‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 2)Chapitre 56 sur 101 · LXVIII SÉANCE PUBLIQUE DU 22 MAI · texte numérisé non relu

LXVIII SÉANCE PUBLIQUE DU 22 MAI

même, moi-même », répondit-il. « Eh! si c'est toi-même, tire toi de là toi-même », répondirent les sotrets.

Vous avez reconnu là une très vieille fable qui se retrouve avec des variantes dans les contes traditionnels de tous les pays et qu’on peut faire remonter à la plus haute antiquité, elle s’apparente notamment à l’histoire d'Ulysse et du Cyclope rapportée dans l'Odyssée.

Dans ce même village de Mortagne, où les sotrets semblent avoir été particulièrement galants, un autre mari qui rentrait chez lui un soir, faisant boucan, tâtant les murs et les meubles pour retrouver son chemin dans l’obscurité, saisit par hasard un sotret venu pour courtiser sa femme. Il le jeta violemment sur le pavé. Il y sonna comme un sac de cuillers en poussant un tiouhhihr terrible. L'homme croyait l’avoir tué, mais les sotrets sont immortels. Quand il voulut ramasser les morceaux il ne trouva rien, le farfadet s'était envolé par la cheminée.

J’ai retrouvé ce détail du sotret sonnant comme un sac de cuillers quand il est lancé à terre, dans divers villages lorrains, notamment à Thiaville près de Baccarat et à Guéblange près de Dieuze.

Voici une autre histoire qui montre que ces habitudes galantes des sotrets sont fort anciennes. Je la tire des pièces du procès de Liénarde, dite Dieudonnée, femme de Martin Hanry ou Hanryelle le jeune de la Croix-aux- Mines, qui fut brûlée à Saint-Dié comme sorcière le 15 décembre 1600 (1). Vers l’an 1580, comme elle était à Sainte- Croix, «y servant maistre, le sottrel la pourmenoit et lors elle ne pouvoit nullement respirer quand il lui résistoit. Au lict il se mettoit sur elle et la pressoit de sorte qu'en peine pouvoit elle respirer tant 1l estoit pesant ». Après son mariage avec Martin Hanryelle elle le vit encore, surtout «quand son mari estoit à la ville ». En prison il lui rendit visite et par deux fois il refit son lit de paille « prenant de l’estrain sous elle et l’estendant dans la prison ». Le juge, ferré sur les diableries et connaissant $es auteurs, fit observer à Liénarde «qu'il est impossible puisqu'il l'a suivy tant d'années » qu'il ne lait embrassée et pris

(Î; Archives de Meurthe-el-Moselle. B. 8684.

LE SOTRET LXIX

d'autres familiarités avec elle, «d'autant que tels sottrels sont esprits qui sont fort hardis auprès des femmes ». Il lui demanda quelques explications parfois indiscrètes sur la nature des sotrets. Mais Liénarde ne put les lui fournir. car, quand celui-ci la venait voir «elle estoit si chargée qu'elle ne pensoit pas à le regarder ». Tout ce qu’elle put dire c'est que son père lui avait raconté que cet esprit la poursuivait depuis le berceau.

Il semble bien que Liénarde Henry n'a pas eu affaire au petit lutin, valet d’écurie ou bonne d'enfant, dont les farces ne sont jamais tragiques, mais à un de ses frêres trois jours la semaine, comme on dit en Lorraine, qui. portant le même nom, est d’une nature assez méchante. C'est celui-ci qui, tout comme le cauchemar, esprit lui aussi, se plait à tourmenter les gens dans leur sommeil. [ se place sur la poitrine des dormeurs, les étouffant en leur procurant des terreurs d'autant plus pénibles que lorsqu'on les subit il n’est pas possible de remuer le moins du monde. On peut penser que ce sotret cauchemar a quelque accointance avec les démons, car il a peur de la croix. Aussi les gens avisés se protègent de sa désagréable visite en traçant sur leur bois de lit le signe de la rédemption avec de la craie rouge, ou bien se couchent en croisant les pieds en forme de croix. ou bien encore étendent les bras en croix, position fort incommode si oncouche à deux dans le même lit. De cette façon le sotret ne peut monter sur la poitrine du dormeur. Si toutefois on a négligé ces sages précautions et si le sotret vous oppresse On peut encore le chasser en faisant discrètement le signe de la croix avec la langue dans la bouche fermée. Comme préservatif, on emploie également les chiffons rouges, ou mieux, comme dans la plupart de nos villages, on enveloppe le plumon d'une toye de cette couleur. Au Tholv. on se contente d'adresser au lutin de dures paroles, ailleurs on Se place sur la poitrine un couteau ouvert sur lequel il se blessera: dans les Hautes-Vosges, on trace au pied du lit, sans lever la main, la figure du sceau de Salomon.

