ASSOCIÉ-CORRESPONDANT
On ne connaît guère aujourd’hui le nom de Georges Aulbery (1). Georges était fils de Martin Aulbery, de Gripport. Martin était secrétaire ordinaire du duc de lorraine Charles III. Ce prince le nomma contrôleur des guerres le 13 juillet 1587, « pour obvier aux abus qui se pouvoient commettre aux monstres des compagnies de gens de guerre, tant de cavalerie que de fanterie » (2). Martin devint conseiller de ville de Nancy en 1596, après que le duc eût réorganisé le corps municipal de cette ville, et le fut encore en 1597 (3). Il fut anobli le 18 mai de cette
(1) Dom CaALMET (Bibliothèque lorraine, Nancy, 1751, col. 29, ve Alberv, et Histoire de Lorraine, ire édit., t., 1, col. XLVIII)) et Aug. Dicor (Histoire de Lorraine, t. V, p. 141) l’ont mentionné.
(2) Archives de Meurthe-et-Moselle, B 56, fo; 151-152, cf. H. Le- PAGE, {nstitutions militaires de la Lorraine, pp. 202-203. En 1590, le 28 mars, Charles III confirme en faveur de Martin Aulbery l'ascensement de la terre dite « la Voivre de Velancourt ») (B 59, fo 92 ro).
(3) Henri LErace, Archives de Nancy, t. 1], p. 140, cf. Chr. PrFISTER Histoire de Nancy, t. 11, p. 621.
année (1). 1] participa à la création d’une fabrique de cuivre à Nancy que Charles III confirma le 4 avril 1598 (2). Ïl ne put pas s’occuper longtemps de cette manufacture, car le 18 mars 1599 ik était mort.
En ce jour, Charles III expédiait des lettres - patentes (3), par lesquelles, en reconnaissance des services qui lui avaient été rendus par feu Martin Aulbery, il nommait secrétaire ordinaire, Georges Aulbery, « qui des son jeune aage [avait] esté par iceluy son pere nourri et eslevé aux estudes des bonnes lettres ». Georges ne parait pas avoir eu un rôle aussi actif que son père dans l'administration du duché. Il est cité par Jean Ruyr dans ses Sainctes Antiquités de la Voge (4), qui l’appelle « son compatriote ». Dom Calmet et tous ceux qui ont ‘ l’occasion de parler de Georges Aulbery affirment que celui-ci était de Charmes, comme Jean Ruyr. Or, les lettres-patentes anoblissant Martin Aulbery portent que celui-ci était de Gripport (5). C’est donc de Gripport plutôt que de Charmes, qu'était Georges Aulbery. La qualification de Ruyr n’en reste pas moins exacte car Gripport n’est pas éloigné de Charmes.
Martin Aulbery demeura secrétaire du duc Charles jusqu'à la mort de ce prince. Son nom ne figure pas parmi les secrétaires du duc Henri Il. |
[fut le père d’un fils, Nicolas, le 17 mai 1617, comme nous l’apprend un registre des naissances de la paroisse Saint-Sébastien (6). C'est à peu près tout ce que nous savons de la vie de Martin Aulbery.
(1) Archives de Meurthe-et-Moselle, B 68, folios 113-114, cf. Dom PELLETIER, Vobuiliaire, p. 18. Ses armes étaient : d'azur à un rocher d'argent, ombragé de sinople, au lion léopardé de gueules issant dudit rocher.
(2) Pristan, Histoire de Nancy, t. II, pp. 609-610.
(3) Archives de Meurthe-et-Moselle, B 70, folios 30-31.
(4) Livre IV, p. 49, cf. abbé Ch. CHAPELIER, Jean Ruyr, sa biographie et ses œuvres, dans le Bullelin de la Société Philomatique vosgienne, XVII, 1891-1892. p. 200,8 9.
(5) Meurthe-et-Moselle, arr. Nancy, cant. Bayon, village sis à 7 kilomètres de Charmes.
(6) Arch. de Nancy, GG 2, p. 81 (LePpAGE, Arch. Nancy, t. III, D. 248). Claude Cueillet fut la marraine de cet enfant.
Martin Aulbery est d’après Dom Calmet (1) l’auteur d’un cantique sur le Miserere, dédié à Charles de Lorraine, abbé de Gorze, et imprimé à Nancy à l'Hôtel de Ville, chez Garnich, en 1613, d'{ymnes sur l’Ascension de Notre-Seigneur détiés à Erric de Lorraine, publiés à Nancy, chez Garnich et d'une « autre pièce en vers pour être chantée ». Ces poèmes paraissent perdus, nous ne les avons trouvés ni à la Bibliothèque de la Ville de Nancy, ni à la Bibliothèque nationale, ni à la Bibliothèque de la Société d'Archéologie lorraine.
