‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 2)Chapitre 78 sur 101 · RÉPONSE DU PRÉSIDENT AUX RÉCIPIENDAIRES CI · texte numérisé non relu

RÉPONSE DU PRÉSIDENT AUX RÉCIPIENDAIRES CI

confiai mon embarras à mon père. Quelle fortune! 1l était lui-même l’avocat du propriétaire; et l’affaire s’arrangea.… en famille.

Chaque profession, Monsieur, exerce une emprise sur la personnalité de ses membres, et lui impose certains renoncements : car il n’est pas vrai que l’homme puisse se dédoubler, et qu’il lui soit permis de dresser une cloison étanche entre les compartiments de son activité. Plus que toute autre, la fonction publique commande des abstentions nécessaires; et, après le sacerdoce et l’armée, je n’en connais point qui soit aussi exigeante que la magistrature.

Celui qui est, devant ses semblables, le verbe du droit, à qui incombe la garde de la probité des affaires et de l'honneur des foyers, devant qui s’abaissent — ou peu s’en faut — tous les remparts de l'intimité, celui qui dispose — autant qu'il est au pouvoir des hommes — de la fortune, de la réputation, de la liberté de ses concitoyens, celui-là, certes, n’est point un demi-dieu : vous n’y prétendez point; tout de même, sa position éminente lui impose d’autres prudences que d'éviter les procès personnels. Elle lui prescrit, non seulement au Palais, mais à la ville, une attitude qui dicte le respect : je rends cette justice à la magistrature d’aujourd’hui comme à la magistrature d'autrefois, qu’elle sait tenir son rang.

Seulement, sa dignité est devenue moins pompeuse et moins distante. Ce qu'il y a peut-être de plus nouveau dans le temple de Thémis, c’est qu'une véritable confraternité s’établisse des deux côtés de la barre; vous en êtes, Monsieur, le meilleur artisan : tout le barreau le proclame.

Les avocats d'autrefois voyaient sans doute les magistrats d'autrefois autrement que ceux-ci ne se voyaient eux-mêmes. Magistrats et avocats d'aujourd’ hui, réunis dans la grande amitié du Palais, n’ont plus guère de divergence d'appréciation les uns sur les autres : ils se voient mieux, plus simplement, tels qu'ils sont : ils ne s’en estiment que davantage; et c’est tout profit pour la justice.

22 mai 1950.

Par M. Gabriel MELIN

MEMBRK TITULAIRE

Le hasard a mis entre mes mains la pièce de vers inédite de Taine qu’on lira plus loin. Elle est intitulée : Éloge du Collège Bourbon, 29 janvier 1848 (1). C’est la première en date des œuvres poétiques de Taine qui sont fort peu nombreuses. — Le roman semble l'avoir attiré davantage par la possibilité qu’il y voyait d'analyses psychologiques et sentimentales, témoin Étienne Mayran, ce récit inachevé, publié après sa mort et qui nous a valu un pénétrant article de Paul Bourget (2). Il ne s’est au contraire essayé à la poésie que très rarement et par occasion. Il y a quelques mois (15 mars 1929), lors de l'inauguration d’une plaque commémorative du séjour de Taine dans une maison de la rue de Bretonvilliers (le Saint-Louis), de 1856 à 1868, M. Georges Lemarchand, président du Conseil municipal de Paris, racontait l’anecdote suivante : « Au cours d’une villégiature à Annecy, où il se rencontra avec José-Maria de Hérédia, Taine demanda au poète de l'initier à l’art de faire des vers. On ne saurait être surpris qu’une intelligence qui voulait tout approfondir ait été prise d’une si noble ambition. « Il fut un élève docile », disait l’auteur des Trophées, « mais ce fut tout » (3). — Eh bien, non, ce ne fut pas tout, car, en 1883, paraissait dans le Figarn

(1) Le manuscrit est d’une main étrangère; mais la sisnature et la date sont bien de Taine. C’est évidemment l’une des copies qui, à cette époque, ont circulé de main en main et dont Taine avait bien voulu signer et dater chacun des exemplaires.

(2) Pages de Critique et de Doctrine, tome I, p. 3.

(3) Journal des Débats, 16 mars 1929 (quatrième page).

SERIR VI, t, axvir, 1930

une série de douze sonnets avec cette dédicace : « A trois chats, Puss, Ébène et Mitonne, domiciliés à Menthon-Saint-Bernard (Haute-Savoie), ces douze sonnets sont dédiés par leur ami, maître et serviteur H. Taine. Novembre 1883. Ludendo dicere quid vetat ». Ces sonnets très beaux, d’une forme toute parnassienne, portent presque tous des titres philosophiques : I. Le Bonheur; IT La Société; III La Religion; IV Les Souvenirs; V Les Pénates, VI La Philosophie; VII L’Enseignement; VIIT La Pratique; IX L’Enfance; X La Sensibilité; XI Le Point de vue; XII L’Absolu. — Ces sonnets ont été publiés (1), tandis que l’Éloge du Collège Bourbon ne l’a jamais été. On a vu que cet Éloge était daté du 29 janvier 1848. Taine étant né à Vouziers (Ardennes) le 24 avril 1828, avait donc, en janvier 1848, dix-neuf ans, tout one de vingt ans.

