PRIVEE
fromage , et ils se procurèrent , comme moi , dune maison voisine , une bonne ecuellee de gruau cbaud , dans lequel il y avoit un morceau de beurre , et qu on saupoudroit de chapelure de pain et de poivre. C’étoit un meilleur déjeûner , qui ne coutoit pas plus qu’une chopine de bière ; c’est-à-dire , trois demi sols , et il leur tenoit la tête plus nette. Ceux qui continuoient à se gorger de bière tout le jour , perdoient souvent , faute de payer, leur crédit chez le marchand de bière. Ils avoient alors recours à moi , pour que je leur servisse de caution , leur lumiete , suivant l’expression usitée parmi eux , étant éteinte. Je veillois au bureau de banque le samedi au soir , pour recueillir la petite somme que j’étois engage a payer pour eux , et qui se montoit quelquefois à près de tiente schellings par semaine.
Cette circonstance , et ma réputation d être un assez bon gabeur , c'est-à-dire , de bien manier la satyre burlesque , soutenoient mon importance dans la chapelle. Je m’étois d ailleurs rendu recommandable auprès du maître, par mon application assidue , ne faisant jamais de saint lundi. Ma vitesse extiaorcîinaire à composer me piocuroit toujours les
IOI
de B. Franklin.
ouvrages pressés , qui sont ordinairement le mieux payés; ainsi je passai mon temps avec beaucoup dagrénient.
Mon logement dans Little- Britain étant trop éloigné de 1 imprimerie , j’en trouvai un autre dans Duke-street , en face de la chapelle romaine. Il étoit sur le derrière d’un magasin italien. Une veuve tenoit la maison ; elle avoit une hile , une servante et un garçon de boutique qui logeoit dehors. Après avoir envoyé prendre des informations sur mon compte, dans la maison où je demeurois en dernier lieu , elle consentit à me loger au même prix de trois schellings et demi par semaine , se contentant , dit-elle , de si peu , à raison de la sûreté qu*il y auroit pour des femmes seules , à avoir un homme logé dans la maison.
C’ étoit une femme d’un certain âge , hile d’un ministre : elle avoit été élevée dans la religion protestante ; mais son mari , dont elle révéroit beaucoup la mémoire , l’avoit convertie à la religion catholique. Elle avoit beaucoup vécu parmi les personnes de distinction , et en savoit des milliers d’anecdotes , qui remontaient jusqu’au temps de Charles IL Elle étoit percluse de ses genoux
ioa Vie privée
par la goutte ; ce qui l’empéchoit souvent de sortir de sa chambre ; ensorte quelle avoit quelquefois besoin de compagnie. La sienne étoit si amusante pour moi , que j’étois empressé à passer la soirée avec elle , toutes les fois qu’elle le désiroit. Notre souper ne consistoit que dans la moitié dun anch is pour Chacun , sur un petit morceau de pain , avec du beurre et une demi chopine d’aile à nous tous. Ma:s le régal étoit dans sa conversation. Le soin que j’avois de rentrer de bonne heure , et lè peu d’embarras que je causois dans là maison, la fàisoient répugner à notre Séparation ; et lorsque je parlai d’ün logement qu’on m avoit indiqué, qui étoit plus piès de mon travail , et à deux schellings par semaine ? ce qui s’accordoit avec 1 intention où j étois alors de faire des épargnés , elle m engagea à y renoncer , en me faisant elle-même une diminution de deux schellings par semaine. Ainsi i je conservai mon logement chez elle , à un schelling et demi par semaine , tout le reste du temps que je demeurai à Londres.
