‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 2)Chapitre 84 sur 101 · PRES CR · texte numérisé non relu

PRES CR

. une fillette, dont la robe rose, mais coupée à la taille par une

ceinture rouge, s’orne d’un grand col blanc : au fond, des arbres forment allée. L'ensemble plaît par un air de hardiesse élégante. |

Quant aux T'ouristes, ce sont deux jeunes filles, deux sœurs apparemment : l’une, à genoux, s'accroche des doigts au rebord d'un rocher et se penche sur l’abîme; l’autre se dresse, les reins souples, l’alpenstock en main, et le chapeau de paille rejeté dans le dos : délicieuse et chaste figure, dont je détache à regret mes veux!

La « Salle des fèles », en revanche, me laisse l'impression d’une œuvre manquée : n’en déplaise à son architecte, M. Charles Garnier, je suis exaspéré de ce luxe insolent, et fastidieux par son excès même : des dorures, des dorures, et toujours des dorures : bref, une débauche d’ornemaniste en délire. Par bonheur, les concerts, qu’on donne en ce lieu, sont excellents, si j'en dois juger par la magistrale façon dont l'orchestre vient d'interpréter une page de Félicien David.

Mais, en y réfléchissant, je lui trouve un accent macabre, à cette musique, qui mène la danse des écus, rythme les coups du hasard, et souligne d’un accompagnement ironique le drame poignant et muet du Jeu!

Décidément, on n’est pas bien, ici...

Onze heures du soir. — Le « train des décavés » me remporte vers Nice l'orgueilleuse; et je songe, non sans douceur, à reprendre, dès demain, la route de l’humble ville bas-alpine, où j'initie trois élèves aux mystères de la métaphysique, mais où je connais tant de braves cœurs!

Je ne devais pas séjourner longtemps à Digne. En janvier 1890, après onze mois seulement de résidence en ee chef-lieu d’un pauvre département méridional, j'étais, par arrèté ministériel, brusquement transplanté dans une riche sous-préfecture du Nord. Valenciennes après Digne! quel contraste! Je sortais d’un pays peu productif, mais merveilleusement ensoleillé, et j’entrais (sans transition) dans le royaume des brumes et de la boue noire. Je quittais un sol tout hérissé de montagnes pour une contrée désespérément plate, où les sommets étaient remplatés

par des cheminées d’usines, fumant perpétuellement sous un ciel gris, bas et pluvieux.

Je ne me fusse peut-être jamais accommodé d’un tel changement à vue, si je n’eusse trouvé dans l’accueil très sympathique de la population flamande, et surtout dans son goût très vif pour les arts — en particulier pour la musique — une compensation à la laideur du paysage et à l’insalubrité de la région. Encore que j'aie gardé de l’humidité valenciennoise le souvenir lancinant de mes premiers rhumatismes, je dois du moins aux Orphéonistes Valenciennois et à l'orchestre de la Société des Concerts quelques-unes de mes meilleures joies. Ceci fait contrepoids à cela. Je puis même ajouter que mes relations cordiales avec les excellents instrumentistes ou dilettanti de là-bas n’ont fait que me confirmer dans mon projet d’étudier de plus près l’histoire de la musique et d'orienter mes futurs travaux, de préférence, vers l'esthétique de ce crand art.

C'est à Nevers, durant l’année scolaire 4900-1901, que,

sous Ja forme de conférences, appuvées d’auditions musicales, j'ai pu, pour la première fois, en collaboration avec des amateurs ou des « professionnels », réaliser ce dessein. Pour les débuts, le sujet choisi d’un commun accord fut l'histoire de la sonate classique. Encouragés par l’accueil du public. nous donnâmes, trois mois après, une seconde séance. consacrée tout entière à l’œuvre de FF. Chopin.

Onze ans plus tard, à Nancy, j'organisais, dans des conditions analogues, avec l’aide de l’Association des Anciennes Élèves du Lycée Jeanne-d' Arc, une conférence sur Robert Schumann.

Plus récemment, Je reprenais, sur documents nouveaux, deux des sujets que j'avais antérieurement traités. En 1923, vous avez bien voulu m’autoriser à vous lire, ainsi revue, corrigée et complétée, mon étude sur Chopin. D'autre part, en janvier 1929, ayant refondu et transformé ma première conférence de Nevers. j’eus l’occasion, grâce encore à mes précieuses collaboratrices du Lycée Jeanne-d’Arc. de présenter à mon auditoire des aperçus plus exacts et plus précis sur l’évolution de la

sonate, à dater de Séb. Bach (1685) jusqu’à la mort de Beethoven (1827).

