoit trèsemporté.

Nous trouvant un jour dans un bateau sur la Delaware , avec quelques autres jeunes gens , il refusa de ramer à son tour. Vous ramerez , nous dit - il , pour moi jusqu’à la maison ; nous ne ramerons pas pour vous , répondis-je : vous le ferez ? répliqua-t-il , ou vous resterez toute la nuit sur l’eau. Comme il vous plaira , dirent les autres : ramons ; qu’importe qu’il rame ou non ? Mais , déjà aigri contre lui par le reste de sa conduite , je continuai de refuser ; alors il jura qu’il me feroit ramer , ou qu’il me jetteroit hors du bateau. Il vint en effet vers moi , en mai> chant sur les traverses. Dès qu'il fut à ma portée , j’avançai ma main sous sa culotte , et me relevant brusquement , je le jettai la tête première dans la rivière. Je savois qu’il étoit bon nageur , et ne craignois rien pour sa vie ; mais avant qu’il pût s’ëtre retourné pour saisir le bateau , nous eiimes le temps , moyennant quelques coups de rame , de le mettre hors de sa portée ; et toutes les fois q’il s’en rapprochoit , nous lui demandions

de B. Franklin. ji

s’il rameroit ; et nous donnions en même temps quelques coups de rame pour le faire échapper de ses mains. Il étoit prêt à étouffer de colère , et refusoit obstinément de promettre de ramer. Voyant cependant enfin qu’il commençoit à perdre ses forces , nous le liâlâmes dans le bateau , et l’amenâmes tout trempé le soir à la maison. Nous vécûmes après cette aventure dans la plus grande froideur. Enfin , un capitaine de vaisseau des îles , qui s’étoii chargé de procurer un gouverneur pour les fils d’un gentilhomme à la Barbadê , venant àle rencontrer, lui proposa dele mener pour remplir cette place. Il l’accepta , et me quitta , avec promesse dé me faire toucher, pour l’acquit de sa dette , le premier argent qu’il recevroit. Mais je n’ai jamais plus entendu parler de lui.

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Vie privée

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Violation cCun dépôt confié. Projet d* établissement et de fondation dune secte

nouvelle. Lutte poèbicjue. Promesses dyw Gouverneur. Départ de Philadelphie 7 et

arrivée à Londres.

-À violation clu depot de Verncm fut une des mimpo , rj r 1 • f - • f\ .

premières grandes erreurs de ma vie ; et cètte

affaire prouve que mon père ne se trompoit

pas beaucoup dans son jugement, lorsqu’il

rapqrta

valier Guillaume , en lisant sa lettre , dit qu’il étoit trop prudent , qu’il y avoit une grande différence à faire entre les individus , et que , comme la discrétion n’accompagnoit pas toujours la maturité de l’âge , de meme la jeunesse n’en* pas toujours privée.

Puisqu’il ne veut pas vous établir, ajouta-t-il, 3) je le ferai moi-même. Donnez-moi un rôle 33 des articles qu’il est nécessaire de tirer d’Anw gleterre , et je les ferai venir. Vous me rem- 33 bourserez quand vous serez en état de le

de B. Fr a n k l i n. 73

.53 faire. J’ai résolu d’avoir un bon imprimeur 53 ici y et je suis sûr q(ue vous réussirez 33. Il .dit cela avec tant d’apparence de cordialité , que je ne doutai pas un instant de la sincérité de ses offres. J'avois gardé jusques-là le secret à Philadelphie , sur le projet d’établis^ sement qu’il m’avoit inspiré , et je continuai à* le taire. Si l’on eût su que je comptois sur le gouverneur ? sans doute quelque ami, plus instruit que moi sur son compte , m’auroit conseillé de ne pas me fier à lui ; car j’appris la suite qu’il étoit généralement connu pour libéral en promesses , qu’il avpit intention de ne jamais tenir. Cependant ne, l’ayant point, sollicité , comment pouvois-je penser ;5es offres fussent trompeuses ? Je le croyais le meilleur homme du monde.