Nous conservons, par contre, — et c'est là son œuvre essentielle — une Histoire de la vie de saint Sigisbert. roy d'Austrasie, duquelle corps sainct se voit entier en l’insigne Primatiale de Nancy contenant plusieurs singularitez du Duché et de la ville de Nancy, capitale de Lorraine. L'ouvrage fut imprimé aver de nombreuses fautes typographiques à Nancy chez Jacob Garnich, aux frais de l’auteur, en 1516 (2).
On sait que les reliques de saint Sigisbert étaient conservées en l’abbave de Martin-lès-Metz, qui fut rasée en 1552, lors du siège de Metz. Elles furent transferées en 1553 en l’église de Notre-Dame de Nancy, puis cn 1609 en l’église primatiale. Antoine de Lenoncourt, primat de Nancy, fit venir de Milan une chässe d’ébène wainée de plaques d'argent émaillées pour recevoir les
(1) Biblioth. lorr., loc. cit.
(2) L’impression de cet ouvrage a été terminée € le dernier de febvrier 1616 +. Cet'e édition se présente sous deux formes : la page de titre de certains exemplaires porte la date de 1616, la page de titre d’autres exemplaires porte celle de 1617. En réalité, le lirage de ces deux catégories est le mème, Le texte est identique (paginé de 1 à 241). Les exemplaires portant la date de 1616 ont 10 feuillets préliminaires (les deux derniers sont blancs), tandis que les exemplaires de 1617 ont seulement 8 feuillets préliminaires (dont un blanc). Le cahier O (pp. 207-219) des exemplaires datés de 1617 sont imprimés en caractères plus petits que les autres cahiers. Le texte est. suivi de 14 feuillets non chiffrés (sign. a 6) qui contiennent les « Miracles de S. Sigisbert roy d’Austrasie ». Sur ces particularités,
cf M. Beaurré, Recherches historiques et bibliographiques sur les com-
mencements de l'imprimerie en Lorraine, Saint-Nicolas-de-Port, 1845, pp. 309-311 et Nouvelles recherches, chap. 1IT, pp. 46-47.
reliques (1). L'ouvrage de George Aulbery se rattache donc à cette translation des reliques de saint Sigisbert; c’est pour cette raison qu'il est dédié au primat de Lenoncourt. L'histoire de la vie de saint Sigisbert est divisée en vingt-trois chapitres et suivie d’un appendice. | L'auteur commence son livre par des généralités sur le royaume d’Austrasie, le royaume et le duché de Lorrane; puis il fait la généalogie de saint Sigisbert et étudie la vie de ce personnage. Il rapporte « la translation de sainct Sigisbert et pour quoy son corps sainct fut porté à Nancy ». Il abandonne ensuite saint Sigishert pour parler de la Lorraine, de Nancy, de la maison de Lorraine et de la maison de Lenoncourt. Il termine son œuvre par le récit des miracles de saint Sigisbert et une « exortation à la visite du corps sainct du roy ». Le livre fut approuvé par l’évêque de Toul, sur le rapport de Gabriel Faydeau, prêtre de la-Compagnie de Jésus, le 25 août 1615. Aulbery déclare dans sa préface que « ce qui est la vie de saint Sigisbert est la plus part tirée d’un viel manuscript et légende latine conservée de siècle en siècle en l'église et abbaye royalle de S. Martin les Metz..., lequel manuscript et legende est aultant ou plus probable et digne de foy pour son antiquité que tout ce que les historiens profanes ont escrit d'iceluv ». Ce manuscrit est probablement la vie de saint Sigisbert par Sigishert de Gembloux (2). Le récit d'Aulbery est, en effet, très apparenté à celui de ce chroniqueur. Aulbery cite en outre différents annalistes ou historiographes, comme Flodoard, Aimoin, Jean Le Maire des Belges, Wassebourg. L'intérèt de l’œuvre d’Aulbery n’est pas, bien entendu, dans ce que cet auteur rapporte de la vie de saint Sigisbert, de l’histoire du royaume d’Austrasie ou des origines du duché et de la maison de Lorraine. Mais on lit aujourd’hui avec profit ce qu'Aulbery a écrit au sujet de la
(1) Cf. Henri LePAGe, Histoire de la relique de S. Sigisbert, déposée en l’église cathédrale de Nancy, Nancy, 1851; Chr. PFISTER, Histoire de Nancy, t. II, p. 684; Ed. AucuIN, Monographie de la cathédrale de Nancy, N ncy, 1882, pp. 191-192. Cf. A. Dicor, Hist. du royaume d’Austrasie,t. IV, p. 357. :
(2) A4. SS., febr., t. 1, pp. 227-230.
translation des reliques du saint (1), de la description de Nancy et de la maison de Lenoncourt.
