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L'œuvre du Père Fronton renferme de beaux vers... à côté de médiocres et même d’incorrects : vous en avez jugé. Mais, en somme, la pièce n’est pas composée : il n'y a pas d’intrigue; les scènes succèdent aux scènes sans lien entre elles; les tirades surabondent... L'auteur ne se faisait point illusion : dans sa modestie, et par crainte d’amoindrir par une pièce médiocre la gloire de son héroïne, il n’osa pas donner à son œuvre le titre de tragédie : ilest vrai que celui d’ «histoire tragique » lui convenait beaucoup mieux; car le poème du Pèrg Fronton est moins un drame qu’une simple histoire dialoguée.
Malgré les défauts, et surtout le manque d'action de cette pièce, elle n’est certainement pas inférieure à la plupart des Mystères et des Moralités qu’on jouait encore à cette époque. En tout cas, elle obtint plein succès; vous savez qu’elle valut à l’auteur les félicitations deCharles III et attira sur lui et sur sa Compagnie la générosité du prince : de quoi monter un vestiaire complet, rapporte un chroniqueur.
Jean Barnet, le premier éditeur, tenta, dit-on, de s’en attribuer la paternité; en tout cas, il feignit d'en ignorer l’auteur; il réussit du moins à faire croire qu'il l'avait remaniée; à telle enseigne qu’en retour de sa dédicace, de son sonnet et de son épigramme, il reçut une pièce de vers rédigée par le secrétaire et au nom du comte de Salm et imprimée à la suite de la tragédie, où il se voit féliciter de ce qu'il
L'a trop mieulx agencé que son premier auteur.
Rien ne prouve mieux l’impatience que l’on éprouvait, chez nous, à la fin xvi® siècle, d'entendre glorifier la bonne Lorraine, qui, le Ciel aidant, avait sauvé celle qui allait devenir, deux siècles plus tard, la grande patrie.
Puissiez-vous à votre tour, Messieurs, n’avoir pas été trop ennuyés par cette analvse! Et, en terminant, per mettez-moi de redire avec le Père Fronton :
Messieurs, c’est à l’honneur du pays de Lorraine, Au fruict de la jeunesse, affin qu’elle s’aprenne Aux arts et aux vertus.
Sn NE Te ss P- < D 2e = en
que pour être mon introductrice dans cette Académie (ainsi m’exprimais-je 1l y a trente-huit ans), j'ai choisi Jeanne d’Arc notre compatriote, Jeanne d’Arc l’exemple de tous les écoliers et de tous les académiciens puisqu'elle avait pour devise : « Vive labeur! »
19 février 1891-21 juin 1929.
Par M. Charles BOHÊME
MEMBRE TITULAIRRE
MESSIEURS
En mars 1927, sous ce titre : Votes de jeunesse. Propos du soir, j'avais l'honneur de vous lire quelques pages de prose et même quelques versiculets, auxquels vous füûtes indulgents.
Aujourd'hui. ce sont encore d'anciens souvenirs que je me propose d'évoquer devant vous, — comme aussi des idées de date plus proche, que je me hasarde à vous soumettre, — non sans quelque appréhension, je vous l'avoue sincèrement. Le terrible mot de Pascal : « Le moi est haïssable » me hante et m'inquiète... Et pourtant, tout bien considéré, d’où le philosophe pourrait-il, avec les moindres chances d’erreur, tirer la matière de ses pensées, sinon de l'expérience, qu'il a faite personnellement et des hommes et des choses? Aussi bien, le vrai philosophe ne se pose point comme un être à part, comme une manière d'exception à l'ordre commun; tout au contraire, persuadé quil est de sa conformité avec le type de l’espèce, il s'essaie à retrouver en lui-même la nature humaine, autrement dit les lois qui, chez tous les hommes, règlent l'exercice de l'intelligence, la vie du cœur, et l’activité du vouloir.
A celui-là done, qui lui reprocherait de se mirer trop complaisamment en son âme — tel Narcisse à la fon-
taine, — le philosophe pourrait répondre par cet autre mot célèbre :
« Insensé! qui crois que je ne suis pas toi (1)! »
Souffrez donc, Messieurs, qu’une fois de plus, j’ouvre mes cartons, pour en extraire quelques feuillets, dont plusieurs sont déjà jaunis par le temps.
