‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 2)Chapitre 55 sur 101 · LXIV SÉANCB PUBLIQUE DU ?2 MAI · texte numérisé non relu

LXIV SÉANCB PUBLIQUE DU ?2 MAI

yeux, sans pousser le moindre gémissement qui puisse révéler sa présence, même si la faim le ronge.

Pour cette raison et aussi parce que dans ces soins mystérieux on peut soupconner quelque diablerie, les mères cherchent à éloigner notre farfadet de leur progéniture. Comme, par une singulière contradiction, il déteste le rouge dont cependant 1l est vêtu, les parents prudents couvrent de bonnets rouges la-tête de leurs petiots, enduisent d'une semblable couleur les berceaux et, par surcroit de précaution, gravent à la tête et aux pieds de ceux-Cc1 des croix et des symboles antiques dont le pouvoir est éprouvé.

On peut voir, dans la section d’art rustique du Musée lorrain, des berceaux de ce genre provenant des Hautes- Vosges.

Un linge où un chiffon rouge peut suflire et dans les écuries une branche de houx suspendue — est-ce à cause des baies rouges? — à aussi la vertu de chasser le sotret (1).

Il est un autre moyen, mais assez dangereux, car il peut amener de désagréables conséquences. Notre lutin, en effet, déteste qu’on ait l’air de remarquer les soins qu’il donne aux enfants et aux bêtes. Si on fait attention à lui, si on Jui adresse la parole, on a la chance de l’éloigner de la maison, mais si on lui fait des reproches, surtout si on a été grossier à son égard, avant de la quitter il se livrera à des plaisanteries du goût le plus douteux, embrouillant les quenouilles, bousculant les meubles, les faisant danser ensemble malgré leur poids, cassant la vaisselle et autres facéties. Un jour, à ce que rapporte Sauvé dans son excellent Folk-lore les Hautes- Vosges, un paysan de Ban-le-Duc, aujourd’hui Ban-de-Laveline, n'avait pas montré assez de discrétion à l'égard d'un sotret qui soignait son cheval. Pour se venger le lutin enferma l'animal dans le ran, c’est-à-dire l'étable à cochon, un peu exiguë, on s’en doute, pour sa taille. Il fallut démolir le ran pour tirer le solipède de son incommode position.

(1) A. AzELoT, Monusraphie manuserite. Bibliothèque municipale de Nancy.

LE SOTRET | LV

A Raon-l'Étape, vers 1840, d’après ce que m'ont certifié jadis des témoins, pour une raison analogue, un sotret mit en révolution la ville. Dans l'auberge fréquentée par les paysans et les rouliers aux jours des marchés alors très importants, il fit valser, sans doute avec l’aide de congénères, les pots avec les chaises et les crédences, les seaux pleins d’eau gigotaient avec entrain sans verser une goutte de liquide. La police intervint. La sarabande cessa sans que ses causes mystérieuses fussent découvertes.

Je pourrais encore narrer nombre d’histoires du même genre, mais comme ces esprits frappeurs ne sont pas toujours des sotrets, et peuvent être aussi des revenants ou des démons, et même, prétend-on, de mauvais plaisants, je me bornerai à vous redire après Dom Calmet (1) les aventures survenues au curé de Walsch, comté de Dabo, diocèse de Metz. La paix du presbytère de ce « fort honnête homme » fut singulièrement troublée au cours du mois de juin 1740 par les exploits d’un sotret. Cela commença par la danse d’un pot de fer qui, heureusement, ne heurtant pas le pot de terre descendit sur le pavé, fit trois ou quatre tours puis s’en alla, sans que personne l’eut mis en mouvement. À la grande stupéfaction du curé, de sa nièce et de sa servante, de grosses pierres dont quelques-unes « d'environ une livre pesant » cassérent « quelques carreaux des vitres » sans qu’on vit la main qui les avait lancées « avec une dextérité qui parut surnaturelle »,

N’'opérant que de jour, ne faisant cependant de mal à personne, le génie se livrait à toutes sortes de facéties «prenant plaisir à déplacer la vaisselle de faïence et d’étain et de la ranger en rond dans la cuisine ou dans le porche ou même dans le cimetière », jetant des pierres dans les seaux d’eau, remplissant les marmites d'herbes sauvages, de son, de feuilles d’arbres; il les portait au jardin ou, ce qui valait mieux, les suspendait au cramail. D’autres fois, toujours sous les yeux étonnés des spectateurs effrayés, il bousculait les meubles, tirait de l’armoire le linge, et de la huche le pain, répandait le lait sur le pavé. Au jardin,

(1) Op. cit., p. 225 et sq.

