‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 2)Chapitre 68 sur 101 · LE MAGISTRAT D’AUTREFOIS ET CELUI D'AUJOURD'HUI LXXXVII · texte numérisé non relu

LE MAGISTRAT D’AUTREFOIS ET CELUI D'AUJOURD'HUI LXXXVII

Ils avaien le loisir de les étudier dans de vieilles bibliothèques amoureusement composées : jadis, le magistrat ne déménageait guère; sa carrière, si longue qu'elle fût, s’écoulait dans le même ressort, parfois dans la même ville. Souvent fils de magistrat, il avait continué la carrière paternelle et son ambition était de voir son fils lui succéder un jour. Beaucoup étaient de grands propriétaires terriens et le souci de leurs champs, de leurs vignes ou de leurs bais, les plaisirs de la chasse ou de la campagne tenaient dans leur vie une place prépondérante. Alors, point de limite d’âge; le magistrat demeurait sur son siège tant que la mort ne venait pas l’y chercher. Nombreux étaient les magistrats arrivés au terme extrême de leur vie; certains n'étaient pas loin d’atteindre leurs cent ans. Des infirmités souvent cruelles avaient diminué leurs forces, ce n'était point une exception que de voir siéger des magistrats aveugles, tel ce conseiller, assesseur à la Cour d'assises dans l'affaire la Roncière, qui devint fameux pour s'être obstiné, tout le long des débats, à poser sans cesse et sans répit des questions sur les expertises en écritures. Il est encore aujourd’hui un magistrat aveugle, un conseiller dans une cour du Midi, mais c’est un glorieux aveugle de guerre et celui-là la magistrature française peut le revendiquer avec fierté.

Autrefois le maintien en activité de magistrats vieillis n'allait pas sans de multiples inconvénients. Si c’est pour des raisons uniquement politiques que le prince Louis- Napoléon, en 1852, établit Ja limite d'âge, au point de vue professionnel, la mesure n'en fut pas moins sage et heureuse. |

Aujourd’hui, le type du magistrat est devenu plus banal ; il est davantage fonctionnaire, si j’ose employer ce mot, qui eût certes choqué, même avec les réserves dont je l'entoure, les magistrats d'autrefois. La guerre, les bouleversements économiques ont hâté une transformation que depuis longtemps il était facile de prévoir. La crise de la monnaie, la diminution des fortunes ont donné dans les budgets plus d'importance aux traitements Le magistrat est devenu plus voyageur. Les anciens, fidèles encore à de vieilles traditions, ne songent pas à

LXXXVIII SÉANCE PUBLIQUE DU 29 mar 1930

quitter le ressort où 1ls ont commencé leur carrière. Ils deviennent tous les jours plus rares et ceux qui leur succéderont trouveront tout naturel, à l’imitation de fonctionnaires d’autres cadres, non point de courir le monde, mais de chercher, au prix de multiples déménagements, des satisfactions de carriere.

Sera-ce un progrès? je n’oserais conclure, mais ne trouverez-vous pas avec moi regrettable et triste de voir disparaitre ces vieux magistrats, fidèles à leurressort comme à leur petite patrie, attachés de tout cœur aux fonctions qu'ils aimaient dans leur cadre familier?

Vous le voyez, Messieurs, le temps a fait son œuvre, et il l’a menée très rapidement. Qui songerait à s’en étonner, ces cent ans n’ont-ils pas vu naître les chemins de fer et

automobile; l'électricité, le téléphone et la télégraphie

sans fil? j'allais oublier l’aviation et le cinéma.

Le magistrat de Louis-Philippe et de Charles X, celui des diligences et des lampes à huile ne pouvaitse survivre à lui-même dans un temps qui a nivelé et uniformisé tant de choses. |

Et pourtant, oui pourtant, tous ces magistrats, les anciens et les modernes, sont-ils si différents, tous ces contrastes ne sont-ils pas de surface?

Qu’importent ces différences de vie, de costume ou d’habitudes, ces honneurs, ces préséances ou ces fortunes, si dans leur existence intime, dans les salles d'audience, qu'ils siègent sur des bancs ou bien sur des fauteuils, tous ces magistrats apportent le même souci de com-

prendre et de bien faire, les mêmes scrupules de cons-

cience et d'impartialité.

Jadis, une boutade courait les palais de justice. Un jour, l’empereur Napoléon se serait arrêté dans une ville de son immense empire, certains précisaient que c'était à Châlons-sur-Marne. Le corps des fonctionnaires vint lui présenter ses hommages et le président du Tribunal arriva à la tête de sa compagnie. L'Empereur, avec le ton brusqué qui lui était familier, lui posa tout d’un coup cette très simple question : « Combien jugez-vous d'affaires par an? »

Le président n'en savait-il rien? n’attachait-il pas

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