LA FAMILLE — L'ÉDUCATION — GARDE DU ROI
Le général de division Charles-Louis-Dieudonné Grandjean, baron de l’Empire, comte de la Restauration, député de Château-Salins, est né à Nancy le 29 décembre 1768. II fut baptisé le même jour en l’église Saint-Sébastien, sa paroisse, par son oncle maitre Charles-François- Nicolas Platel, prêtre, curé de Viviers, en présence de son père « Maitre François-Dieudonné Grandjean, écuyer, avocat en la Cour » (1).
Il eut pour parrain :« Maitre Charles Grandjean, licencié ès droits, prêtre, curé d'Amance, son aïeul paternel » représenté par Maître Louis-François Grandjean de Bouzanville, écuyer, avocat en la cour, son cousin germain et pour marraine, son aïeule maternelle, « Mademoiselle Madeleine Lalande, épouse du sieur Charles Dieudonné Platel, docteur en médecine, secrétaire perpétuel du Collège royal ».
Le nouveau-né appartenait à une famille nancéienne depuis trois générations. Les Grandjean étaient originaires
(1) Extrait du registre des naissances de la paroisse de Saint-Sébaslien. Archives municipales de Nancy C1 C L 20.
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des Vosges. Ils appartenaient à une de ces familles terriennes qui cultivaient leurs terres, fournissaient des prêtres au clerg du diocèse, des religieuses aux couvents du voisinage, des hommes de loi au barreau ou à l’admiaistration du bailliage et des officiers aux armées des ducs de Lorraine.
C’est ainsi que vers la fin du xvi® siècle un Grandjean servait à Nancy dans les troupes ducales au moment où le duc d'Anjou, le futur Henri III roi de France, se trouvait à la cour de Lorraine. Lorsque Henri d'Anjou fut nommé roi de Pologne, Charles Grandjean fit partie de l’escorte qui l’accompagna dans son royaume; là-bas il épousa Marie Lipska qui appartenait à l’une des premières familles de Pologne. Charles Grandjean revint ensuite en Lorraine et se fixa à Mazirot-sur-Madon, près de Mirecourt.
C'est en raison de cette alliance qu'un de ses descendants Louis-Didier Grandjean, licencié en droit à Mire- “ourt, recut de Stanislas Ier roi de Pologne, grand-duc de Lithuanie, Russie, Prusse, Moravie, etc... des lettres d’annoblissement datées de Dantzig le 21 décembre 1733. Ces lettres rédigées en latin, confirment la filiation polonaise des Grandjean en ces termes : « Étant prouvé par de nombreux témoignages et par les représentations de nos ministres et des conseillers de notre royaume de Pologne... que notre bien-aimé Louis-Didier Grandjean est allié en ligne maternelle aux premières familles de Pologne et notamment avec celle des Lipski que distinguent depuis un grand nombre de siècles le mérite le plus distingué et les dignités et les honneurs dont elle a été constamment décorée dans notre royaume de Pologne... (1) ». C'est sans doute le seul exemple qui existe d’un lorrain annobli par Stanislas roi de Pologne, assiégé alors dans Dantzig, et qui ne pensait pas à cette époque devenir duc de Lorraine.
Louis-Didier Grandjean vint se fixer à Naney et obtint
(1) Acte d’annoblissement signé Stanislaus Rex. Archives de M. Carlo de Liocourt, descendant de la branche aînée des Granjean par les Grandjean de Bouzanville.
de Stanislas, le 19 janvier 1743, de nouvelles lettres de noblesse au titre lorrain. Son fils, avocat au Parlement, entra dans les ordres après avoir perdu sa femme. Doyen rural de Port, conseiller député en la chambre ecclésiastique de Toul, curé d’Amance pendant quarante ans, il fut enterré en l’église de cette ville. Son petit-fils, François-Dieudonné, avocat, fut prévot des comtés d'Ourches et d'Amance et membre du directoire de la Meurthe et son arrière petit-fils Charles-Louis-Dieudonné devint général de division sous le premier Empire. C’est de lui que descend le philosophe et poète Stanislas de Guaita au nom duquel, chaque année, l’Académie de Stanislas décerne un prix de poésie.