Je n'ai nullement l'intention de vous infliger la lecture, même partielle, de cette dernière étude, qui n'offre d'intérêt véritable que lorsqu'elle s'accompagne de l’interprétation instrumentale.

En revanche, permettez-moi de porter à votre connaissance les conseils que, pour leur éducation esthétique, je donnais, il y a trois ans (1926), aux élèves de l’École régionale des Beaux-Arts et du Conservatoire de Nancy.

Bossuet a écrit quelque part : « Quand l’histoire serait inutile aux autres hommes, il la faudrait enseigner aux princes. » Laissez-moi dire, à mon tour, en modifiant quelque peu ce texte célèbre : « Quand l’histoire de l’art serait inutile au commun des mortels, il la faudrait apprendre aux futurs artistes. »

A ceux d’entre vous, qui seront plus tard des architect:s, des sculpteurs, des peintres, l’histoire des « arts du dessin » montrera sous quelles influences, et selon quelles lois l'idéal a évolué et évolue encore d’une époque à l’autre, d’une école à l’autre, d’une civilisation à une autre civilisation; comment les maîtres d'autrefois ont traduit la nature, qui leur servait de modèle; comment les plus grands d’entre eux ont su renouveler leur propre manière, et comment, du même coup, ils ont donné à ceux qui viendraient après eux l’exemple d’un continuel effort vers une perfection plus haute. Illustrée par des projections bien choisies, et surtout, quand faire se peut, par la visite des musées et par la contemplation des œuvres originales, l’histoire de l’art vous ouvrira des horizons, dont vous ne soupçonniez tout d’abord ni l'étendue, ni même l’existence. Et non seulement elle élargira vos conceptions esthé: tiques, mais surtout elle vous fournira, pour le plus grand affinement de votre goût, des termes de comparaison, qui vous permettront de corriger chez vous certains défauts de métier, et qui vous prémuniront contre les écarts d’une imagination un peu trop impatiente encore.

Aux élèves du Conservatoire, je m’adresserai de façon plus pressante, s’il est possible, et je dirai : Jeunes instrumentistes ou chefs d’orchestre de demain, si vous voulez interpréter, comme il convient, les œuvres, qu’un jour ou l’autre, vous inscrirez sur les programmes de vos concerts, c’est un point capital pour vous que de connaître non seulement l’histoire générale de la Musique, mais encore la vie des grands musi-

ciens. J1 faut que vous sachiez à quelle date et dans quelles dispositions d’âme tel maître a composé telle sonate ou telle symphonie; ou sinon, vous vous laisserez égarer par des traditions orales, qui, le plus souvent, ne sont que des légendes sans objet : tels les commentaires ou sous-titres de pure fantaisie attachés à certaines œuvres fameuses : celui de Clair de lune à la Sonate pour piano en ut dièze mineur de Beethoven ou celui de la Goutte d’eau, au Prélude en ré bémol majeur de Chopin. En réalité, l’adagio initial de la Sonate en ut dièze mineur est, non pas la rêverie d’un musicien, sous « les rayons de l’astre nocturne », comme on disait vers 1830, mais bien la plainte profonde, le morne désespoir de Beethoven pressentant la trahison prochaine de cette Juliette Guicciardi, à laquelle il a dédié son œuvre. Quant au Prélude en ré bémol majeur, c’est, non pas limitation banale de la pluie qui tombe, mais la description musicale, à la fois très pittoresque et très pathétique, des hallucinations, qui, dans une chartreuse abandonnée de l’île Majorque, obsédaient le pauvre Chopin miné déjà par la phtisie, et qui faisaient passer, à travers les insomnies du malade, des spectres de moines défunts psalmodiant des hymnes funèbres. Ainsi, pour rétablir la vraie signification des œuvres et pour éviter d’impardonnables fautes de goût dans leur interprétation, il est indispensable de se référer à la biographie de leurs auteurs. |

… Et, — puisque aussi bien c’est une prérogative de mon éphémère présidence (1), — laissez-moi vous donner encore un conseil : ne négligez pas votre culture littéraire. Certes, je ne prétends point vous imposer de longues études classiques, comme celles qu’exige la préparation d’une licence, ou même d’un modeste baccalauréat. Je vous recommande simplement de réserver, dans l’emploi de votre temps, deux ou trois heures, chaque semaine, pour la lecture, et notamment, pour la lecture des poètes. Vous y trouverez d’abord une heureuse diversion à vos travaux de chaque jour, et, partant, un délassement pour votre esprit longtemps tendu vers le même objet. Mais il y a plus et mieux : la lecture des poètes, en provoquant le jeu libre et harmonieux de votre imagination, peut vous fournir le thème, sur lequel s’exercera l’activité créatrice de votre pensée. Et, de fait (je cite entre mille ces exemples) deux artistes des plus illustres, un peintre, Eugène Delacroix, un musicien, Hector Berlioz, ne sont-ils pas allés, plus d’une fois, demander leur inspiration à Dante, à Shakespeare, à Gæthe, à Byron... et même à Virgile?

