LE MAGISTRAT D’AUTREFOIS ET CELUI D'AUJOURD'HUI LXXIX
où la gravité, mieux encore, la sévérité, était l’unique règle de conduite des magistrats.
Un sentiment très éveillé de la hiérarchie et des préséances les rendait souvent hautains et tracassiers; une morgue dédaigneuse semblait alors le meilleur, le seul moyen d’assurer la dignité des fonctions. Sans doute le temps était déjà passé où danser chez un premier président de la Cour eût semblé scandale, mais en ce temps encore, fumer dans la rue ou au Palais, s’asseoir dans un café, paraître en public autrement qu’en tenue de cérémonie, e:t discrédité à jamais celui qui se serait permis pareille incartade |
Ces traditions sont d'hier, et certes beaucoup d’entre nous n’ont pas oublié que voilà vingt-cinq ans à peine, les magistrats de la Cour ne quittaient jamais leur chapeau haut de forme. Quelle que fût l’ardeur d’un soleil d'été, le chapeau de paille n’était toléré que pendant les vacances.
Mais s'agit-il bien là d’une note spéciale aux magistrats? Que non pas. Les dernières années que nous avuns vécues ont tout bouleversé: elles ont raccourei les robes des femmes et aussi leurs cheveux. Si, chez les hcmmes, un fossé profond sépare encore le chapeau de la casquette, une charmante et gracieuse égalité dans la mode et le costume a rapproché la midinette de la femme du munde et le trottin de la bourgeoise.
Peut-on s’étonner si chez les magistrats la gravité hautaine n’est plus de saison?
Le prêtre, tenu à plus de rigueur encore, a-t-il perdu de sa dignité à sortir parfois d’une retenue pleine de réserve, à se mêler de plus près à la vie de ce monde? Qui s’étonne aujourd’hui de le voir passer à bicyclette, conduire une automobile, une motocyclette, parfois même se laisser aller à des excès de vitesse?
Chose curieuse, dans la tenue extérieure, il reste encore un trait commun entre le magistrat d’autrefais et celui non point d'aujourd'hui, mais le magistrat de demain.
A cent ans de distance, les uns comme les autres ne portent plus la barbe, ils ont le visage glabre et la lèvre rasée. |
Série Vi, L XX, 1940 [à
LXXX SÉANCE PUBLIQUE DU 22 Mar 1930
Que le jeune magistrat veuille par là marquer la gravité de ses fonctions, nul ne songe à le croire. Plus simplement, il suit la mode, il est sportif, et, plutôt que de vouloir être grave, il veut surtout paraitre jeune. Ne donne-t-il pas là un bon exemple et ne serait-il pas grand temps pour certains de faire tomber des moustaches et des barbes sur lesquelles, hélas, il a déjà beaucoup neigé?
Simplicité dans la tenue, simplicité dans la rue, que dire alors des cérémonies officielles? Que sont devenus les honneurs et les préséances? Jadis la Magistrature en était entourée, j'allais presque dire qu’elle en était accablée.
Quand mourait un premier président du Parlement de Lorraine, toutes les cloches de la ville sonnaient ensemble le glas funèbre. À Nancy, ces cloches sonnèrent pour la dernière fois, le 26 mars 1789, quand mourut, à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans, le premier président, Messire Jean-Charles Labbé, comte du Rouvrois et de Coussey. En ce printemps de 1789, c'était la fin du vieil usage, les cloches de Nancy n’annonçaient-elles pas aussi ce jour-là la mort prochaine des Parlements?
La Révolution ne renonça pas à ces pompes et quand, le 23 novembre 1790, dans l’ancienne Grande Chambre, on installa à Nancy le Tribunal de district, les magistrats nommés par le peuple, installés au nom de la nation, étaient entourés des sentinelles de la garde citoyenne, pendant que les hussards de Chamboran et les soldats du Royal Alsace Infanterie formaient la haie.
Le 12 thermidor an VIII, le préfet Marquis, par arrêté de Cambacérès, a été délégué pour installer, au nom du premier Consul, le nouveau Tribunal d’appel, l’ancêtre de notre Cour. |
À 11 heures du matin, le préfet quitte son hôtel, suivi de toutes les autorités civiles et militaires, au son des cloches, au bruit du canon, au milieu d’une haïe de garde nationale. Précédé d’une musique. nombreuse, il se rend au Palais de Justice et, avant que le Tribunal ne prenne séance, les discours se succèdent dans un apparût pompeux. Même solennité à l'installation de la Cour impériale, le 15 mars 1811, devant le sénateur comte Chas-
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