Dapfe un grenier de sa maison , vivoit , de la manière la plus retirée , une demoiselle âgée de 70 ans. Voici ce que j’appris de mon hôtesse sur son compte : elle étoit catholique
de B. Franklin, 103
dans un couvent , avec l’intention de se faire
comme il n’y a point de monastère de filles ,
tique , autant que les circonstances pour-
appiiqués à des usages de charité , ne s’étoit réservé pour vivre que 12 liv. sterlings par an y dont elle donnoit encore une partie aux pauvres , se nourrissant elle-même de gruau , et ne se servant de feu que pour le faire cuire. Elle vivoit , depuis nombre d’années , dans ce grenier , où elle était logée gratuitement par les principaux locataires catholiques qui avoient successivement tenu cette maison , et qui regardoient son séjour chez eux comme une bénédiction du ciel. Un prêtre venoit la voir pour la confesser tous les jours. « Je « lui ai demandé , ajouta mon hôtesse 9 35 comment , de la manière dont elle vivoit ? :» il lui étoit possible de trouver tant d’occu- 5) pa tion pour un confesseur. Oh ! répondit-
roient le lui permettre. Conséquemment 7 elle avoit disposé de tous ses biens pour être
164 V ï É privée'
ëllê * il est impossible d’éviter les vailles j) pensées :»!
J eus une fois la permission de lui rendre visite t elle fut gaie et polie * et sa conversation me fut agréable. La chambre étoit propre ; mais il n’y avoit pour tout meuble qu’un matelas , une table avec un crucifix et un livre > un siège , quelle me donna pour m'asseoir* et , sur la cheminée * lin tableau de Sainte- Véronique déployant Soit mouchoir * sur lequel on voyoit l’empreinte miraculeuse de la face du Christ , ce qu’elle m’expliqua avec un grand sérieux. Son visage étoit pâle ; mais elle n avoit jamais été malade * et je puis la donner comme un autre exemple , qui prouve combien peu de revenu peut suffire pour soutenir la vie et la santé.
Je fis connoissance * à l’imprimerie , avec un jeune homme d’esprit , nommé Wygate* qui * ayant des parens riches * avoit été mieux élevé que le commun des imprimeurs. Il étoit assez bon latiniste , parloit bien le françois i et aimoit la lecture. Je lui appris a nager > ainsi qu’à un de ses amis * en les menant deux fois à la rivière , et ils furent bientôt en état de se tirer d’affaire* Nous fîmes un jour la
partie d’aller pa t eau à Ghelseâ pour voir le college et les curiosités de don Saltero , avec quelques messieurs des environs de Londres, auxquels ils me présentèrent. En retournant, à la prière de la compagnie, dont Wygate avoit excité la curiosité , je me déshabillai et sautai dans la rivière ; je nageai depuis près de Cheîsea jusqu’à Black-fryars , en faisant , dans ce trajet , grand nombre §de tours d’adresse et d’ac tivité , tant à la surface qu’ audessous de l’eau. Ce spectacle causa beaucoup d’étonnement et de plaisir à ceux pour qûi il étok nouveau. J’avois beaucoup aimé cet exercice dès mon enfance. Je connoissois et pratiquois toutes les évolutions et positions de Thévenot i et j’y en avois ajouté quelquesunes de mon invention , dans lesquelles je Gherchois à réunir la grâce avec l’utilité. Je ine fis un plaisir de les représenter toutes dans cette occasion, et je fus flatté de l’admiration quelles excitèrent. Wygate , qui désiroit se rendre maître dans cet art , s’attacha d’autant plus à moi , que c’étoit une conformité de plus dans nos goûts et dans nos études. Il me proposa enfin de faire avec lui le tour de l’Europe , en nous défrayant , ' par le travail * dans notre profession* J’étois
10 6 Vie privée
sur le point d’y consentir; j’en parlai à mon ami M. Denliam , avec qui je passois volontiers une heure, quand j en avois le loisir.
11 me détourna de ce projet , et me conseilla de penser à m’en retourner à Philadelphie , ainsi qu’il y songeoit lui-même. Je dois raconter ici un trait du caractère de ce digne homme.
Il avoit précédemment fait le commerce à Bristol. Il fit faillite., composa avec ses créanciers , et partit pour l’Amérique , où , moyennant une application assidue au travail dans sa profession de marchand, il acquit , en peu d années , une fortune considérable. Etant retourné en Angleterre, dans le même vaisseau que moi , comme je l’ai dit plus haut , il invita tous ses anciens créanciers à un festin. Quand ils furent rassemblés, il leur rendit grâces de la facile composition dont ils l’avoient favorisé, et tandis qu’ils ne s’attendoient à rien de plus qu’à un simple régal , chacun , en changeant d’assiette / trouva sous la sienne un ordre sur un banquier * pour l’entier paiement du restant de sa créance , avec les intérêts.