Pour situer exactement ce petit Done, il ne sera peutêtre pas inutile de retracer brièvement l’histoire des premières années du grand philosophe.

Son éducation s'était faite d’abord dans sa famille même, à Vouziers, puis dans un pensionnat de Rethel où il ne resta que dix-huit mois, jusqu’à la mort de son père qui exerçait, à Vouziers, la profession d’avoué.

Il eut une enfance et une adolescence très entourées. Sa mère, Marie-Virginie Bezançon, était une femme de grande valeur et de grand cœur pour laquelle Taine eut toujours la plus tendre, la plus confiante, et la plus reconnaissante affection.

Taine avait deux sœurs : Virginie et Sophie. C’est la seconde, Sophie, qui épousa en 1863 le commandant Chevrillon, — et voilà comment, pour le dire en passant, M. André Chevrillon, l’auteur de tant de beaux livres et aujourd'hui membre de l’Académie française, se trouve

(1) Is sont reproduits dans l'ouvrage de G. Barzelotti : La Philosophie de Taine (trad. de l'italien par Aug. Dirrricx). Paris, F. Alcan, 1900, p. 423-429. — Je dois cette indication à mon excellent confrère de l'Académie de Stanislas, M. Ch. Bohème, professeur honoraire de l'Université,

être le propre neveu de Taine. Nous retrouverons M. Chevrillon dans quelques instants. |

Le jeune Taine avait treize ans à la mort de son père. Comme 1l montrait déjà une très vive et très précoce intelligence, il fut décidé qu'il irait terminer ses études à Paris et que sa mère et ses deux sœurs l’y accompagneraient. Ceci se place en 1841. C’est alors qu'il suivit les classes du Collège Bourbon...

Qu'est-ce que le Collège Bourbon?

C'est le Lycée Condorcet actuel, situé non loin de la gare Saint-Lazare (1). Il occupait alors, et occupe toujours, les bâtiments de l’ancien couvent des Capucines de la chaussée d’Antin. Ce couvent construit de 1781 à 1783 avait été converti en hôpital pendant la Révolution et avait gardé cette affectation jusqu’en 1504.

C’est à cette date qu’on y installa le Lycée Bonaparte qui, de 1814 à 1848, devint le Collège royal Bourbon. — En mars 1848, il redevint Lycée Bonaparte. Mais à la chute de l’Empire, il changea encore de nom pour prendre celui de Condorcet qui est encore le sien aujourd’hui (2).

(1) Tout près des Magasins du Printemps, entre Ja rue Caumartin st la rue du Havre.

(2) A l’entrée du lycée, rue Caumartin, sur une plaque de marbre on lit l'inscription suivante :

Ce Lycée fondé par arrêté consulaire du 23 fructidor an XI (10 septembre 1803) a cté installé en 1804 dans les bäliments du Couvent des Capurines construit de 1781 à 1783 par Brongniar.

1804 Lycée de la Chausste d’Antin 180-1814 Lycée Bonaparte

1815-1848 Collège Bourhon

1848-1870 Lycee Bonaparte

1870-1874 Lycée Condorcet

1871-1883 Lycée Fontanes

1883 Lycée Condorcet.

1804-190 Cette plaque à été poste par l'Association amirale des anciens slèves à l'occasion du Centenaire.

Le Collège Bourbon, situé dans le quartier des Batignolles, sur la rive droite, était très loin du quartier latin, très loin par conséquent des autres grands lycées de la capitale : Louis-le-Grand, Saint-Louis, Henri IV. — Cette remarque nous permettra de mieux comprendre certain passage de la pièce que Je vous lirai tout à l'heure.

Les Batignolles, qui dépendaient en ce temps-là, de la commune de Neuilly, étaient presque comme un coin de province. C’est là, à proximité du Collège, que s'installa la famille Taine.

La vie que mena dès cette époque le jeune écolier de Bourbon fut extrêmement studieuse dans un milieu très sérieux et presque austère. Toute la famille était passionnée d’études, non seulement Taine lui-même, mais ses deux sœurs très bien douées comme leur frère, ses deux oncles, frères de sa mère, dont l’un l’initia à la connaissance de la langue et de la littérature anglaises, son grand-père maternel qui habitait aussi Paris et qui était fort versé dans les sciences. — Les seules distractions étaient les promenades, les visites de musées et surtout la musique : Taine jouait du piano, et plus tard, quand il fut professeur en province, ce fut son meilleur délassement au milieu de ses travaux absorbants.

C’est au Collège Bourbon que Taine noua des liens

d'amitié étroits avec Prévost-Paradol dont la brillante carrière devait finir si tragiquement, — et avec Planat qui, sous le nom de Marcelin, devait fonder plus tard la célèbre Vie Parisienne.

