‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 2)Chapitre 81 sur 101 · LA PUCELLE · texte numérisé non relu

LA PUCELLE

Par M. Georges RENARD

MEMBRE TITULAIRE

Le 19 février 1891, dans une petite salle proche de la rue de Toul et du futur boulevard Godefroy de Bouillon, se tenait une séance académique : une séance de réception, avec discours du récipiendaire et réponse du président.

Le récipiendaire. est entré depuis lors dans une autre Académie, où il a prononcé un second discours de réception et où la bienveillance de ses confrères l’a promu aux dignités suprêmes.

L'autre jour, sous la Coupole, M. Henry Bordeaux évoquait le souvenir de la première Académie à laquelle appartint Louis Madelin et des nombreux Lorrains qui ont accompli, sous le patronage du roi Stanislas, la première étape de la carrière qui les a menés à l’Académie Française... Je veux à mon tour rendre hommage à la modeste Académie où je me suis préparé, de longue date, à l'honneur de votre confraternité.

C'était une Académie en miniature. Elle réunissait, sous le patronage de saint Jean l’Évangéliste et sous la devise Verbo et exemplo, ceux des élèves de l’École Saint- Sigisbert qui justifiaient, à défaut de titres, de quelque vocation pour la parole et pour les lettres. Toute académie se recrute par cooptation : mes camarades et afnés me prètèrent cette vocation, je devins immortel à quatorze ans.

Je dois spécifier que les discours n’étaient point admis à l'honneur de la séance solennelle sans le visa de la Commission de lecture; et celle-ci raturait, non certes sans pitié, mais sans scrupule pour l’amour-propre de l’imberbe académicien. Elle ne comprenait qu’un membre, cette Commission de lecture, toujours le même : il m’a précédé sur les contrôles de l’Académie de Stanislas, aux suffrages de laquelle le recommandait, entre autres travaux, un important ouvrage sur l’Université de Pont-à- Mousson; j'ose aujourd’hui l’appeler «mon cher Confrère ». Vous soupçonnerez qu’il avait été l’instigateur de mon discours de réception avant d’en être le correcteur, quand vous saurez que celui-ci avait pour thème la première tragédie en l'honneur de Jeanne d’Arc, une pièce composée par le professeur et jouée par les élèves de la classe de rhétorique de Pont-à-Mousson : vous n’ignorez pas qu’il existe tout un « théâtre mussipontain », dont le catalogue est conservé au sixième appendice du livre de M. le chanoine Martin; la Pucelle du Père Fronton du Duc occupe, par ordre chronologique, le cinquième rang de la nomenclature.

Or, tout dernièrement, j’ai retrouvé mon discours : un travail d'enfant qui serait bien indigne de vous être présenté, si la main du maitre n'avait redressé les plus lourdes maladresses de l’élève, et si, d'autre part, la majeure partie n’était faite de citations; et puis, en cette année du cinquième centenaire, il n’est que juste que Jeanne d'Arc paraisse sur le cycle de notre année académique! Au surplus, de ce devoir d’écolier, je supprimerai mes remerciements, mes protestations d’indignité et autres développements d'usage dans les discours de réception, et je ne garderat presque rien de la partie critique; je veux simplement feuilleter devant vous un vieux document de la poésie lorraine.

Quant à la réponse du président au récipiendaire, je ne l’ai pas retrouvée : nous n'avons pas publié de Mémoires. Je ne me souviens pas du pronostic qui fut porté, ce jour-là, sur ma destinée académique; mais je n’aurais sûrement pas oublié, s’il m’avait été prédit que, trentehuit ans plus tard, élevé à la présidence de l’Académie de

Stanislas, jy commémorerais mon admission à l’Académie Saint-Jean.

La pièce du P. Fronton du Duc est rédigée en français. Pour titre : L'histoire tragique de la Pucelle de Dom Remy, autrement d'Orléans, nouvellement départie par actes et représentée par personnages.

