‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 2)Chapitre 63 sur 101 · LE MAGISTRAT D’'AUTREFOIS ET CELUI D'AUJOURD'HUI LXXXI · texte numérisé non relu

LE MAGISTRAT D’'AUTREFOIS ET CELUI D'AUJOURD'HUI LXXXI

set, délégué par l'Empereur. Décrire la cérémonie serait se répéter, mais quelle pâle figure font à côté d'elle nos audiences, que, par une très vieille habitude seule, on continue d’appeler solennelles. |

Un magistrat surtout était un majestueux personnage : c'était le président de la Cour d'assises. Son arrivée au chef-lieu de la Cour, à Saint-Mihiel, à Épinal, était un événement. Une brigade de gendarmerie, en tenue de gala, attendait sa voiture cent pas au delà des portes de la ville, un logement spécial lui était réservé; en haut de l'escalier, le maire et ses adjoints, un peu plus loin le Tribunal en robe, étaient là pour le saluer. Le président recevait aussitôt les visites officielles, les régiments envoyaient une délégation, un officier supérieur et un oflicier de chaque grade; tous les officiers de gendarmerie étaient tenus de se présenter à lui.

Pendant tout le temps de son séjour, le drapeau national flottait à l’une de ses fenêtres et une sentinelle montait la garde à sa porte.

Quantum mutatus ab illo.

Avec quelle modestie, inconnu de tous, arrive aujourd’hui le président des Assises. Sur un banal quai de gare, le concierge l'attend pour prendre ses bagages. Cet obscur serviteur remplace la brigade de gendarmerie en grand uniforme. Ce président ne trouve plus à son hôtel le maire et les adjoints et les délégations militaires. Il n’est plus ce dieu mystérieux et terrible qui semblait parfois descendre de l’Olympe; il vit avec son temps et, croyezmoi, il ne regrette guère la sentinelle à sa porte.

Voir ce magistrat sur son siège eût été certainement curieux. Mais ce serait aborder le parallèle entre la justice criminelle d’autrefois et celle d'aujourd'hui. Ce sujet m'eût tenté, nous y aurions trouvé d’intéressantes comparasons, mais j’ai craint de ne pouvoir l’épuiser devant vous et je dois dès lors me tenir à des aperçus plus généraux, à effleurer un sujet plutôt qu’à le pénétrer.

Dans ce temps-là encore, le magistrat s'occupait de politique, la loi lui en laissait le droit et les pouvoirs publics l’y encourageaient. Un procureur général pouvait écrire à son ministre, non sans fierté : « Il y a en

RS à

LXXXII SÉANCE PUBLIQUE DU 22 Mai 1920

France 26 procureurs généraux, 18 d’entre nous sont députés. »

En 1830, le président de Metz représente à la Chambre le département de la Meurthe, il a remplacé son premier président, le comte Dubois de Riocour. Au Conseil général, sur 20 membres choisis parle gouvernement, 5 sont des magistrats. Cette situation donnait certes aux magistrats une incontestable influence sociale. Était-elle tout à fait indiquée? N'est-elle pas plus sage la loi d'aujourd'hui qui interdit aux magistrats toute fonction élective dans l'étendue de leur ressort? Un magistrat n’a pas à faire de politique, l'indépendance de ses fonctions ne peut qu'y gagner.

D'autres différences ne résultent-elles pas du cadre plus étroit dans lequel vit le magistrat de 18:30?

Alors Nanev est une bien petite ville; elle a 29.122 habitants. Elle n'a pas oublié tout à fait les temps de l’indépendanee lorraine et elle vit un peu repliée sur ellemême, dans ses souvenirs, en capitale déchue, sans grande industrie ni ecommerce.

Elle ne dépasse pas ses portes monumentales et, au delà, ce sont des champs, des jardins ou des vignes. L’herbe pousse dans des rues trop larges, le ruisseau coule au milieu de la chaussée, les voitures du roulage qui traversent la ville ÿ apportent toutefois de lanimation et du bruit. La dilisence met trois Jours pour gagner Paris, le courrier postal ne part que trois fois par semaine, heureux temps que peuvent regretter ceux qu'un fil téléphonique, indiseret et obsédant, relie aujourd’hui à leurs supérieurs hiérarchiques.

Les magistrats vivaient dans l’ombre du Palais, sur la place de la Carrière, la place d’Alliance ou la rue du Haut-Bourgeois, dans les maisons qu’avaient connues les conseillers du l'arlement de Lorraine.

Cette intimité avait du bon par contre, ne pouvaitelle faire naitre les petitesses ct — pardonnez-moi, je vous prie, cette expression vulgaire — favoriser les cancans de la vie. Ne vovons jamais le passé trop en beau.

Dans ce milieu fermé, dans ce vase clos, apparaissaient mieux peut-être les qualités, mais aussi les défauts des

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