C'est qu’en effet ceux-là remontent à plus de quarante années et se rapportent à mon existence d'étudiant, qui
s’écoula — de décembre 1884 à novembre 1888 — au Quartier Latin.
Dès cette époque — si lointaine, hélas! — j'avais pris
l'habitude de fixer en quelques lignes, ou même en quelques mots, les impressions, que m'avait laissées tel événement saillant, ou les idées, qui me venaient à l’esprit soit à propos d’une lecture, soit à la suite d’une lecon entendue, soit à la sortie d’un théâtre ou d'un concert. Quand l'impression ou l’idée en question me semblait en valoir la peine, je m’efforçais de l’analyser plus profondément, et d’en dégager, s’il y avait lieu, une conclusion d’ordre général.
Telles, par exemple, ces remarques, datant de ma vingt-
troisième année (1885) et résumant quelques observa-:
tions de psychologie et de morale, que j'avais déjà pu faire :
« iVescire qurdam magna pars est sapientiæ. » Se resoudre à ne pas savoir, c'est un point capital de la philosophie. M'en serait-ce pas un aussi de la moralité. et la vertu, souvent, ne tient-elle pas à de volontaires, mais salutaires ignorances? De fait, le spectacle du vice et des misères qu'il entraine n'a jamais moralisé personne. Serait-ce donc que la perversité fit le fond de notre nature et que nous voulussions être méchants à tout prix?
(1) V. Huco, Préface des Contemplations.
—— La coquetterie, pour la femme, est l’art de livrer son esprit et son cœur au dérèglement des pensées vaines et des voluptés mauvaises, sans que le corps prenne sa part du péché : c’est un égoïsme implacable autant que frivole; c’est une fuxure rentrée sous une chasteté d’épiderme.
On feint de rougir des hommages et des flatteries, mais on ne pardonne pas à qui ne montre point d’empressement. Par une stratégie d’attitudes tantôt savamment froides, tantôt discrètement abandonnées, on irrite le désir par l’obstacle, ou bien on paraît l’encourager par l’espérance; mais on n’a pas de pudeur assez indignée ni de raillerie assez hautaine, pour confondre le téméraire, qu’une passion vraie fait parler... et oser.
Vis-à-vis de la Morale, les coquettes ressemblent à ces mar- .
chands dont toute l’honnèêteté consiste à côtoyer les limites du Code, sans se brouiller jamais avec la justice des hommes. Mais, à jouer ainsi sur le bord des tentations, on finit souvent par un faux pas. Et combien de ces vertus-là, après avoir rebuté plus d’un galant homme, n’ont-elles pas fait une chute piteuse entre les bras d’un drôle ou d’un faquin?
N’allez pas croire toutefois, d’après le tour de ces fragments, que j’aie jamais été misanthrope, ou, — pis encore! — misogyne. La note suivante, datée du 26 février 1887, vous renseignera, je crois, sur mes sentiments véritables :
— S’asseoir à sa table de travail, et, lorsqu'on relève la tète, recevoir le baiser de l’épouse, ce baiser qui délasse et qui réconforte; puis, le lendemain, reprendre sa tâche au point, où, la veille, on l’a laissée : voilà le meilleur roman que l’on puisse se faire de la vie, car il a le double et rare mérite d’être le moins chargé d’aventures et le plus riche d’amour.
En attendant que ce rêve d’existence à deux passât, comme eùt dit Aristote, de la puissance à l'acte, je continuais, sans préjudice de mes études philosophiques en Sorbonne, à suivre, autant qu'il se pouvait, les belles manifestations d'art, dont Paris était le théâtre, et à me mettre au courant des insignes découvertes qui honoraient alors la science française.
C'était l’époque héroïque, où Pasteur tenait non seulement son pays mais l'univers entier attentif à ses travaux.
Le 1er mars 1886, le grand savant terminait une communication à l'Académie des Sciences par ces mots, qui sont devenus, depuis, de glorieuses réalités :
La prophylaxie de la rage après morsure est fondée. 11 y a lieu d’établir un établissement vaccinal contre la rage.