Les sotrets ne hantent pas seulement les chambres à courher. les poéles, les cuisines et les étables, on peut les apercevoir également dans les charps et les bois en. soux

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le clair de lune, ils rondient au rythme des chansons. Elle est connue dans tout les pays — et je n’en redirai pas les détails — cette histoire du gentil petit bossu auquel, pour prix d’un rondiot nouveau qu'il leur enseigna, les lutins enlevèrent sa bosse, pour l’ajouter quelques jours après à celle d’un de ses envieux confrères (4).

Ces sotrets champêtres prennent parfois des formes étranges. C’est ainsi qu'il n’y a guère plus de septante ans, la mère de mon vieux camarade d'enfance Auguste Pierrat, dit Ziguezon, par une nuit obscure de février, fut vivement ramenée à la ferme de Chavré, près de Raonl'Étape, où elle « était à maitre », par deux sotrets à tête de lapin, qui l’empêchèrent de pénétrer au milieu d’un sabbat de sorcier qu’elle aurait eu à traverser pour aller se divertir à la fête de Saint-Blaise de Moyenmoutier, comme elle l’avait projeté.

A'Chavré, le sotret se montrait encore à la même époque d’une façon moins nette. Quand en hiver, au sortir de l'école, les enfants schlittaient sur la glace recouvrant les prés aux bords de la rivière de Celles, ils apercevaient parfois, par les jours clairs, sur la ferme de Specty Grand Minau, bâtie au flanc de la montagne, une lueur d'un rouge éclatant. C'était le sotret et, à sa vue, les enfants, leurs sabots à la main, pour mieux courir, se dispersaient comme une volée de moineaux, malgré l’opinion de certains d’entre eux prétendant que cette lueur était le reflet du soleil qui, comme on l’a dit depuis :

.…Choisit souvent, quand il va disparaitre, L’humble vitre d’une fenêtre Pour lancer son dernier adieu (2).

Ces enfants ne savaient-ils pas d’ailleurs qu’à deux lieues de là, à l’orée de la forêt, au-dessus de Neufmaisons, un homme habillé de rouge avait apparu si souvent à

(1) Conte recueilli à Raon-l'Étape, raconté par Aug. Pierrat. On l’attribue aussi aux fées,

(2) Edmond RosrTaxp, ('hantecler, hymne au soleil. Tradition rapportée par M. Adrien Colin, à Raon-l' Étape.

LE SOTRET LXXI

leurs parents que le nom de Rouge-Vétu était resté au lieu où ilse montrait.

Richard, dans ses Traditions de Lorraine (1), rapporte qu’à Gerbamont un sotret avait coutume d'arrêter les passants attardés en leur demandant : « Mé chépiron m'sied-t-i bié? » Si on le trouvait gentil sous son petit chaperon rouge, il s’en montrait tout joyeux, mais, si on le raillait, il entrait en fureur et l’imprudent critique devait fuir.

De jour le sotret se cache dans le clocher des églises, comme à Relanges (2), et presque toujours au fond des puits, au bord des étangs ou des rivières et les parents avisés ont soin de prévenir leurs enfants qu’en s’aventurant trop près de ces endroits dangereux ils risqueraient d’y être entraînés par le rouge bonnet.

Mais le plus souvent, de jour, on n’aperçoit notre farfadet que sous la forme d’un tourbillon qui s’élève par un temps calme, entraînant ce qu’il rencontre sur son passage. Avec une force terrible il disperse en un clin d'œil les tas de foin amassés dans les prés, renverse les voitures chargées, arrête les bœufs qui y sont attelés, arrache les arbres centenaires, soulève les hommes en l'air. Un jour, à Saint-Remy, au ban d'Étival, ce sotret tourbillon détacha du pré, sur lequel on l’avait étendue pour la blanchir, une longue pièce de toile et l’enroula autour du clocher (3). Mais le plus souvent il se borne à faire danser sur les routes de la poussière fine et de légers Jétus (4).

Selon la croyance des écoliers, c’est encore un sotret -Que ce rai de soleil reflété par un fragment de glace qu'ils

projettent en une lueur rapide sur les murs ou sur les plafonds. |

(1) Traditions de la Lorraine, p. 262.

(2) Jean DouriLeerT, Contribution à l’étude du folk-lore des Vosges, dans le Bulleun de la Société lorraine des études locales. 2° année, n° 4 (1930), p. 262.

(3) E. MarrTin, Folk-lore de Saint-Remy, dans le Pays lorrain, 1906, et tirage à part.

(*) A Relanges on appelle ce phénomène le folto. DoviLLer, loc. cit.

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