Il me dit que son projet , en retournant à Philadelphie , étoit d’emporter avec lui une
de B, Franklin. 107 grande quantité de marchandises , pour y ouvrir un magasin , et me proposa de me mener , en qualité de commis , pour tenir ses livres , ce qu’il auroit soin de m’apprendre , copier ses lettres , et garder le magasin. Il ajouta qu’ aussi-tôt que je se rois au fait des opérations mercantiles , il m’avanceroit , en m’envoyant avec un chargement de pain , de farine , etc. aux lies d’Amérique , et en me procurant d’autres commissions lucratives ; en sorte qu’avec de la conduite et de l'économie , je parviendrois à m’établir avantageusement.
Je goûtai ces propositions. Londres commençoit à m’ennuyer; les momens agréables que ) avois passés en Pensylvanie se retracèrent dans mon esprit , et je désirai de les voir renaître. Je m’engageai conséquemment avec M. Denham , à cinquante livres sterling par an , argent de Pensylvanie. C’étoit» moins , à la vérité , que je ne gagnois comme compositeur ; mais j’avois une plus belle perspective. Je fis alors mes adieux , que je crus les derniers , à l’imprimerie ? et me livrai entièrement à ma nouvelle profession, passant tout mon temps * soit à roder avec M. Denham chez les commerçans , pour acheter
108 Vie privée
divers articles , soit à les faire emballer, soit à courir chez les ouvriers pour les faire dépêcher , etc* enfin , lorsque tout fut à bord , feus quelques jours de loisir.
Pendant ce court intervalle , il m’arriva un jour d’être demandé de la part d’un seigneur que je ne connoissois que de nom ; c’étoit le chevalier Guillaume Wyndham ; je me rendis chez lui. Il avoit appris , je ne sais comment , quelques détails sur ma natation depuis Chelsea jusqu’à Black- fry ars , et il savoit que j’avois enseigné , en peu d’heures , Fart de nager à Wygate et à un autre jeune homme* Ses deux fils étoient sur le p'oint de partir pour aller faire leur tour ; il désiroit qu’ils apprissent à nager auparavant , et me proposa une gratification honorable , si je voulois me charger de le leur enseigner. Ils n étoient point encore arrivés à la ville , et le séjour que j y devois faire moi-même étoit incertain. Je ne pus , par conséquent , accepter sa proposition. Mais cet incident me fit juger que. , si j’eusse voulu rester en Angleterre , et y ouvrir une école de natation , f aurois vraisemblablement gagné beaucoup d argent ; je fus frappé de cette idée au point* que si l'ouverture m’en eût été faite
DE B. Fr A1KLI N. 109
plutôt , je n'aurois pas songé à retourner sitôt en Amérique.
Plusieurs années après ? nous ayons eu 9 vous et moi ? quelque chose de plus important à démêler avec l’un de ces fils du chevalier Guillaume. Wyndham , devenu comte d’Egremont : mais n’anticipons point sur les événemens.
Je passai ainsi environ dix-huit mois à Londres. Travaillant presque sans relâche à mon métier , et ne faisant d’autre dépense pour moi , que d’aller par fois au spectacle , et d’acheter quelques livres. Mon ami Ralph m’avoit tenu dans la pauvreté. Il me devoit environ 27 livres sterling ? qui , vraisemblablement , étoient autant de perdu : grande somme retranchée de mes petites épargnes. Je l’aimois malgré cela , parce qu’il avoit beaucoup d’aimables qualités. Mais quoique je 11’eusse rien fait pour ma fortune , j’avois augmenté la masse de mes connoissances , soit par de bonnes et abondantes lectures , soit par la conversation des savans et des gens de lettres , avec lesquels je m’étois lié.
Nous fîmes voile de Gravesend le..*.*
no Vie privée
juillet 1726. Je vous renvoie , pour les incidens de mon voyage, à mon journal, où vous les trouverez tous minutieusement détaillés. Nous prîmes terre à Philadelphie le ... octobre suivant.
de B. Franklin.