‹ Mémoires de la vie privée de Benjamin FranklinChapitre 7 sur 33 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Franklin mène à Londres une vie dissipée , se prend de belle passion pour la maîtresse rie son ami qui le rebute , ne boit que de Veau et nen est pas moins robuste . Impôt typographique. Réforme de plusieurs abus parmi les garçons-imprimeurs . Une anachorette au milieu de Londres. Habileté dans V art de nager. Retour à Philadelphie.

o u s étions , Ralph et moi , Compagnons inséparables. Nous prîmes logement ensemble, à trois schillings et demi par semaine. CTétoit tout ce que nous étions en état d’y mettre. Il trouva quelques-uns de ses pstrens à Londres ; mais ils étoient pauvres et hors 'd’état de l’aider. Il m'apprit alors que son intention était de rester en Angleterre , et qu’il n’avoit jamais pensé à retourner à Philadelphie. Il étoit absolument sans argent , le peu qu’il avoitpu s’en procurer ayant à peine suffi pour son passage. Il me restoit quinze pistoles; il recouroit à moi de temps en temps

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pour subsister , pendant qu'il cherchoit à se procurer de l’emploi.

D’abord , se croyant les talens nécessaires pour être acteur , il voulut monter sur le théâtre ; mais W ilkes , à qui il s’adressa , lui conseilla franchement de ne plus penser à cette profession , parce qu’il lui étoit impossible d’y réussir. Alors il proposa à Roberts , libraire dans Pater-noster-ro^r , d’écrire pour lui une feuille hebdomadaire, dans le goût du spectateur , à certaines conditions , qui lie convinrent point à P^oberts. Ii fit ensuite des démarches pour être employé V comme écrivain public , à copier pour les marchands de papier et pour les gens de loi , au quartier du Temple ; mais il ne trouva point de place vacante.

Quant à moi, je fus employé sur le champ chez Palmer , alors fameux imprimeur , dans l’enclos de Saint-Barthélemy , et j’y demeurai près d’une année. J’ëtois fort assidu au travail ; mais je dépensois , avec Ralph , presque tout ce que je gagnois. Les spectacles et les autres lieux d’amusement , que nous fréquentions ensemble , ayant achevé d’épuiser mes pistoles , nous vécûmes , après cela, au jour la journée. Il parut avoir entièrement oublié

sa femme et son enfant , comme j’oubliai aussi , peu-à-peu , mes engagemens avec miss Read , à laquelle je n’écrivis jamais plus d’une lettre ; et encore ne fut-ce que pour lui apprendre que je ne retournerois vraisemblablement pas de sitôt. Ce fut là une autre des grandes ei reurs de ma vie , que je desirerois de corriger si j’étois à recommencer. Dans le fait , la vie dissipée que nous menions me tenoit constamment dans l’impossibilité de payer mon passage.

J étois employé, chez Palmer, à composer, pour la seconde édition , de la religion naturelle de W olîaston. Quelques-uns de ses raisonnemens ne me paroissant pas bien fondés , j’écrivis une petite dissertation de métaphysique , dans laquelle je fis des remarques sur ces passages. Elle étoit intitulée '• Dissertation sur la liberté et la nèeessitè , le plaisir et la peine. Je l’adressai à mon ami Ralph , je l’imprimai et en tirai un petit nombre d’exemplaires. Elle fut cause que M. Palmer eut plus de considération pour moi , et me regarda comme un jeune homme o esprit , quoiqu’il me fit des reproches sérieux sur les principes de mon pamphlet , qui lui paroissoient abominables. L’impres-

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sion de ce petit ouvrage fut une autre erreur de ma vie.

Pendant que j’étois logé dans Little-Britain y je fis connoissance avec un libraire , nommé Wilcox , dont le magasin touchoit à nia porte : il avoit une immense collection de livres de hasard. Les magasins de lecture n’étoient alors point encore en usage. Nous convînmes que , moyennant une rétribution raisonnable , dont j’ai maintenant oublié le taux , j’aurois la faculté de prendre chez lui tous les livres qu’il 111e plairoit ? pour les lire et les lui rendre après. Je regardai ce marché comme un grand avantage , et j’en profitai autant qu’il me fut possible.