Son jugement sur la capitale de la Lorraine satisferait certes le Nancéien le plus pointilleux. Nancy est une cité qui « entre toutes les villes de l’Europe mérite le nom de forteresse [et] au corps de laquelle la beauté et force combattent pour emporter le pris de l’une sur l’autre ». Aulbery décrit les fortifications de Nancy et le Palais ducal. « J’auray, dit-il (2), autant de tesmoins qu'il y a de personnes qui ont veu le dit Palais, qu’il ne se peut veoir maison de prince plus logeable que celle a present d’un duc de Lorraine ». Il parle en termes enthousiastes de « Nancy la Neufve », construite par Charles III : « Je ne scay presque a qui attribuer plus de gloire ou a la ville d'avoir eu pour fondateur un si grand et mémorable prince ou a l’autheur d’avoir laissé une telle merveille pour perpetuer la mémoire de son nom. » Aulbery énumère les établissements religieux de Nancy, en fait l’histoire et décrit leurs curiosités.
Ayant dédié son œuvre au primat Antoine de Lenoncourt, il fait ensuite l’histoire de la maison du prélat qui « ez siecles precedents a esté une famille illustre contre les plus nobles de l'estat de Lorraine du tiltre et surnom de Nancy ». Il ne se contente pas de faire le plus grand éloge des Lenoncourt, il donne sur leurs vies, sur leurs sépultures — et notamment sur leurs tombeaux des Cordeliers de Toul — des précisions très intéressantes, sur lesquelles nous reviendrons ailleurs.
Ainsi Georges Aulhery nous a laissé un livre qui n’est pas seulement une curiosité hibliographique, mais qui est encore — et cela est mieux — une œuvre utile. Il est, si j'ose ainsi dire, le premier historien de Nancy (3).
(1) Son récit a été reproduit par les Bollandistes (A4. SS., febr., t. I, pp. 241-242).
(3) M. Chr. Prisrer (Hist. de Nancy, t. I, éd. de la Lorraine artiste, pp. IV-V) cite Aulbery parmi les premiers historiens de Nancy, mais il donne la priorité à l’auteur de la Chronique de Lorraine s qui & raconté, avec tant de charme et de vie, ces trois sièges que la ville
I] a fait brièvement, dès 1616, ce que Lionnois a réalisé avec beaucoup de détails au xvirie siècle. Trois ans plus tard, en 1619, un chanoine de la Primatiale, dont nous ne connaissons pas le nom, écrivit an mémoire sur Nancy analogue à celui d’Aulbery, mais plus circonstancié (1). Aulbery n’en reste pas moins le premier historiographe connu de la capitale de la Lorraine, c’est avec raison qu’en 1864 Léon Mougenot réédita, dans le Journal de la Société d’ Archéologie Lorraine (2), les pages qu’Aulbery avait écrites sur Nancy. C’est là que le curieux les trouvera le plus aisément. Le lecteur qui est familier des œuvres d’historiographie lorraine du xvi® siècle peut constater que l’ouvrage d’Aulbery est d’une qualité supérieure à ce que l’on produisait généralement à cette époque; sans doute, le secrétaire de Charles III commet à la suite de Wassebourg ou d’autres compilateurs bien des bévues sur l’histoire des origines de la Lorraine et de la maison ducale, mais, chaque fois qu’il a su éviter la pédanterie, 1l a donné des précisions dont nous pouvons encore faire notre profit.
Il est piquant que plusieurs écrivains de la fin du xvi£ et du xvii® soient originaires de Charmes ou des alentours de cette petite ville : Jean Ruyr, Nicolas de Nomexy, auteur d’un Parnasse poétique (3), le fameux Nicolas Remy, qui écrivit. outre sa Démonelâtrie, un Discours des choses advenues rn Lorraine, et notre Georges Aulbery. C’est re que Barrès appelait, comme veut bien nous le dire M. le colonel Blaison, la Pléiade charmésienne.
eut à soutenir à l’époque de René IT » (p. I}. En réalité, l’auteur de la Chronique de Lorraine raconte ce qu’il a vu et n’est pas, à proprement parler, un historiographe.
(1) Ce récit a été publié par Dom Carmer, Notice de la Lorraine, t. II, col. 5 et suiv.
(2) 1864, pp. 153-198 sous le titre : Succincte description de la Lorraine et de la ville de Nancy, capitale de ce duché.
(3) FAvier, Cat. du fonds lorrain, n°° 11148-11149.