RÉPONSE DU PRÉSIDENT AUX RÉCIPIENDAIRES XCV
qu'il ferait bon tenir audience sous les sapins, loin des miasmes de la procédure...
Sachez donc, Monsieur, que la science moderne réhabilite cette brave justice sans prétention, — la vraie justice et le vrai droit. Trop longtemps, l’art malin des sotrets s’est exercé à embrouiller les procès : le magistrat d’aujourd’hui bannit les sotrets pour revenir à la droite raison; et, d'accord avec le magistrat, le professeur d’aujourd’hui enseigne, après Cicéron, que la rectitude du jugement est encore le dernier mot de la science du droit.
La vraie science du droit n’est point un monument de casuistique; la vraie science du droit se moque du « droit pur », et je ne sais même pas bien ce qu’on entend par « droit pur »; la vraie science du droit, c’est l’incorporation de la justice éternelle dans les contingences variables du milieu historique et dans l’infinie diversité des situations particulières. Rendre la justice, c'est donc toujours dire le droit, Juris dictio; mais dire le droit, c’est bien autre chose que tourner des syllogismes : cet art mécanique que savent si bien exploiter contre la justice, la sophistique et l'hypocrisie. Summum jus!
La vraie science du droit s’élabore dans la conscience publique, cette ultime retraite du bon sens. Elle filtre dans.les solutions d'espèce que suggère aux tribunaux le sentiment naturel de l’équité, et auxquelles ils cherchent abri dans une légalité dont la complaisance — vous ne me désavouerez pas — est à leurs yeux l’un des plus appréciables mérites. Ces solutions du bon sens et de l’équité, la doctrine les recueille, elle en recherche la chaîne, et puis elle les ordonne en système; et les systèmes impriment eux-mêmes à la jurisprudence de nouvelles directions : ainsi, comme l’homme marche en avançant tour à tour la jambe droite et la jambe gauche, la science du droit progresse en s’aidant de ses deux ailes accordées, et ces deux ailes ne forment qu’un appareil organiquement constitué; c'en est fini des vieilles et stériles disputes de la doctrine et de la jurisprudence : pour les apaiser, il n’était que de se libérer d’une vaine rhétorique.
Serie VI, t. xxvit, 1930 G
XCVI SÉANCE PUBLIQUE uu 22 at 1930
Cet affranchissement et cette réconciliation, nous les devons à la philosophie.
L'ancienne philosophie enseignait qu’il n’y a point de science du particulier; de même, nos aînés n’envisageaient point le droit autrement que comme l'application d’une règle abstraite. Mais la philosophie de l'intuition nous a révélé la science de l’individuel; du même coup, les solutions d’espèce se sont élevées au rang de règles de droit, et la science juridique a retrouvé son extension normale : la discrimination du juste et de l’injuste. Ah! Monsieur, que n’avez-vous cultivé la philosophie du droit ! et quelles satisfactions y aurait trouvées votre appétit d’une justice vraiment adéquate aux réalités!
La justesse de l'esprit, qui est la première qualité professionnelle du magistrat, se traduit, en tout homme, par le sentiment précis des devoirs de son temps.
Chaque époque de la civilisation fait apparaître en traits plus saillants tel ou tel aspect particulier du devoir : à présent, c’est le devoir civique. Aujourd’hui « moins que jamais, un homme n'est libre d’arranger sa vie dans un petit coin complaisant, d’où il laissera le monde aller son train » (1).
Au devoir civique vous payez votre tibut.
Monsieur, vous êtes un homme politique : vous occupez au Conseil général des Vosges le siège de votre père. Feriez-vous de la politique pour l'attrait de la politique, je me garderais bien de vous en blâmer. La politique est une tâche très haute, dont l'éclat ne saurait être terni par la poussière des petites vilenies qu’on lui reproche. La politique n’est, en théorie, que l’expression du souci du bien public; et ce prodige se produit de temps en tem»s que la pratique réponde à la théorie.
Mais de votre zèle pour le bien public, vous avez donné d'autre preuves. Et puisque je vous apporte le témoi-
(1) R. P. ScuwaLs, O. P., Aur sources de l’activité intégrale. Paris, Lethielleux, 1911, p. 61.