La même année, le dimanche 12 septembre, j’eus l’occasion de revoir Pasteur, dans sa chère petite ville d’Arbois, où il avait daigné s'intéresser efficacement à mes débuts de professeur et à mon avenir universitaire. Il présidait, ce jour-là, le banquet annuel de l’Association des anciens Élèves du Collège, qui porte aujourd’hui son nom. Autour de lui se groupaient, outre ses fidèles camarades et amis d'enfance, quelques personnalités marquantes : entre autres, un inspecteur général honoraire des Ponts et Chaussées, que toutes les générations de polytechniciens, — de 1825 à 1900, —- ont bien connu, M. Parandier, alors âgé de quatre-vingt-deux ans, et qui devait mourir dans sa quatre-vingt-dix-septième année.
A l'heure des toasts, quand vint mon tour de parole, je me levai et prononçai l’allocution suivante, où, tout en rappelant mes souvenirs arboisiens, je tentais d'exprimer mon admiration et ma gratitude envers Celui qui fut, comme on l’a dit (1), « non seulement le plus grand, mais, encore le meilleur des hommes » :
Messieurs,
Dans ce monde sublunaire, où, s’il faut en croire Héraclite le Ténébreux, tout change, « tout s'écoule », il est pourtant des Choses qui demeurent, ou, du moins, qui reparaissent à époque fixe : ce qui est une façon de demeurer, ici-bas. Parmi ces dernières, il faut compter les réunions de votre... de notre
(1) J’emprunte cette expression à l’auteur de l'Histoire d’un savant par un ignorant, M. Vallery-Radot, qui devait, plus tard, écrire l’admirable Vie de Pasteur.
Association; ce ne sont pas les moins intéressantes, et ce n'est pas pour elles que le poète a dit :
L’ennui naquit un jour de l’uniformité.
Toutes périodiques qu’elles sont, ces fètes ont des attraits qui ne passent point. Chaque année, c'est M. Parandier, qui nous revient avec une nouvelle jeunesse; chaque année, aussi, c’est M. Pasteur, qui nous revient avec une nouvelle découverte.
Je n'ai pas la folle prétention de répéter, ou plutôt de transposer en mauvais stvle ce qu’a si bien dit M. Girard,
— ce qu'a non moins bien dit M. Parandier, avec l’autorite
d’une belle intelligence et d'une longue vie dévouées à la science. D'ailleurs, n’a-t-on pas pour M. Pasteur épuisé tous les éloges? — Car vous ave. recu, illustre et vénéré Maître, tous les hommages que l'imagination puisse rêver : l'hommage des rois, — l'hommage des savants, — l'hommage des artistes, que vous avez appelés «les charmeurs de l'humanité heureuse ». —- l'hommage de la jeunesse, et, par celle-ci déjà, l'hommage de Pimmortelle postérité! — En un mot. rien ne manque à votre gloire, rien. pas même les envieux!
Toutefois, j'ai souvent oui dire et j’ai souvent lu qu'il était doux au vainqueur de se rappeler, avec les luttes d’antan. les espérances que l’on mettait en lui. C'est pourquoi je n’ai pu résister à la tentation d'apporter ici quelques lignes d’un publiciste (1), qui, le 23 novembre 1881 {voici bientôt cinq ans |). écrivait dans un journal très répandu (2) :
« Le pionnier marche aujourd’hui vers la Rage. 1l a dejà découvert que le cerveau était le siège du virus. Bientôt il trouvera sans doute le microbe de la rage, et cet être infiniment petit ne vous semble-t-il pas infiniment effroyable? Mais il y aura le microbe sauveur de la rage. Cette suprême découverte est nécessairement réservée à M. Pasteur. Je dis « nécessairement »; M. Pasteur, lui, m'a dit : « Peut-être. »
€ Oui, M. Pasteur va tout à l'heure guérir le chien et l’homme de la rage, comme il a guéri l’animal et l’homme du charbon. »
Et le publiciste ajoute :
«Je me souviens — en 1851 —- le docteur Bonnet (de Lyon) avait inutilement traité un jeune vétérinaire d’une piqüre
(1 Jenotus.