François Grandjean, avocat, prévot des comtés d’Ourches et d’Amance, était un esprit distingué, ami de la philosophie, des arts et des belles lettres; 1l se plaisait à correspondre en latin avec ses parents et amis et à recevoir une société nombreuse et choisie dans sa maison d’Amance. Il eut deux fils : Charles-Louis Dieudonné qui fait l'objet de cette notice et Stanislas qui devint colonel de cavalerie et baron de l’Empire. Il ne ménagea aucun sacrifice pour les rendre également aptes aux exercices du corps et à ceux de l'esprit. Il dirigea lui-même leur éducation. Dans ses notes de famille (1), il donne sur la méthode adoptée par lui pour l’enseignement des langues des indications qui n’ont rien perdu de leur valeur.
« Je sçavais toutes les peines que les pauvres petits enfants ont pour aprendre le latin. Je sçavais qu’en affaissant de trop bonne heure leur esprit sous des combinaisons grammaticales, on risquait à le faire avorter.… Je me mis à l’étudier cbstinément.…. Je me fis enfant pour faire un homme, je pris des peines pour lui en épargner... Lorsque je le tenais dans mes bras... c'était en latin que je lui prodiguays mes caresses, ce fut en latin
(1) Archives de M. Jacques de Mont, descendant par les Guaita du général comte Granjean.
que je partageay les jeux de son enfance, ce fut toujours en latin que je lui parlai : tellement qu’il bégayvait constamment cette langue aux hommes, comme il bégayait le français aux dames et qu’à trois ans, il parlait l’un et l’autre. »
Lorsque ses enfants eurent grandi, François Grandjean leur donna un maitre d’anglais, un maitre d’allemand et un précepteur pour le grec et les mathématiques. Un sergent d’armes leur enseigna l’escrime et l'exercice militaire et le premier maître de ballet du roi d'Espagne la danse.
Lorsqu’en 1785 l’ainé Charles eut atteint sa dix-septième année, son père l’envoya avec son frère Stanislas à la célèbre Université de Goettinguen située dans l’électorat de Hanovre et placée sous le protectorat de Georges III roi de Grande-Bretagne. C’est là qu’allaient alors s’instruire les fils des princes héréditaires d'Allemagne, ceux de la famille royale d'Angleterre et ceux des premiers ministres des États de l'Europe.
Les jeunes Lorrains étaient accompagnés par leur précepteur M. Kleiser.
Deux lettres de la correspondance (1) des jeunes étudiants et les notes de famille laissées par leur père donnent d’intéressants détails sur leur vie à Gœttinguen. Ils y suivaient des cours variés : droit public, économie politique, droit romain, histoire des principaux rovaumes de l'Europe, physique expérimentale, botanique. mathématiques pures, langues vivantes (notamment l'espagnol); ils prenaient en outre des leçons d'équitation et de patinage.
L'impécuniosité est certainement, chez les étudiants, un mal quisévit à toutes les époques, car, au reçu « d’une lettre de change de 300 livres de france » Charles déclarait : « Nous vous somes bien obligé de la bonté de nous l'avoir envoyé, nous en avions très besoin, car de deux louis que nous avions pris d'avance chez le banquier, il
(1} Archives de M. Charles Berlet, descendant de la branche cadette des Grandjean par les Grandjean de Réméréville.
Seiue VI, tt xxvH, 1:50
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ne nous restait que très peu de choses » et l’énumération suit des dépenses qui ne sauraient être modérées : « 3 louis à la maitresse de pension, autant au lhibraire..., un louis pour la fille car ici quand on loue une chambre il faut encore payer les domestiques, un louis pour la blanchisseuse et la netoyeuse de botes et de souliers car ici ce ne sont pas les domestiques qui décrotent les botes et les souliers qui sont toujours crotés jusqu'au-dessus du col du pied », un louis pour chacun des professeurs et par semestre. Îl convenait d'ajouter à cela les dépenses qu’entrainaient une tenue toujours élégante, les cavalcades et les parties de plaisir avec-les princes. Les jeunes Grandjean se lièrent d'amitié avec certains d’entre eux et notamment avec le prince de Furstenberg qui vint les voir à Amance. Ce prince prit pour premier ministre leur précepteur M. Kleiser dont il disait dans une lettre à ses amis lorrains, le 26 juin 1789, c’est « un homme rempli de talents suffisants pour faire le bonheur d’un Peuple » (1).