(1) Présidence de distribution de prix.

A tout le moins, la fréquentation des poètes ennoblira votre sensibilité; elle détournera vos regards de tout ce qui est plat, insignifiant ou vulgaire; et vos œuvres lui devront cette distinction exquise et cette élégance aisée, qui sont les signes mêmes du bon goût.

Mesdemoiselles, Messieurs, l'éducation esthétique ainsi comprise n’est pas la tâche d’une seule journée; c’est la règle de toute une vie. Mais si vous vous imposez une telle règle, vous entretiendrez en vous cet enthousiasme, sans lequel rien de bon, ni de beau ne peut se faire sous le soleil, et que Pasteur jugeait aussi nécessaire au savant qu’à l'artiste. — Et par enthousiasme je n’entends pas l'engouement irraisonné, qui s’éprend aujourd’hui d’un objet pour le dédaigner demain, — qui, ne se fixant sur rien, gaspille en pure perte les forces de l'esprit. L’enthousiasme véritable, l'enthousiasme fécond, c'est la foi réfléchie et ‘tenace dans l'idéal, auquel on a voué sa vie: c'est l’espérance invincible, que n’abattent ni la longueur ni les difficultés de l’œuvre entreprise ; c’est le « dieu intérieur » (1;, qui éclaire, qui réconforte, et qui console.

Messieurs, l’imberbus juvenis, qui, le 1er mai 1882, faisait sa première leçon à des élèves de son âge, l’étudiant de Sorbonne, qui aimait Paris et sa vie intense, le professeur, qui devait passer par six lycées avant d’obtenir le poste si longtemps désiré de Nancy, n'est plus aujourd’hui qu’un vieux philosophe, « au soir de la pensée. » Permettez lui, comme épilogue à ses « menus propos et réflexions », de vous citer quelques passages de la lettre, que, le 12 mars 1926, il écrivit à M. le Recteur Adam, et qu'il pourrait intituler : Mes adieux à l'Université.

Monsieur le Recteur,

Merci d'avoir eu la délicate pensée de m'adresser votre Buülletin de l'Enseignement secondaire, où j'ai pu lire « le salut », dont Vous avez bien voulu honorer ma retraite!

J'ai été particulièrement tot ché de votre allusion à mon culte pour Pasteur, que j'ai connu, non pas quand j'étais

(li Mot de Pasteur.

——— = me

«petit élève», mais quand, à dix-neuf ans. je débutais, comme « professeur de philosophie et d'histoire » au Collège d’Arbois.

À ma vénération reconnaissante pour ce très haut et très bon savant... j’ai toujous associé, comme Vous en faites avec raison la remarque, un enthousiasme non moins profond pour Claude Bernard, mort trop tôt, pour que j'aie eu le bonheur d'entendre ses leçons au Collège de France. J’ai du moins la fierté d'avoir initié au culte du grand physiologiste celui qui fut, dans toutes les acceptions du terme, mon premier élève : le futur biologiste Eugène Bataillon.

… Vous voulez bien rappeler aussi ma prédilection pour la musique: vous poussez même l’amabilité jusqu’à mentionner mes essais poétiques, qui datent de loin.

Toutefois, sans désavouer mon commerce avec la Muse (commerce qui, malgré mes cheveux bloncs, dure encore), ce à quoi je tiens surtout c’est la trentaine de conférences, allocutions, communications académiques et autres études, imprimées ou non, où j'ai tenté d’éveiller chez mes auditeurs ou lecteurs ce sens du spirituel et du divin, faute duquel, selon le mot de Pacsal, « toute la philosophie ne vaudrait pas une heure de peine ». |

Y ai-je réussi parfois? Je l’ignore, mais je le souhaite de tout mon cœur : ce serait là la récompense, à la fois la plus juste et la plus exquise, pour un esprit indépendant, qui, d’ailleurs, n’en à jamais ambitionré d'autre.

Et maintenant, Messieurs, avant de ramasser ces feuillets épars, laissez-moi prendre congé de vous sur deux mots, deux simples mots, qui me montent du cœur aux lèvres : Merci, pour la patience avec laquelle vous avez bien voulu subir ce monologue de philosophe, et pardon, sur ma promesse formelle de ne plus recommencer!

UN

GEORGES AULBERY

Page 1