(2) Le Figaro.
charbonneuse. Sa jeune veuve est devenue folle. La malheureuse, que j’ai connue, ne pourrait-ellepas s’écrier aujourd’hui à M. Pasteur, comme Marthe au Christ : « Si tu avais été là, Lazare ne serait pas mort! »
Vous savez tous, Messieurs, comment le grand savant a rempli cette attente, et vous ne vous étonnerez pas du caractère grave et religieux des dernières lignes, que j’ai citées : car, s’il est, sur cette terre, des choses qui puissent donner à l'âme le frisson de l'infini, à coup sûr le génie en est une — le génie, qui, selon Goethe, porte en lui-même le pressentiment des lois de l’univers..
Mais je ne veux pas m’embarquer dans la métaphysique.
Je reviens à vous, Messieurs, pour. vous dire, une fois de plus, la joie que j’éprouve à vous revoir, à me retrouver, moi simple « escholier », dans une réunion, qui peut grouper, autour de M. Parandier comme autour de M. Pasteur, un général distingué (1), un spirituel chroniqueur {2), un maire habile et conciliant (3), près de qui j’apercois le bon et dévoué président de notre Association (4), enfin un écrivain charmant (5), qui, malgré son titre d’ « ignorant » (titre qu’il est d’ailleurs seul à se décerner), sait allier la précision la plus scientifique à la sensibilité la plus discrète et la plus exquise.
Au reste, pour m’attirer vers votre bonne ville et vers vos fraternelles assemblées, il existe un aimant irrésistible : c’est le souvenir des années passées dans ce collège, que je n’ose plus appeler vieux, puisqu’à l’exemple d’un de nos présidents d'honneur, il rajeunit avec les années (6); c’est le souvenir de son chef, de ses maîtres, dont je fus le modeste collaborateur. et parmi lesquels j’ai la fierté de compter encore des amis : bref, Messieurs, c’est Vous-mêmes.
Le 1 novembre 1858, j'enterrais ma vie d'étudiant ; et le 1er février 1889, je prenais, comme nouvel agrégé
(1) M. le général Saillard.
(2) M. Firmin Javel.
(3) M. Aug. Lefort.
(4) M. Belot.
(5) M. R. Vallery-Radot.
(6) On réparait alors cet établissement.
de philosophie, mon service au Lycée de Digne. J'avais vingt-six ans, et, tel le souriceau de la fable, je n'avais rien vu, ou presque rien vu du vaste monde : à telles enseignes que je ne connaissais encore ni la haute montagne, ni la mer.
La haute montagne, j'allais l'avoir maintenant devant les yeux et cela sans sortir de la petite ville, où mes occupations universitaires se bornaient à préparer trois braves garçons aux épreuves du « baccalauréat ès lettres (2 partie) ». Encore que déboisées et dénudées, les Basses-Alpes (puisqu'il faut les appeler par leur nom administratif) n’en découpent pas moins fièrement leur silhouette sur l'horizon de Digne; et tels de leurs sommets, soit en forme de dents, soit en forme de cloches, pointent ou bombent à deux mille cinq cents et même à trois mille mètres dans le bleu profond du ciel provençal.
Quant à la mer, c'était autre chose. Il fallait aller la chercher à Marseille et sur la Côte d'Azur. C’est ce à quoi J'employai mes congés de Pâques.
Le Vendredi Saint, 19 avril 1889, du haut de la jetée, qui défend la Joliette, je découvris, non pas l'Amérique... mais la Méditerranée. Et voici comment, sur mon cahier de route, je notai ma première rencontre avec la mer.
… Entre le Frioul et la pointe de la côte, ce qu’on distingue tout d’abord, c’est une grande barre bleue qui s’avance, tantôt s’élevant, tantôt s’abaissant; elle s’enfle à mesure qu’elle approche, et s'irise, en chemin, de diverses teintes voisines de l’indigo et du violet. À vingt mètres, elle paraît verte; enfin, dans un dernier effort, elle vient se briser en blanche écume sur ces énormes cubes de béton, entassés l’un sur l’autre pèle-mèéle, et qui protègent la digue contre la formidable poussée du flot.
