‹ Mémoires de la vie privée de Benjamin FranklinChapitre 5 sur 33 · PRIVEE · texte numérisé non relu

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avoient sans doute fait autant de fautes qu’il en faisoit lui- même. Osborne tâchoit de le dissuader , en l’assurant qu’il n’kvoit pas le génie poétique, et lui cons illoit de s’en tenir à la profession dans laquelle il étoit élevé. » Dans la carrière du commerce, lui disoit- « il , vous parviendrez , par votre diligence et votre assiduité , quoique vous n’ayez » aucuns fonds , à vous procurer de l’emploi » comme facteur , et vous acquerrez ainsi , o) avec le temps, les moyens de commencer 55 pour votre propre compte r. Quant à moi, j’approuvois qu’on s’amusât de temps à autre avec la poésie , mais seulement pour se perfectionner dans la langue. Il fut proposé en conséquence , que chacun de nous apporteroit, à notre prochaine entrevue , une pièce de vers de sa composition. Notre objet , dans ce concours , étoit de nous perfectionner par nos observations , nos critiques et nos corrections mutuelles ; et comme le langage et l’expression étoit tout ce que nous avions en vue , nous exclûmes toute considération d’invention , en convenant que notre tâche seroit une version du pseaume dix-huitième , dans lequel est décrite la descente de la divinité.

L’époque

de B. Franklin. Si

L’époque de notre entrevue approchoit , lorsque Ralph vint me voir , et m’apprit que sa pièce étoit prête. Je lui dis que j’avois été paresseux , et qu ayant peu d’inclination pour ce travail , je n’avois rien fait. Il me monti a alors sa pisce , et me demanda ce que j’en pensois. Je l’appi'ouvai beaucoup , parce qu’elle me parut vraiment d’un grand mérite. Il me 'dit alors : « Osborne n’accordera fjaw mais le moindre mérite à aucun ouvrage 3> de ma façon. L envie seule lui dictera mille 33 critiques. Il n’est pas aussi jaloux de vous ; 33 je desire en conséquence que vous preniez 33 cette pièce , et que vous la donniez comme 33 votre ouvrage. Je prétendrai n’avoir pas eu 33 le temps, et ne produirai rien. Nous ver- 33 rons alors ce qu’il en dira 33. Je me prêtai « à cette petite supercherie , et je transcrivis 33 sur le champ l’ouvrage de Ralph , afin de 33 prévenir tout soupçon 33.

Nous nous rassemblâmes : l’ouvrage de Watson fut lu le premier. Il y avoit quelques beautés , mais beaucoup de défauts. Nous lûmes ensuite celui d’Osborne ; il étoit beaucoup meilleur. Ralph lui rendit justice , y remarqua quelques fautes , mais en applaudit

les beautés. Il n’avoit rien à produire , c’étoit mon tour ; je fis des difficultés , je semblai desirer d’ètre excusé ; je n’avois pas eu assez de temps pour corriger , etc. Mais aucune excuse n’étoit admissible , il fallut montrer la pièce ; elle fut lue et relue. Watson et Osborne renoncèrent sur le champ à la concurrence ; et se reunirent pour y applaudit. Ralph seul fit quelques critiques , et proposa quelques corrections ; mais je défendis mon texte. Osborne fut contre Ralph , et lui dit qu’il n’étoit pas plus en état de critiquer que de produire.

Dès qu’ils m’eurent quitté pour se retirer ensemble , Osborne s’exprima encore plus fortement , en faveur de ce qu’il regardoit comme mon ouvrage. Il prétendit s etre contenu auparavant, de peur que je ne crusse qu’il y avoit de là flatterie dans son fa t. ce Mais 33 qui auroit imaginé , disoit-il , que Franklin 33 eût été capable d’une pareille composition ! 33 Quelle peinture ! quelle force ! quel feu ! 33 II a surpassé l'original. Dans sa conversa- 33 ti.on ordinaire, il semble n’y avoir point 33 de choilt dans ses termes ; il hésité , il se 33 trompe , et cependant , bon Dieu ! comme 33 il écrit ! 33

A notre prochaine entrevue , Ralph déclara le tour que nous avions joué à Osborne , qui fut raillé sans miséricorde.