Mon pamphlet étant tombé entre les mains d’un chirurgien ? nommé Lyons , auteur d’un livre intitulé : L’ Infaillibilité du jugement humain y fut l’occasion d’une grande liaison entre nous. Il me témoigna beaucoup d’estime ? vint me voir souvent pour converser sur ces matières ? et me présenta au docteur Mandeville , auteur de la fable des Abeilles ? qui tenoit dans une taverne , rue Cheapside, un club dont il étoit l’ame. C’étoit un homme facétieux et très-amusant. lime présenta aussi dans le café de Baston ? au docteur Pember-

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ton , qui me promit cle me donner ie moyen de voir quelque jour le chevalier Ysaac Menton , ce que je désirois avec ardeur ; mais jamais il ne tint sa promesse*

J’avois apporté d’Amérique quelques curiosités , dont la principale étoit une bourse tissue d’asbeste , qui se purifie par le feu. Le chevalier H ns-Sloane en entendit parler, vint me voir , et m’invita d’aller chez lui dans Bloomsbury-Square , où , après m’avoir montré tout ce qu’il avoit de rare et de curieux , il me persuada d’y joindre cette pièce qu’il me paya honorablement.

Une jeune marchande de modes , qui avoit , je crois , une boutique auprès de la bourse , étoit logée dans notre maison. Vive et sensible r elle avoit reçu une éducation distinguée , et sa conversation étoit très-agréable. Falpb , tous les soirs , lui lisoit des comédies. Ils devinrent intimes. Elle prit un autre logement , et il la suivit. Ils vécurent quelque temps ensemble; mais il étoit sans état: elle avoit un enfant , et son revenu ne suffisoit pas pour tous les trois ; il prit la résolution de quitter Londres , et d’essayer de tenir une école de campagne. Il se croyoit propre à y réussir , ayant une très - belle écriture , et

sachant très-bien l’aritlmiétique et la comptabilité. Il regardoit cependant cet état comme

au-dessous de lui , et comptant sur une meilleure fortune à venir , pendant laquelle il ne voudroit pas qu’on sût qu’il eût jamais exercé une profession si peu honnorable , il changea de nom , et me fît l’honneur de prendre le mien. Il m’écrivit en effet bientôt après, pon^' m’apprendre qu’il étoit établi dans un petit village du Berkshire , à ce que je crois , oïl il enseignoit à lire et à écrire à dix ou douze enfans, à 6 sols sterling chacun par semaine.

Il recommandoit à mes soins mistriss T , et

me prioit de lui répondre àFadresse de M. F... maître d’école à N....

Il continua de m’écrire fréquemment , et de m’envoyer de grands fragmeris d’un poème épique qu’il composoit alors , et sur lesquels il me de ma n doit mes remarques et mes cor^ rections. Jelesluidonnois de temps en temps; mais je îâchois toujours de lui persuader de renoncer à ce travail. Young venoit rie publier une de ses satyres,. J’en copiai et lui en envoyai une grande partie, dans laquelle l’auteur met en évidence la folie de cultiver les muses avec l’espoir de parvenir clans le monde parleur moyen. Tout fut inutile: des feuilles

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du poëme continuèrent d’arriver par chaque Courier.

Sur ces entrefaites , mistriss T ayant

perdu , à cause de lui , ses amis et son commerce , étoit souvent dans la détresse. Elle avoit alors recours à moi, et je luiprétois, pour l’aider à s’en tirer , tout l’argent que je pouvois avoir épargné. Je pris un peu trop de goût pour elle. N’ayant , dans ce temps , aucun frein religieux , et abusant du besoin quelle pouvoit avoir de moi , je tentai de prendre avec elle des familiarités ( autre erreur de ma vie ), quelle repoussaavec le ressentiment convenable. Elle instruisit Ralph de ma conduite , et cette aventure me brouilla avec lui. Lorsqu’il revint à Londres , il me fit savoir qu’il regardoit comme anéanties , par mon procédé , toutes les obligations qu’il pouvoit m’avoir eues ; d’où je conclus que je ne devois plus espérer qu’il me remboursât jamais l’argent que je lui avois prêté , ou que j’avois avancé pour lui. Je m’en affligeai d’autant moins , qu’il étoit entièrement hors d’état de me payer , et qu’en perdant son amitié , je fus en meme temps soulagé d’un pesant fardeau.