Pendant deux heures, je me suis promené le long de cette jetée qui mesure à peu près trois kilomètres : j’essayais de démêler toutes les nuances qui composent la robe changeante de la mer, — et j'écoutais aussi le bruit des vagues : une immense respiration inégale, tantôt calme, tantôt entrecoupée de grondements et de soupirs.
Puis de temps en temps, je donnais un regard au nouveau port, qui s'etalait de Fautre côté de Ta digue. J'en comprenais mieux l'importance, parce que j'en découvrais
plus nettement l'étendue. Toutefois, je ne pouvais me défendre d’un dédain, peut-être injuste mais réel, pour l’agitation de cette fourmilière humaine, bariolée, grouillant autour des marchandises, au bord des bassins; — et'je songeais combien notre activité si fiévreuse et si compliquée est mesquine quand on la compare à cette toute-puissante énergie de la mer, simple comme l'infini.
Le 21 avril, j'étais à Cannes, dont la vision m’enchanta.
… Un très beau jour de Pâques! A cette heure matinale, la Croisette est presque déserte : tant mieux! la foule me gâterait ma joie, que je veux discrète et recueillie. Lentement, je chemine le long de cette avenue, plantée de palmiers, et bordée d’hôtels et de villas, dont les fenêtres s’ouvrent sur le golfe de la Napoule aux contours si mullement arrondis. A intervalles égaux, les vagues, l’une après l’autre, avec un bruit très doux mais nettement perceptible dans la rumeur totale de la mer, viennent lécher le sable blond de la plage.
… Dix heures (sur le pont du Cannois). Le capitaine a donné le signal du départ pour l’île Saint-Honorat.…
… Vue du bateau qui s’éloigne, la ville de Cannes paraît s’enfoncer peu à peu comme dans une mer de verdure, où l’œil perçoit toute une série de nuances : vert bleuâtre des pins parasols, vert plus pâle et quasi poudreux des oliviers, vert noir et lustré des eucalyptus géants et des orangers. Les blanches villas, disposées en amphithéâtre, semblent piquées, ainsi que des mouchetures, sur ce fond plus sombre, et, pour faire repoussoir à cette végétation luxuriante, des roches âpres et dénudées ferment l'horizon d’une barre violacée.
Je débarque.
L'île Saint-Honorat est en majeure partie occupée par un monastère de Cisterciens, et par les vestiges d’une ancienne abbaye, dont la tour carrée, solidement assise sur le rivage, présente encore aux regards un aspect imposant. Des pins couvrent le reste du sol, entre les troncs desquels l’œil suit aisément la grande ligne bleue de la Méditerranée.
Aussi bien, c’est à Saint-Honorat que j’ai pleinement senti l'immensité de la mer. Du bord opposé à celui, où nous avons quitté le bateau, l’on ne peut plus apercevoir le littoral français, et l’on n’a devant soi que la masse liquide et mouvante : telle une bête monstrueuse, sur le dos de laquelle court l’éternel frisson des vagues.
RS
Le mardi, 23 avril, le temps malheureusement, avait changé et ce fut sous une pluie battante que je gravis l'escalier monumental de Monte-Carlo. Grâce à une lettre de recommandation, qui m'avait été remise pour le directeur des jeux, j'obtins (faveur alors refusée aux fonctionnaires des départements français avoisinants) l’entrée des fameux salons du « Cercle des Étrangers »:
Et voici, dans leur absolue sincérité, les impressions que je rapportai de cette unique visite :
… Or donc, je pénètre dans cette « Salle mauresque », où s'engagent, autour du tapis vert, tant de lugubres drames. Ce qui me frappe, dès le premier pas, c’est le silence de mort, qui plane sur tous ces êtres serrés, en double rang, le long des tables de roulette. De minute en minute, la voix d’un croupier, machinalement, laisse tomber ces formules sacramentelles : « Messieurs, faites le jeu... Le jeu est fait... Rien ne va plus. » Après quoi, l’on entend comme un bruit de crécelle, crépitant et sec : c’est la boule d'ivoire, qui sautille sur les cases des numéros. puis, après l’arrêt de la boule, ce sont les tintements légers de l'argent et de l’or remués au rateau, tandis qu’au dehors l’averse fouette les vitres.