Cette aventure fixa Ralph dans sa résolution de devenir poète. Je n’oubliai rien pour l’en détourner ; mais il con inua à faire des vers jusqu’à ce que la lecture de Pope le guérir. Il devint cependant un assez bon prosateur Je parlerai davantage de lui ci-dessous ; mais comme je n’aurai peut-être plus occasion de faire mention des deux autres , je dois dire ici que Watson mourut dans mes bras quelques années après. Il fut très-regretté ; car c’étoit le meilleur de notre société. Osborne passa aux lies , où il devint un fameux avGcat , et gagna de l’argent ; mais il mourut jeûne. Nous nous étions sérieusement promis que celui de nous deux qui mourroit le premier reviendroit , s’il étoit possible , faire une visite amicale à l’autre , pour l’informer de

I état des choses dans l’autre vie; mais il n’a jamais rempli son engagement.

Le gouverneur paroissoit goûter ma compagnie, et m’invitoit fréquemment chez lui.

II parloit toujours de l’intention où il étoit de m’établir , comme d’une chose décidée. Je devois porter avec moi ses lettres d*

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recommandation pour plusieurs de ses amis , et sur-tout la lettre de crédit pour me procurer l’argent nécessaire à l'achat de la presse, des caractères , du papier , etc. Il m’ajourna à différentes reprises pour aller prendre chez lui ces lettres , qui dévoient , à chaque fois , être prêtes ; mais il me renvoyoit toujours à un autre jour.

Ces délais successifs continuèrent jusqu’à ce que le vaisseau , dont le départ avoit été différé plusieurs fois , fut sur le point de mettre âla voile ; alors je me présentai chez le chevalier George pour prendre congé et recevoir ses lettres. Son secrétaire , le docteur Bard , vint à moi , et me dit que le gouverneur étoit extrêmement occupé à écrire , mais qu’il seroit descendu à Newcastel avant le vaisseau , et que , là , ses lettres me seroient délivrées.

Ralph s' étoit déterminé à m’accompagner dans ce voyage , quoiqu’il fût marié et qu il eût un enfant. On croyoit qu’il avoit dessein d’établir une correspondance avec l’Angleterre , et de se procurer des marchandises à vendre par commission ; mais je trouvai , dans la suite , qu’ayant quelques raisons de se plaindre des parens de sa femme , il se

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proposoit de la laisser entre leurs mains , et de ne jamais retourner en Amérique.

Après avoir pris congé de mes amis et fait échange de promesses avec miss Read , je quittai Philadelphie. Le vaisseau jeta l’ancre a Newcastel. Le gouverneur y étoit 5 je me rendis à son logement. Son secrétaire me reçut avec beaucoup d’honnêteté , me dit , de sa part , qu’il ne ne pouvoit me voir alors , étant engage dans des affaires de la dernière importance , mais qu’il m’enverroit les lettres à bord , et qu il me souhaitoit de tout son cœur un bon voyage et un prompt retour , etc. Je m’en retournai, assez étonné, à bord du vaisseau , mais n’ayant pas encore le moindre doute.

M. André Hamilton , fameux avocat de Philadelphie , avoit pris passage dans ce même vaisseau , pour lui et son fils , et conjointement avec M. Denham , marchand quaker , et MM, Oniam et Russe! , maîtres d’une forge dans le Maryland , il avoit arrêté la grande chambre ; de sorte que nous fûmes obligés. Ralph et moi , de nous loger avec l’équipage; et comme nous n’étions connus de personne dans le vaisseau , on nous regardoit comme des gens du commun. Mais M. Hamilton et

86 Vie privée son fils , c’étoit Jacques qui fut depuis gou* verneur , retournèrent de Ne vr cas tel à Philadelphie , où le père fut rappelé à grand frais pour plaider la cause d’un vaisseau saisi ; et précisément avant que nous missions à la voile , le colonel French vint à bord , et me fit beaucoup d’honnêtetés. A l’instant , on fit plus d’attention à moi , et les autrès passa* gers m’invitèrent a occuper dans la chambre , avec mon ami Ralph , la place que MM. rlarnilton avoient laissée ; ce que nous acceptâmes sans difficulté.

Apprenant que le colonel French avoit apporté à bord les dépêches du gouverneur , je demandai au capitaine les lettres dont je déçois être chargé. Il me dit que toutes avoient été mises ensemble dans le sac , et qu’il ne pouvoit alors les trier , mais qu’avant notre débarquement en Angleterre , j’aurois l’occasion de les retirer. Je fus satisfait de cette réponse pour le moment , et nous continuâmes notre voyage.

La compagnie que nous avions dans la chambre étoit composée de gens sociables , et nous fûmes parfaitement bien pour les vivres ; parce que nous profitâmes de toutes les provisions de M. Hamilton , qui en avoit

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