Je lui présentai le rôle d’une petite iraiprimerie , dont les frais se.;tnOi^î;pi^nÿ ^suivant mon compte , à environ pent livres sterlings. Il ^approuva ; .mais il me. dem^rida si ma, présence en Angleterre , pp^r choisir les caractères sur le: lieu? , et veiller à ce que chaque article |‘ût.hon, ser.oit pas

3? riez aussi t dij-il ^ y faire des cpnnoissances, 33 et^ établir des C9^c$pondance^f ?dans la H*

74 Vie privée 55 brairie et la papeterie 55. Je convins que ce parti seroit avantageux. «Cela étant , ajouta- 55 t-il , tenez-vous prêt à partir avec l’Annis 5>. C’étoit le vaisseau annuel , le seul qui , dans ce temps, fit régulièrement les voyages entre Londres et Philadelphie ; mais il devoit se passer quelques mois avant que l’Annis mît à la ▼oile. Ainsi , je continuai de travailler avéc Keimer , inquiet sur les sommes que Collins avoit tirées de moi , et dans des transes continuelles du côté de Vernon , qui , heureusement , ne demanda son argent qu’au bout de quelques années.

Je crois avoir omis , dans le récit de mon premier voyage de Boston a Philadelphie , un.

' petit incident , qui ne sera peut-etre pas déplacé ici. Pendant la durée d’un calme qui nous arrêta au-delà de Blockislànd , nos gens se mirent à pécher des morues , et en purent un grand nombre. J’avois tenu jusqu alors ma résolution de ne rien manger qui eût eu vie; et ,‘ dans Cette occasion , je regardai, d après mon maître ;Tryon , la prise de chaque poisson comme une sorte de meurtre, commis

sans provocation , puisqu’aucun d’eux n avoit jamais fait ni pu faire à personne le moindre -tort capable de justifier ce massacre. Gette

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manière de raisonner me paroissoit sans réplique. Mais j’avois été autrefois grand amateur de poisson ; et lorsque celui-ci sortit de la poêle à frire , il avoit une odeur merveilleuse. Je balançai quelque temps entre le principe et l’inclination , jusqu’à ce que je vins à me rappeller que , lorsqu’on vuida ces morues , je vis tirer de petits poissons de leur estomac. Je dis aussitôt en moi-même : si vous vous mangez l’un l’autre , je ne vois pas pourquoi nous ne vous mangerions pas. En conséquence u, je dînai de morue avec grand plaisir, et je continuai depuis à manger comme tout le monde , revenant seulement de temps en temps , et par occasion , à la diète végétale. Tant il est commode d’être un animal raisonnable , qui sait trouver ou forger une raison , pour justifier tout ce qu’il peut avoir envie de faire !...

Je vivois bien avec Keimer, et nous étions assez d’accord , parce qu?il ne se doutoit pas de mes projets d’établissement. Il conservoit une grande partie de son enthousiasme, et il aimoit à argumenter : nous disputions souvent ensemble. J’avois coutume de le travailler tellement avec ma méthode socratique , et je l’avois si souvent attrapé par mes questions,

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qui paroissoient d’abord très - éloignées du point que nous agitions , et néanmoins l’y eonduisoient par degrés , l’embarrassant dans des difficultés et des contradictions dont il ne poiryoit se tirer, qu’enfin il devint ridiculement circonspect , répondent à peine à la question la plus simple et la plus familière , sans me demander , premièrement : Que prétendez-VQus inférer de-là ? Cependant il en prit une si grande opinion de mon habileté pour la réfutation , qu’il me proposa sérieusement d’ètre son collègue dans le projet qu’il avoit d’établir une nouvelle secte. Il devoit prêcher la doctrine , et moi confondre tous les opposans.