de B. Franklin» 97 quelque argent pour l’avenir. L’imprimerie de Watts , près de Lincoln-inn’sfields , étant encore plus considérable que celle où je travaillois, il étoit probable que j’y trouverois mieux mon compte. Je m’y présentai ; on m'y reçut , et j’y demeurai tout le reste de mon séjour à Londres.

En entrant dans cette imprimerie , je pris le travail de la presse , parce que je crus avoir besoin de l’exercice corporel auquel j’avois été habitué en Amérique , où les ouvriers sont alternativement compositeurs et près-. siers. Je ne buvois que de l’eau. Les autres ouvriers, au nombre de près de 5o, étoient de grands buveurs de bière. Je portois au besoin une grande forme de caractères , de chaque main, soit en montant, soit en descendant, tandis que les autres n’en portoient qu’une à deux mains. Ils voyoient , avec surprise , par cet exemple et par bien d’autres , que l’Arné* ricain aquatique , comme' ils m’appeloient, étoit plus fort qu’eux , qui buvoient de la bière forte. Le garçon marchand de bière avoit assez d’occupation dans la maison toute la journée, pour le seryicedes ouvriers. Mon compagnon a la presse buvoit chaque jour une chopine de bière avant le déjeûner , G

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une chopine à déjeuner avec du pain et du fromage , une autre entre le déjeuner et le dîner , une à dîner , une autre après le dîner vers les six heures , encore une enfin , lorsqu’il avoit fini sa journée de travail. Je trouvois cette coutume détestable ; mais il avoit besoin , selon lui , de boire de la bièie foi te , afin d etre fort au travail.

Je m’efforçai de le convaincre que la force corporelle que fournissoit la bière , ne pourvoit être qu’en proportion du grain ou de la farine d’orge , dissoute dans 1 eau , dont la bière est composée ; qu’il y avoit plus de, farine dans un pain d’un sol , et que , par conséquent, s’il mangeoit ce pain avec une chopine d’eau, il en retireroit plus de foi ce que d’une pinte de bière. Ce raisonnement ne l’empêcha pas de continuer a boire , et à payer , chaque samedi au soir , quatre ou cinq schell ngs de sa semaine pour cette vilaine liqueur ; dépense dont j etois entièrement exempt. C’est ainsi que ces pauvres diables restent toujours volontairement dans la misère.

Wats , au bout de quelques semaines , ayant besoin de moi dans la chambre de composition , je quittai les pressiers. Les composi-

teurs me demandèrent un nouveau droit d’entrée. Je regardai cela comme une imposition , parce que j’avois payé en bas. Le maître pensa tout comme moi , et me défendit de le payer. Je restai ainsi deux ou trois semaines Lors de la bande. J etois regardé en conséquence comme excommunié ; et pour peu que je fusse absent , il n’est point de petits traits de malice qu ils ne me fissent essuyer. Je trouvois mes lettres mêlées , mes pages transposées , ma matière rompue , etc. etc. et tout étoit attribué au lutin de la chapelle ( 1 ) , qui, disoient-ils , lutinoit ceux qui n’étoient pas régulièrement admis. Je fus enfin obligé , malgré la protection du maître , de me soumettre à payer , convaincu que c’est folie de 11 etre pas en bonne intelligence avec ceux auprès de qui l’on doit vivre constamment.

Je fus , apres cela , le mieux du monde avec tous, et j acquis bientôt , parmi eux, une influence considérable. Je proposai quelques altérations dans leurs loix de chapelle , et je les fis passer contre toute opposition. Mon exemple fit renoncer plusieurs d’entr’eux à leur vilain déjeûner de bière , de pain et de

(1) C’esc le nom que donnent le? ouvriers à l’imprimerie.

it il

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