RÉPONSE DU PRÉSIDENT AUX RÉCIPIENDAIRES XCIX
en ne vous refusant nulle part : rien de plus facile, puisqu’au mépris des lois de la mathématique, plus vous distribuez votre temps, plus il vous en reste; c’est évident, vous êtes sorcier.
Jadis, Monsieur, la sorcellerie conduisait au bûcher. Aujourd’hui elle mène aux académies : avant de vous accueillir dans son sein, celle du roi de Pologne vous avait distingué par l'attribution du prix Stanislas de Guaita; et à quatre reprises vous avez été couronné par ses grandes sœurs de l’Institut de France, l’Académie des Inscriptions et l’Académie Française.
N'attendez point de moi la chicane d’usage sur votre discours : vous avez eu la malice de le dérober à ma critique, en choisissant un sujet auquel je n’entends rien. Comme vous, paraît-il, je suis venu au monde en plein midi; mais ce jour-là ne devait pas être un vendredi, car je n’ai point de commerce avec les esprits.
Vous affirmez ne les avoir jamais vus; mais vous les connaissez, puisque vous en parlez, vous les cataloguez, vous nous contez la bienfaisance des uns et les maléfices des autres, vous nous initiez même aux aventures galantes de toute cette diablerie : sans doute êtes-vous en conversation avec d’invisibles sotrets, et l’un d’eux vous a-t-il soufflé le tour que vous m’avez joué... Moi, Monsieur, je n’ai jamais ni vu ni entendu les esprits, mais je commence à y croire, parce que vous en parlez trop bien pour n’en avoir point quelque expérience personnelle...
Et maintenant, envisageant l’ensemble de votre œuvre, je veux me réjouir du nouveau lustre que notre Lorraine doit à votre talent : le philosophe a peut-être le droit de louer l'historien de la sûreté de sa méthode : ceci, du moins, est de sa compétence. :
Vous êtes, Monsieur, le moins idéologue des écrivains. Vous avez horreur de la subjectivité dans l’histoire. Vous vous défiez, d’instinct, des généralisations hâtives que pousse un certain goût moderne des systématisations ambitieuses. La première qualité de l'historien, comme de tout homme de science, est la conscience, et la première leçon de la conscience scientifique est la prudence. Contre les entrainements de l'imagination, vous vous
C SÉANCE PUBLIQUE DU 22 MaAi 1930
barricadez dans le fait et le document; rien n1 personne ne vous fera sortir de là. Je vous tiens donc pour un guide très sûr, à la suite duquel on ne s'expose point aux fausses démarches.
C’est la seule attestation que je me sente autorisé à vous délivrer. Continuez, Monsieur, à tenir ferme le parti de l’histoire telle qu’elle est, en dépit des désaffections et des contrefaçons; vous ne sauriez mieux servir la vérité. ni mieux justifier la confiance de cette Académie.
Avec vous, Monsieur, j'ai la partie plus belle.
Si j'étais vindicatif, j'aurais même une revanche à prendre : vous m'avez souvent jugé au temps où j’appartenais au barreau; quelle occasion vous m'offrez aujourd’hui! En y renoncant, je vous prouve que le professeur de l’Université ne se souvient plus des procès perdus par l’avocat : oui! il a tout oublié, les mois de prison et les dommages-intérêts. Et comme sa magnanimité ne veut pas connaître de limites, il vous pardonne même les illusions qu’il vous soupçonne d’entretenir sur l’enseignement qu’on donne à présent dans les Facultés de droit : magistrat d’aujourd’hui, n’en seriez-vous point resté au professeur d’autrefois?
Vous aveztracé un très beau portrait du magistrat — du magistrat de tous les temps, — entre tous de ce magistrat fidèle à son ressort dont vous êtes bien le modèle achevé.
Évidemment, vous le regardez d’un seul côté de la barre. Vous admirez l’endurance des juges, mais vous ne prenez point en pitié la fatigue des avocats; vous critiquez leur abondance, mais vous passez l'éponge sur vos impatiences.. Menus griefs, en somme; car, au demeurant, je n’aperçois point chez vous ombre de partialité.
Ainsi, vous donnez un bon conseil aux avocats : abrégez vos plaidoiries! mais vous ne manquez pas d’ajouter à l’adresse des magistrats : « Ne plaidez jamais! Excellente recommandation! » Je me suis permis de la faire, voilà quelque vingt-cinq ans, à l’un de vos anciens collègues de la Cour, en difliculté avec son propriétaire. Mais le propriétaire était intraitable! Jeune avocat, je