Le P. Abram en fait connaître l’origine en ces termes : « Henry III, de France et la Reine Louise, son épouse, ayant résolu de venir au mois de mai 1580 prendre les eaux de Plombières, le P. Fronton du Duc prépara une pièce françoise, pour être représentée à leur passage par Pont-à-Mousson. Il avoit pris pour sujet Jeanne d'Arc, fille lorraine, délivrante (sic) le Royaume de France de l'oppression des Anglois; mais la peste s'étant manifestée dans beaucoup d’endroits de la Lorraine, rompit le projet. C’est pourquoi on en remit la représentation au 7 septembre suivant, auquel jour elle fut représentée devant les princes de la maison de Lorraine et plusieurs seigneurs et généraux de l’armée de France. Elle plut si fort au grand duc Charles, qui avoit assisté à la représentation, qu’il ordonna qu'on délivrerait à l’auteur de cette tragédie, qui lui parut couvert d’une robe qui représentait la pauvreté évangélique, cent écus d’or, somme pour lors très considérable; et 1l ordonna que pareille somme nous serait délivrée tous les ans, pour rhabiller (sic) trois de nos Pères. Cette pièce fut à la suite imprimée sans nom d'auteur. »

L'ouvrage fut effectivement publié sans nom d’auteur (vous saurez pourquoi tout à l'heure), en 1581, à Nancy, par Jean Barnet, à l'imprimerie ducale. Jean Barnet, qui était de Dom Remy, la fit précéder d’une dédicace du comte de Salm ainsi que d’un sonnet en français et d’une épigramme en latin ad eundem illustrissimum comitem S'almaeum.

Le fac-similé de la couverture est reproduit dans une réédition donnée à Pont-à-Mousson en 1859; l’auteur de cette réédition, Durand de Lancon, expose dans l'Aver-

lissement que c'était alors « un des livres les plus rares qui existent »; il reste rare aujourd’hui, car le tirage de la nouvelle édition a été restreint à 105 exemplaires numérotés, le n° 17 destiné à la Bibliothèque de Nancy.

Le titre a été abrégé : L'histoire tragique de la Pucelle d'Orléans. I est certain que le P. Fronton n'aurait pas souscrit à cette rectification. Son désaveu anticipé est — vous allez l’entendre — dans l’Avant-jeu qui précède la tragédie, un long prologue, récité probablement par l'élève qui dirigeait le chœur :

Messieurs, c’est à l'honneur du Pays de Lorraine Au fruict de la jeunesse, affin qu'elle s’aprenne Aux arts et aux vertus, que ce peuple joyeux Est venu pour ouyr, non des comiques jeux,

Mais plustost, en poulsant une voix plus hardie, L'on prétend vous monstrer, en une tragédie

Un spectacle plus grave.

Or on n’a point choisy ung argument estrange, Sçachant que cil est fol, lequel ayant sa grange Plaine de grains cueilliz, emprunte à son voisin, Laissant pourrir chez soy son propre magasin. On a trouvé chez nous suffisante matière

Pour d’un poëme tel fournir la charge entière : Prenant de ce Pais ceux, les gestes desquelz Sont dignes d’esgaler aux los des immortelz. On a donques choisy les faicts d’une Pucelle Qu'en France, plus souvent d'Orléans on appelle : De Dom-Remy plustost nous la dirons icy.

Le drame est divisé en cinq actes, les personnages sont au nombre de vingt-sept, outre le chœur « des enfants et des filles de France ». A la fin de chaque acte, le chœur, comme dans les pièces grecques et dans les tragédies presque contemporaines des disciples de Ronsard, chante une strophe, une antistrophe et une épode, et intervient de temps en temps dans le cours du dialogue pour exprimer les sentiments qu’éprouve le spectateur.

Le premier acte se compose de trois scènes.