Revenu en Lorraine au printemps de 1786, Charles Grandjean trouvait dans la maison paternelle d’Amance tous les éléments nécessaires pour perfectionner une éducation si bien préparée : une riche bibliothèque, un cabinet d'optique, une serre où étaient expérimentées les semences les plus variées, une société instruite et se renouvelant sans cesse et surtout un père, véritable éducateur qui voulait que son fils ainé — l'héritier du nom — excellât aussi bien dans l’escrime, l'équitation et la danse que dans la politique, les mathématiques et les belles lettres; dans ses notes de famille (2), il se laisse aller à cette confidence : « J’en aurais voulu faire au moins un Vergennes. »
Chez les Grandjean, dans leur maison d’Amance, il y avait en toutes saisons table ouverte. Ce n’était pas un futile amour du monde qui incitait François Grandjean à une si généreuse hospitalité, c'était le désir de perfectionner l'éducation de son fils bien-aimé dans le commerce d’esprits éminents. Il appliquait ce principe d’édu-
(1) Archives Charles Berlet.
(2) Archives Jacques de Mont,
cation dont il avait éprouvé la valeur dans l’enseignement des langues : « épargner une étude solitaire si souvent stérile », pour que « l'intelligence éclairée par les conversations et débarrassée d’un travail pénible, devienne plus robuste et acquière tous les jours des forces nouvelles » (1).
Les savants français et étrangers, les voyageurs distingués, « un prince de Stavelo, un noble vénitien, un américain libre » (2) tous hommes instruits et cherchant à s'instruire davantage se succédaient dans la maison du prévot des comtés d’Ourches et d’'Amance. « La maison devenue une table d'hôte, écrit le général en marge des notes de son père, on disputait théologie avec les vicaires, vin avec d’autres. »
Cependant la Révolution arrivait. En 1789 Charles Grandjean avait vingt et un ans. L’étendue de ses connaissances lui permettait de briguer dans la politique, l’administration ou la magistrature des postes élevés. Mais son inclination le portait vers le métier des armes. Il fut élu commandant de la garde nationale du canton d’Amance et en 1791 il posait sa candidature pour entrer dans la garde du Roi créée par la Constitution.
Une lettre du ministre de l'Intérieur, en date du 26 no-
vembre 1791, adressée à tous les présidents des directoires de département les invitait, pour compléter la garde du Roi, à établir par département une « liste de trois sujets dont le Directoire croira pouvoir garantir la probité, les mœurs, l’attachement à la Constitution civile et à la personne du Roi».
Dans sa séance du 23 décembre, le directoire du département (3) — dont faisait partie François-Dieudonné Grandjean — portait à l’ordre du jour l'élection de trois sujets du département de la Meurthe pour compléter cette garde.
Après lecture de l'état des services et des certificats produits par chacun des candidats il fut procédé au
(1) Notes de famille de François Grandjcan. Arch. J. de Mont.
(2) Notes de famille, sbidem.
(3) Registre des délibérations du Directoire du département de la Meurthe, n° 2. Archives départementales de Meurthe-et-Moselle, L. 81.
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scrutin et les candidats furent proposés au choix du roi dans l’ordre suivant : Charles-Louis-Dieudonné Grandjean natif de Nancy âgé de vingt-deux-ans, François- Nicolas Maire natif de Pont-à-Mousson âgé de vingt-et un ans et Pierre-Claude Michel natif de Nancy âgé de vingt ans.
Proposé en première ligne Charles Grandjean fut nommé. Dans une lettre (1) adressée à son cousin Gormand, docteur en médecine et secrétaire du Collège royal de Médecine, place royale à Nancy, il raconte que depuis son arrivée, Paris est dans la splendeur des fêtes et dans les illuminations, qu'il a eu en corps un repas au Champ de Mars et que « Mardi prochain » le Roi doit passer la revue de sa garde.
