‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 2)Chapitre 57 sur 101 · LXXII SÉANCE PUBLIQUE DU 22 MAI · texte numérisé non relu

LXXII SÉANCE PUBLIQUE DU 22 MAI

Les feux follets ou lanternottes qui errent, la nuit, dans les endroits humides ou les anciens cimetières ne sont point, comme certains esprits forts voudraient le faire croire, produits par la cervelle des crapauds morts. [ls peuvent être des âmes en peine, mais souvent aussi ce sont des sotrets. On les appelle alors, surtout dans les Hautes-Vosges : Culà, nom qui se retrouve sous des formes peu différentes en Champagne, en Comté, en Bourgogne et dans le Berry et qui, d’après une hypothèse hasardée du chanoine Hingre (1) serait dérivé, en passant par le breton felern, du grec zhs1v, attirer. tromper. ou de l’hébreu gala. briller. Comme tout follet qui se respecte, Culà cherche en effet à attirer par son éclat les gens anuttés vers les fondrières dangereuses, les feignes traitresses ou les rivières perfides. On remémore aux loures et aux couaroilles de terribles aventures survenues à des gens que le sotret lumineux égara pendant des nuits entières et même entraina si loin qu'on ne les revit jamais. Pour s’en débarrasser, 1l faut proférer les jurons les plus épouvantables qu’on peut trouver ou, à la manière des pâtureaux de Savigny, près de Charmes, leur crier : €Culin-Culä, situ ne me culate mt je te culatra » (2).

Il nous reste à parler d'une dernière sorte de sotret, “eux qui habitent les mines. Dom Calmet doutait de leur existenre. « J'ai, dit-il, interrogé sur cela des gens de métier et des mineurs de profession qui sont en assez grand nombre dans nos mongtanes des Vôges et qui m'ont assuré que tout ce qu’on raconte sur cela était fabuleux. Que si quelquefois on y aperçoit des esprits follets ou des figures grotesques, 1l faut les attribuer à une imagination échauffée et prévenue » (3).

Pour une fois où l'abbé de Senones s’est montré sceplique et a abandonné les sources livresques pour interroger Li tradition orale, il n'a pas eu de chance. IT semble que ses informateurs ont eraint de lui donner une réponse

(1) Op. ect, voir Culà.

(2) HAILLANT, Æssai sur un patois vosgien. Dictionnaire, Ve Gula. A Pouss v le nom de Culà est donné à tous les sotrets, sauf au Sotret tourbillon (Henseignement donné par M. Albert Troux).

(3) Dom CALMET, 0p. cit., tome [, p. 223.

LE SOTRET LXXII

affirmative pour ne pas être soupçonnés de diablerie, il y avait s1 peu de temps qu’on ne brûlait plus les sorciers! Quoi qu'il en soit, les sotrets des mines existaient encore au temps de Dom Calmet et lui survécurent, puisqu’au xIx€ siècle 1l y en avait un resté toujours fidèlement attaché aux mines d’argent de La Croix. On le connaissait sous le nom du Petit Minou (mineur). Il se laissait apercevoir sous la forme d’un nain, la tête couverte du fameux bonnet rouge, et culotté de rouge, tenant dans sa main un marteau. On l’entendait travailler et marteler au fond des galeries où il faisait une ronde quotidienne et minutieuse. S'il frappait un boisage c’est qu'il convenait de le remplacer pour éviter un accident. S'il frappait la roche granitique c’était pour indiquer un bon filon de minerai. Les mines de La Croix ont reouvert leurs galeries après un siècle de chômage, je ne sais si on v entend toujours l’écho du marteau du Petit Minou (1).

Le sotret n’a que peu inspiré nos littérateurs lorrains. Ils sont rares ceux qui ne l’ont point dédaigné comme trop rustique et trop vulgaire, s'ils ne l'ont pas ignoré.

Eugène Mathis l’a mis en scène dans son probe et vigoureux roman La Fille du Diable, où revivent avec tant de vérité les mœurs et les coutumes des anciens montagnards vosgiens. Le chanoine Hingre a consacré à Culà une longue poésie patoise assez médiocre (2). Maurice Pottecher a parlé de notre lutin dans cette délicieuse comédie Le Sotré de Noël qui, écrite en collaboration avec le regretté Richard Auvray, fut jouée au Théâtre du Peuple de Bussang en 1898 et mériterait d’v être reprise. Comme il convient au sotret, amoureux de l'ombre et du mystere, 1] ne se fait pas voir, mais, dans cette pièce, le dialogue au savoureux accent du terroir et les tableaux de nos vieilles coutumes sont tout imprégnés de sa verve malicieuse.

En 1854, un jeune poète, qui signait Adheémar Theuriet et qui devint célèbre sous le prénom d'André, publiait

(1) FRESSE, Les Mines de la Croir. Société philomatique vosgienne, (2) Ch. Hincre, Lé Cula das Bodère. Sovicté philomatique vossienne, 10€ année, 1885, p. 122 et suiv.

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