! En 1846-1847, Taine est en rhétorique (sans doute comme vétéran). Il y a pour professeur un jeune maître très distingué qui semble avoir eu sur lui une réelle influence et qui a laissé un nom vénéré : M. Hatzfeld. Sous cette heureuse direction, 1l ne tarda pas à donner sa mesure. Loin de se contenter des devoirs obligatoires de la classe, Taine se livre déjà à des travauxpersonnels dont quelques-uns ont été conservés : une Histoire de l'Église en France du XI® au XVI siècle : une Histoire du Tiers État et du Parlement ; une étude sur la Ligue, ses origines, son développement et sa chute, des Notes sur la littérature française au XVIS siècle, etc.

Un tel labeur devait attirer à celui qui l'avait assumé les plus belles récompenses. A la fin de l’année il obtient le prix d’honneur et trois accessits au Concours général, et tous les premiers prix du Collège sans exception.

L'année 1847-1848 est l’année de philosophie, année décisive remplie par un travail acharné. Sans doute, le jeune philosophe rédige en perfection les cours de ses maîtres et leur remet des dissertations excellentes; mais il ne s’en tient pas là, et, selon son habitude, il entreprend des recherches personnelles sur toutes sortes de sujets délicats et difficiles. C’est ainsi notamment qu'il écrit un petit traité de la Destinée humaine dont l'introduction a été publiée dans la Correspondance (t. I, p. 20 et suiv.) et qui montre de quelles graves préoccupations était alors : tourmenté cet esprit de vingt ans dont la foi religieuse venait de sombrer devant l'esprit d'examen. — J’en extrais ces quelques lignes :

« Pendant les premiers mois de la classe de philosophie, cet état me fut insupportable; je ne trouvais que des doutes et des obscurités. Je ne voyais que des contradictions dans les philosophes; je jugeais leurs preuves puériles ou incompréhensibles; il me semblait que la métaphysique obscurcissait le bon sens et que les philosophes, du haut de leurs spéculations, n’avaient pas prévu les objections simples et naturelles qui ruinaient leurs systèmes » (p. 24-25).

Or c’est justement à cette époque que se place la pièce de vers qui est l’objet de cette communication et qui fait ainsi un contraste bien saisissant avec les soucis philosophiques et religieux qui obsédaient alors l’esprit de son auteur.

Je dis que c’est à cette époque qu'elle doit se placer. Je le crois du moins sur la foi de la date écrite sur la copie, de la main même de Taine : 29 janvier 1848.

À la vérité l’éditeur de la Correspondance faisant allusion à cette pièce (p. 15) la place en 1847. — Parlant en effet de l’année scolaire 1846-1847 qui fut l’année de rhélorique, et énumérant les travaux personnels de l’écolier d’alors, il ajoute : « Nous avons aussi de cette année une

pièce de vers humoristiques composée pour un banquet de la Saint-Charlemagne. »

Mais je crois que c’est là une erreur,et que la date du 29 janvier 1848 (et non 1847) est bien exacte.

En effet la Saint-Charlemagne se fête habituellement le 28 janvier, jour de sainte Agnès. Il est vrai que le grand Empereur ne figure pas au martyrologue romain, n’ayant été canonisé que par un antipape au x1e siècle (Pascal IIT); mais sa réputation de sainteté n’est pas usurpée, au dire de dom Guéranger (Année liüturg., NI, p. 493), et l’Église n’a jamais interdit de l’honorer aux fidèles qui, depuis fort longtemps, avaient la pieuse coutume de le faire justement à cette date. C'est ainsi qu’en 1661 Charlemagne put être choisi comme patron de l’Université de Paris. — [La date du 29 janvier inscrite sur notre papier est donc celle du lendemain de la fête, le banquet ayant peut-être été remis à ce jour.

D'autre part, notre jeune poète y fait allusion, comme vous le verrez, à son départ prochain du Collège, ce qui ne s’expliquerait guère s’il était en rhétorique, ayant encore devant lui non seulement plusieurs mois de scolarité dans cette classe mais encore, de plus, toute l’année de philosophie. S'il parle de son départ prochain c'est qu'il est en philosophie, donc en 1848.

Laissons donc notre poème à sa date de 1848 — 29 janvier — et prenons-le pour ce qu’il est : non pas certes une amusette ou un passe-temps (Taine ne s’en offrait guère) mais plutôt un pensum honorifique que lui infligea probablement, à lui l’élève le plus distingué de la classe, le choix unanime de ses camarades et de ses maitres.

Voici donc ce poème (1). Ce n’est pas un chef-d'œuvre; mais c’est assez spirituel. Le ton en est varié et aimable. On y trouvera une allusion touchante au maitre aimé Hatzield, l'expression de sentiments excellents où se devine déjà l'esprit traditionaliste du futur historien de

(1) Nous remercions vivement M. Paul Dubois, gendre de H. Taine. qui, très aimablement, nous a donné l'autorisation de publier ce poème dans les Mémoires de L'Académie de Stanislas.

TE

nos Origines françaises et où perce la bonté foncière de son cœur et la fidélité de son attachement à ce qu'il a une fois aimé.

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