La première renferme l'exposition : Louis de Bourbon déplore les malheurs de la France, et chacune de ses pa-

roles est un cri d'alarme pour la patrie ou une impréeation contre les ennemis :

qui leurs humides plaines, Délaissent pour venir s'enrichir de noz biens, Oster à noz enfants pour donner à leurs chiens Les fruicts de nostre terre, afin qu’en dure servage, Les François, non ja francz, achtvent leur poure aage : Et qu'’enfin ce pays en la mesme façon Soit peuplé du venin de ce peuple Saxon, Comme jadis leur isle en voleurs ilz saisirent Sur les poures Bretons, qui en France s’enfuyrent.

La seconde scène se passe à Dom Remy; car notre auteur n’a nul souci de la règle des trois unités; non content de varier la scène avec chaque acte, il imagine des changements à vue, qui devaient assez embarrasser nos machinistes mussipontains.

Jeanne a reçu les ordres du Très-ITaut, et néanmoins elle hésite :

Que doibs-je faire donc? quelle ame tant humaine

Me mettra hors d’erreur et m’ostera de peine?

Hélas, hé! doibs-je donc tout ordre pervertir?

Dois-je oubliant mon sexe en homme me vestir?

Pour ensuyvir ainsi une nouvelle vie,

Et pour bien tost de tous me sentir poursuyvie

D’accusation juste, et d’avoir imposé

Une chose non vrave en ayant trop osé?

Mais d’aultre part faut-il que pour craindre des hommes

Nous ne croyons à Dieu, duquel l’œuvre nous sommes?

Helas! il me souvient, que ma mére m’a dict

Qu'un homme par Sainct Pierre avoit esté maudict,

Pour avoir mieux aymé à ce monde complaire,

Qu’à Dieu, et que la mort le vint soudain défaire.

Mais quoy? hé! quelle suis-je? et quel est mon pouvoir? Quelle addresse est en moy? quel conseil? quel scavoir? ‘ Pour aller à ung Roy, qui commande à la France,

Luy dire que de moy viendra la delivrance?

{ | Saint Michel apparaît et lui ordonne de se rendre sur- | le-champ à Vaucouleurs auprès du sire de Baudricourt, et de là, à la cour de Charles VII. Alors, Jeanne se sent |

enflammée d’un courage extraordinaire, et simple d’abord dans son langage, elle s’émeut de plus en plus :

Or donc que Dieu soit creu : et du monde la crainte Se froisse par l’Espoir de son ayde tressainte.

Que toute peur s’en aille, et que ma volonté

Se fléchisse au vouloir de sa grande bonté.

Je t’apelle à tesmoing, céleste messager; |

Te croyant, j’entreprends ung faict plein de danger. Mais qu'est-ce que je sens depuis m'’estre levée?

Je sens, ne sçay comment, ma poitrine eslevée

D’u courage plus grand : qu’une roideur s’espend Partout mes foiïbles os, et mon cœur qui s’estend, Fit place à plus grand’force : et ja, toute marrie D’avoir tant arresté, je me sens plus hardie.

Dieu! Quoi? j'entends déjà les soldatz fremissantz. Il me semble que j’oy les chevaulx hennyssants,

Et le son esclatant des rançoyses trompettes, Mettant le cœur au ventre aux hommes et aux bestes.

La scène change de nouveau; nous sommes transportés à Bourges. C’est là qu’en dépit de la tradition, le P. Fronton conduit Jeanne. La Pucelle reconnait le Roi dissimulé parmi ses courtisans :

C’est vous, Sire, c'est vous que je cherche, et non luy : En vain tascheroit on faire broncher celuy

À qui Dieu tient la bride. Avant qu'icy je vinsse,

J’av esté deument enseignée à quel Prince

Je me deusse adresser : si cest audacieux

Et trop estrange habit ne vous est ennuyeux,

Sire, permettes moy, qu'avecques vostre grace

De ma charge vers vous l’humble ricit je fasse.

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