ÉLOGE DU COLLÈGE BOURBON
Il est bien vrai, Messieurs; je viens louer Bourbon; Vous m'en voyez confus, j’en demande pardon.
Je sais que tous les ans vos satires légères Excitent contre lui des ris héréditaires.
Tout versificateur sur lui frappe à son tour :
La critique légale est à l’ordre du jour;
Et l’on est à vos yeux un traître abominable
Si l’on ne trouve pas son professeur pendable.
Cependant je confesse, et la main sur le cœur,
Que je suis satisfait d’être conservateur :
J'aime le statu quo ; j'admire l’Économe...
Eh ! Messieurs, quel qu’il soit, il n’en est pas moins homme ! Assez longtemps chacun a crié vaillamment
Contre un régime affreux... dont il est fort content, Mangé jusques au bout des pâtés... qu’il abhorre,
Et, toujours bien dînant, est mort... par métaphore. Épargnez par pitié ce malheureux Bourbon
Que vous blâmez tout haut. que vous aimez au fond!
Il est loin de Bourbon des quartiers vieux et sombres (1) Où les hautes maisons épaississent les ombres:
Des chariots criards sur leur essieu pesant
Roulent avec effort sur le pavé glissant.
Un peuple affairé court par les places boueuses ; L’air retentit du bruit des voix tumultueuses. —- C’est là que vos rivaux, avant le jour levés, Pâlissent pour des prix... que vous leur enlevez.
Ici (2) règne avec goût la moderne opulence;
C'est un quartier nouveau, tout brillant d’élégance : Au soleil du printemps on voit germer les fleurs Sans qu’un air malfaisant ternisse leurs couleurs:
(1) Le Quartier Jatin.
(2, Sur la rmve droite.
Et les vents, en passant près des grilles fermées, Vous apportent l'odeur des plantes parfumées (1).
Et vos maîtres, Messieurs, sont-ils, ainsi qu'ailleurs, Des collecteurs de grec, parasites d’auteurs,
Germaniques faiseurs d’éternels commentaires, Esprits grammaticaux, vivants dictionnaires?
J’en sais, et j'en pourrais citer hors de ce lieu, D'autres qui sont maudits et du monde et de Dieu, Persécuteurs zélés du moindre solécisme,
Vrais Jupiter tonnant sur chaque barbarisme, S'échauffant pour un verbe ou pour un adjectif, Forçant par des pensums l’ennui d’être attentif. Ils savent quel bonnet les Grecs portaient à Troie, Quel Troyen inventa le savant jeu de l’Oie,
Quelle langue parlait le roi devenu bœuf (2), Combien de grains de sel il mettait dans son œuf.
Nos maîtres, il est vrai, n’ont point cette science; Je rends grâce au Ciel de leur docte ignorance!
Je rends grâce à celui que vous connaissez tous (3) Et qui nous fit aimer les anciens malgré nous,
Soit qu’il nous dit les vers pleins de sens et de grâce, Où, vif et mesuré, le courtisan Horace
Plaisante avec gaîté, puis, à force d’esprit,
Mérite le pardon de ceux dont il a ri;
Soit qu’il montrât Didon écoutant en silence
Les murmures lointains de l’Océan immense Regardant les vaisseaux prêts à quitter le port, Pâle, désespérée, et méditant sa mort.
Soyez cléments, Messieurs! Ils sont les interprètes De ces hommes divins qu’on appelle poètes;
. Et si tous les pédants sont nés vos ennemis, Ceux-ci peuvent du moins passer pour vos amis! Quand ils ont déposé la robe... obligatoire,
Ils savent converser avec leur auditoire,
Joindre le decorum à l’affabilité
Et rire enfin, Messieurs, malgré la Faculté.
(1) I n'en est plus ainsi aujourd’hui.
(2) Peut-être allusion au bœuf Apis dont les Grecs prétendaient qu'il était une incarnation d’Osiris, ce dernier étant considéré comme un des plus anciens rois d'Égypte. Le roi devenu bœuf serait donc le
roi Osiris réincarné dans le bœuf Apis (sous toutes réserves). (3) M. Hatzfeid.
Entre nous, point d'’aigreur, d'envie ou de disputes; Le vaincu se console aisément de ses chutes,
Se venge du vainqueur avec quelques bons mots,
Et laisse la colère et les haines aux sots.
Loin d'ici ces esprits de vanité malades,
Studieux par orgueil, envieux camarades,
A l’espoir d’un succès tout un an suspendus,
Et croyant qu’en bon droit tous les prix leur sont dus, Étalant sur les bancs leur royale insolence
Ou cachant leur dépit d’un air d’indifférence |
Si jadis, par malheur, on vit des fats ici, L’impertinent troupeau tous les jours s’éclaircit,
Et le bon sens, armé de la plaisanterie,
Mettra bientôt dehors la sotte coterie.
‘Chez nous, la discipline admet la liberté;
En respectant la règle, on haït l’austérité;
La liberté permise empêche la licence;
“On fait ce que l’on veut... sans désobéissance;
On aime les anciens, tout en les lisant peu;
On feuillette Virgile... un heau jour... quand il pleut.
Quelques-uns vous diront que nous sommes frivoles, Capricieux, légers, travailleurs en paroles,
Un peu trop amateurs de conversation,
Dormeurs par habitude et par vocation,
Des gorenflets du coin adorateurs profanes (1),
Et parfois dans la classe impudents mélomanes; Peccadilles, Messieurs! Vaut-il mieux, dites-moi, Vivre chez les Latins, être étranger chez soi,
Dire des pauvretés en mots académiques,
Accoupler deux à deux des vers paralytiques?
L'esprit aimable et vif doit tenir lieu de tout.
Soyez Athéniens, soyez Français surtout,
Comme un Français jadis, plein de verve et de grâce, Voltaire, autre écolier échappé de sa classe.
(1) A cette époque on donnait le nom de « gorenflots » à des gâteaux imbibés de rhum, qu’on appelle maintenant « savarins » (Cf. Dictionn. de Larousse, v° Gorenflot). Il est probable qu’un pâtissier parisien épris de littérature, avait donné à ces gâteaux le nom du moine grotesque et gourmand qui se retrouve dans plusieurs romans d'Alexandre Dumas père. Nous avons de même aujourd'hui des gâteaux aux amandes appelés s Monte-Cristo ».
Pour moi qui vais partir, je m'en vais à regret ; Quelque frugal qu’il soit, nous aimions le banquet ! Vieux soldat de Bourbon, j’achève ma campagne; Je ne fêterai plus notre Saint Charlemagne.
Je quitte tristement Bourbon et mes amis :
On croit, en les quittant, partir de son pays!