LXVI SÉANCE PUBLIQUE DU 22 Mat 1930

il arrachait les choux au fur et à mesure que la servante les repiquait ; il maniait la bêche d’une main invisible, y cachait en terre des babioles ou de l’argent enlevés des armoires du poële. « La servante eut beau à tempêter, menacer, jurer à l’allemande, le génie continua ses badineries ». Les prières « marquées au rituel pour bénir la maison » n’eurent pas beaucoup plus de succès. Le pauvre curé prévint le maire qu'il en avait assez et qu'il allait s’en aller. C’est alors qu’arrivèrent les gens du comte de Linange-Dabo. Ils ne virent là « que l'effet d’une sorcellerie » et sur leurs indications le curé tira deux coups de pistolet vers l’endroit où 1l remarqua du mouvement. Le génie jeta alors « dans la poche d’un de ces officiers deux pièces d’argent », et depuis ce temps-là il ne se fit plus sentir dans la maison.

Et Dom Calmet conclut : « Cette circonstance de deux pistolets qui terminèrent la scène de l'esprit folet qui inquiétait le bon curé, lui fit croire que ce lutin n’était autre qu’un certain mauvais paroissien, que le curé avait été obligé de faire sortir de la paroisse, et qui pour se venger avait fait dans la maison curiale tout ce que nous venons de voir. Si cela est, il s’était donc rendu invisible, ou il avait eu le crédit d'envoyer en sa place un génie familier qui intrigua le curé pendant quelques semaines; mais s’il n’était point en corps dans cette maison, qu'avait-il à craindre des coups de pistolets qu’on aurait pu tirer sur lui, et s’il y était en corps, comment pouvait-il se rendre invisible? »

Il n’y a rien à reprendre à ces conclusions judicieuses et empreintes d'un grand bon sens du vénérable abbé de Senones. Cependant s’il avait eu entre les mains les pièces du procès d'Antoine Grevillon jugé à Arches en 1625 comme soupçonné de sorcellerie, il y aurait puisé de sérieux arguments en faveur de l'hypothèse du génie familier servant les rancunes du « mauvais paroissien ». Ce Grevillon, dont j'ai longuement conté l’histoire autrefois (1), avait en effet, tout comme Socrate et Corneille

(1) Antoine Grevillon, sorcier et devin au Val de Ramonchamp, etc., dans le Pays lorrain, t. 1, 1904, p. 145, 170, 193 et tirage à part.

LE SOTRET LXVIL

Agrippa, un génie familier. Il en avait même plusieurs et il en faisait le commerce, commerce peu rémunérateur, puisque pour leur garder leurs pouvoirs il fallait les vendre moins cher qu’on ne les avait achetés. Cinq sols était un haut prix. Notre sorcier tenait ses génies enfermés sous la forme de grosses mouches dans de petites boites. « Is se grossissaient et petissaient à volonté » et serviteurs dévoués, pour la pauvre récompense de quelques miettes de nourriture, ils enseignaient à leur maître les secrets nécessaires à la guérison de ceux qui le consultaient. Ils le conseillaient aussi dans ses achats de mercerie en lui dévoilant le bénéfice que prétendaient tirer de lui Îles vendeurs. Mais étaient-ce bien des sotrets? Il parut au Procureur général du bailliage de Vôge, après des recherches savantes dans les auteurs, que ce devaient être des démons et Grevillon fut brûlé.

D'autres sotrets méprisant les rôles d’esprit frappeurs, ou de génies familiers préfèrent courtiser les femmes auprès de qui ils se montrent empressés et galants.

Voici deux histoires qui se sont passées à Mortagne, près de Bruyères-en-Vosges qui le font voir. Elles m’ont êté racontées 1l y a près de trente ans (1).

Un sotret venait chaque soir faire la cour à une jeune femme quand, assise au coin de l’âtre, elle filait à son rouet. Le mari en prit quelque ombrage et voulut voir comment était fait son rival. Affublé des vêtements de sa femme il prit sa place et fila la quenouille, mais d’une façon si maladroite que le gnome s’en aperçut et lui dit : « Pidôle don, te n° pidôle mi si bié qu'hécho » (Tourne done, tu ne tournes pas si bien qu’hier). L’homme voyant sa supercherie découverte, se leva et saisissant son petit rival par la peau du dos, le précipita dans l’âtre où flambait un feu clair. « Comment t’appelles-tu », cria le sotret. « Moi-même » répondit le montagnard en s’enfuyant. Aux cris de leur frère, d’autres lutins accoururent et lui demandèrent qui l’avait mis en aussi fâcheuse posture : « Moi-

(1) Par M®e Ballot, née Charlotte André, à Raon-l'Étape, originaire de Mortagne.

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