Lorsqu’il vint à s’expliquer avec moi sur , s.O'p dogmps, , j’y trouvai plusieurs lubies , que je refusai, de laisser passer , à moins que je ne misse aussi quelque chose du mien , et qu’il n’adoptât quelques-uns de mes prinr cipes.* Kejiner pqrtoit sa .barbe toute longue, •parce, qq’idr est djt dans un endroit du texte de Moïsç ;: JC u ne gâteras pas les coins de ta hai\ e: 11 observoit aussi le sabbat. , ou le septième jottr ; eX cjeis deux points y suivant lui, étoient essentiels. Ils me déplaisoient Tun et l’autre ; mais je consentis à les admettre , à

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condition qu'il se soumettroit au précepte de ne point user d’alimens , tirés du règne anirnaL Je doute , dit-il , que ma constitution puisse le supporter. Je l’assurai , au contraire, qu’il s’en trouveroit mieux. Il étoit gourmand de son naturel ; je voulois me divertir à l’affamer. Il consentit à essayer de ce régime , si je vouloslui faire compagnie. Nous nous y assujétîmes en effet pendant trois mois. Ûne femme du voisinage apprêtoit et nous apportoit notre ordinaire ; je lui donnai une liste de 4o plats à préparer pour nous en différens temps , dans lesquels il n’entroit ni chair ni poisson. Cette fantaisie me convenoit d’autant mieux pour lors, qu’elle étoifr à fort bon compte ; car notre nourriture ne nous coûtoit pas au-delà de dix-liuit sols sterling à chacun par semaine.

J’ai depuis observé plusieurs carêmes presqu’à la rigueur , et j'ai substitué ce régime presque toujours tout d’un coup au régime ordinaire, sans en éprouver le moindre inconvénient ; ce qui me fait regarder comme peu important le conseil qu’oh donne communément de s'accoutumer , par degré , à ces changemens de régime.

Je le continuai gaîment j mais le pauvre

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Keimer sotiff roit beaucoup. Ennuyé de l'entre^ prise , il soupiroit après les viandes d’Egypte. Enfin , il ordonna un cochon de lait rôti , et m'invita , avec deux femmes de nos amies , à dîner avec lui ; mais le cochon de lait ayant été servi trop tôt , il ne pût résister à la tentation, et il le mangea tout entier avant notre arrivée.

Sur ces entrefaites , je rendois quelques soins à miss Read. J’avois beaucoup d’affection et de respect pour elle , et j’avois lieu de croire quelle partageoit mes sentimens. Mais nous étions très -jeunes l’un et l’autre , n’ayant qu’un peu plus de dixshuit ans , et comme j’étois sur le point de faire un long voyage , sa mère jugea qu’il étoit de sa prudence de nous empêcher d’aller trop loin pour le présent , par la raison que le mariage , s’il devoit avoir lieu entre nous , seroit plus convenable après mon retour , lorsque je serois établi , comme je m’y attendois , dans ma profession. Peut-être aussi pensoit-elle que mes espérances n’étoient pas aussi bien fondées que je l’imaginois.

Mes principaux camarades , dans ce temps, étoient Charles Osborne , Joseph Watson et Jacques Ralph ? tous amateurs de la lecture.

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Les deux premiers étoient commis chez M. Charles Brockden , l’un des principaux notaires de la ville ; l’autre étoit commis chez un marchand. Watson étoit un jeune homme intègre , pieux et sensible : les autres étoient un peu plus relâchés dans leurs principes de religion ; particulièrement Ralph , qui , ainsi que Collins, avoit été ébranlé par moimême. Ils m’ont fait assez souffrir l’un et l’autre pour ma punition. Osborne étoit sensible , franc et affectionné pour ses amis ; mais trop enclin à la critique en matière de littérature. Ralph étoit spirituel , gentil dans ses manières, et extrêmement éloquent. Je ne drois pas avoir rencontré dans ma vie un plus agréable parleur. Tous deux étoient pas» sionnés pour la poésie , et commençoient à s’essayer par de petites pièces de vers.

Nous faisions tous quatre de bien agréables promenades les dimanches , dans les bois qui bordent le Skuylkill. Nous y lisions en commun , et nous conférions sur nos lectures. Ralph étoit porté à s’adonner entièrement à la poésie. Il se flattoit de faire les plus grands progrès dans cette carrière , et d’y trouver même la fortune. Il prétendoit que les plus grands poètes , en commençant à écrire ,

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