Parmi les nombreuses manières de risquer sa pécune, l’homme, à coup sûr, n’en a jamais inventé de plus stupide que celle-là. Les cartes font encore une part à l'intelligence : le whist, entre autres, s’il faut en croire les amateurs, exige des efforts d’attention et des finesses de calcul, dont beaucoup son incapables. Les courses même ont leurs pronostics; mais ici, rien sur quoi l’on puisse asseoir une probabilité quelconque. C'est le hasard qui règne en maître absolu; c’est la mécanique aveugle qui décide de tout : on gagne ou l’on perd, sans savoir ni voir.
En quittant Nice, comme je craignais de succomber à la tentation, j'ai, pour parer à tout accident, confié à mon hôtelier mon portefeuille, n’emportant, outre la somme nécessaire à mon voyage, qu'une pièce de cinq francs, minimum de la mise au jeu de oulette. « De cette façon, ai-je pensé, ma faiblesse, si faiblesse il y a, ne me coûtera pas cher. »
Eh bien, non! c’est par trop bête! Je ne jetterai pas mon écu sur le « tableau ». Mais, puisque l’occasion unique m’en est donnée, je vais à loisir examiner le public de l'endroit.
Le spectacle en vaut la peine.
Assises au premier rang, des femmes, ou plutôt des cari-
catures de femmes : fées Carabosses, vieillies avant l’âge, et contrefaites à qui mieux mieux, dos voûtés, épaules pointues, visages parcheminés, robes achetées chez la marchande à la toilette. Sauf les doigts, qui s’avancent pour ramasser le gain, ou pour poser l'enjeu, pas un muscle ne tressaille en ces créatures sans sexe, chez lesquelles la passion, jalouse de son empire, semble avoir suspendu les fonctions de la vie.
Par contre, les hommes, debout derrière ces « ombres ratatinées » (1), me paraissent plus nerveux : encore qu'ils s’efforcent de les refouler en eux-mêmes, leurs émotions s’échappent parfois et se trahissent par ces bouffées de chaleur, qui montent du cœur aux joues, et qui se condensent sur les pommettes en gouttes de sueur glacée. Je regarde longtemps un de ces malheureux, que je crois reconnaître : sans doute, un pion, rencontré jadis au Quartier Latin. En tout cas, celui-là n’est pas maître de lui; ses yeux battus ont l’air de demander grâce, et ses mains, qui tremblent la fièvre, soupèsent cinq ou six maigres louis, — dernière espérance du joueur, — dernière p:oie pour « la Banque » peut-être!
Successivement, j’inspecte les quatre tables de roulette; à la dernière, je tombe sur un trio vraiment original : le père, tête vénérable, lunettes à branches d’or, barbe chenue; la mère, brune, teint mat, des yeux noirs aux paupières lourdes, embonpoint assez prononcé, quelques restes d’une beauté qui s'éteint; la fille, dix-huit ans à peine, superbe, le portrait de sa mère, mais en beaucoup mieux; — et tous « pontant » en famille, unis par la communauté du vice plus encore que par les liens du sang.
De Iong en large, cependant, avec leur allure discrètement provocante, quelques demoiselles. sans préjugés vont et viennent, tournent et virent, à la recherche d’un bailleur de fonds... Leur manège m'amuse un instant (honni soit qui mal y pensel): elles sont jolies d’ailleurs, fraiches de teint, et vêtues avec le meilleur goût.
Entre temps, je pousse quelques pointes dans la Salle du « Trente et Quarante », dont la décoration picturale mérite mieux qu’une mention furtive. Deux panneaux, entre autres, m'attirent : le Crocket, signé Clairin, et les T'ouristes de Saintin. Le Crocket, c’est une symphonie en rouge majeur : une femme en robe rouge, en bas rouges, en escarpins rouges, se campe de face, une main appuyée sur le ma: che du maillet, le pird posé sur la boule, et le poing à la hanche. Auprès d'elle, se tient
(1) BauDeLaiRe, Les petites vieilles.
SÉRIE VI, t. xxvI1, 1030 3