La garde du roi créée par la Constitution de 1791 n'eut pas une longue durée. A la séance de l’Assemblée nationale du 29 mai 1792 Bazire dénonçait son « mauvais esprit » (2), Couthon déclarait : « [l existe une grande conspiration dont le centre est au château des Tuileries » (3), Guadet affirmait que « la garde du roi était une troupe disposée en majorité « à une contre-révolution » (4).
Dans la même séance, l’Assemblée nationale décrétait (5)
CART. 1. — La garde soldée actuelle du roi est licenciée ct sera sans délai renouvelée conformément aux lois.
€ ART. IT. — Jusqu'à la formation de la nouvelle garde du roi, la garde nationale de Paris fera le service auprès de sa personne. »
Rendu à la vie civile par le licenciement de cette garde dont les jacobins redoutaient la fidélité au monarque, Grandjean revint à Naney. Son passeport (6) en date du 25 juin, indique. que le brillant élève de l’Université de
(1) Archives Ch. Berlet.
(2) Moniteur Universel du 30 mai 1792, p. 625. (3j Moniteur Universel Au 30 mai 1792, p. 626. (4) Montteur Universel du 30 mai 1792, p. 629. (5) Monteur Universel du 31 mai, p. 631.
(0) Archives Jacques de Mont.
Gœttinguen, l’ami du prince de Furstenberg, s'était fait inscrire à 8a section comme cultivateur.
SOUS-LIEUTENANT AU 105: D'INFANTERIE A L'ARMÉE DU RHIN — PREMIÈRE MISE EN RÉFORME
Charles Grandjean avait pris goût au métier des armes. Malgré la défiance que son ancienne qualité de garde du roi pouvait inspirer, il parvint à se faire nommer, le 8 août 1792, sous-lieutenant au 105€ d'infanterie dont le bataillon de dépôt tenait garnison à Besançon. |
Dans une lettre (1) datée de la citadelle de Besançon « le 24 août l'an 4 de la libertée 1ler de l'égalité » , le” jeune oflicier exprime avec enthousiasme la joie qu'il éprouve à porter l’uniforme et à monter sa première garde.
« peut-on mieux employer son tems que de veiller à la suretée de ses concitoyens et d'écrire à ses amis; c’est aujourd’hui que je monte ma première garde, Ja citadelle de Besancon est confiée à mes soins, me voilà le défenseur d’une de nos clefs : je viens de faire lever les ponts et en atendant le moment de faire ma ronde de commandant dans tous mes postes, je m'amuse à écrire à mes amis. »
Tout est parfait dans cette garnison de Besançon : le capitaine de la compagnie, Larminois, un Lorrain de Lanfroicourt, le régiment, « peut être le plus patriotte de l’armée », le bataillon, « composé de gens de campagne fort obéissants et surtout bons patriottes » et le nouveau sous-lieutenant déclare : « dans Besançon le soldat fait bien son devoir, il l’aime. »
Le bataillon fut dirigé vers le Rhin.
La pensée d'aborder l’ennemi exalte l'esprit de Grandjean qui écrit du cantonnement de Bourgenfeld, le 11 décembre : « Jamais on ne pouras dépeindre l’allégresse des soldats lorsqu'on leur a donné l’ordre du départ, ils en
(1) Archives Ch. Berlet.
sont tous d’une joie folle et moi je crois que j'en perderai la tête de plaisir d'autant mieux que soit à Mayence ou Strasbourg nous avons de bons généraux soit Custine ou Biron. C’est le maréchal de camp Xantrailles qui commande la marche, nous en sommes d’autant plus aise que c’est un bon républicain, il a été soldat au régiment du ci-devant roi et 1l aime beaucoup le 105€ Régiment... » Cette confiance dans le chef est un gage de victoire. Le 105€ fut affecté à l’armée du Rhin que commandait Custine. Celui-ci, après avoir abandonné Mayence à la bravoure de ses défenseurs, avait replié ses troupes sur les lignes de Wissembourg — les grand’gardes en avant de la forêt de Bienwald et de Billigheim. Appuyé sur le massif montagneux et boisé de cette région, protégé par la place forte de Landau, il voulait reformer ses troupes éprouvées par la retraite et les aguerrir dans des actions vigoureuses et rapides, mais sans les engager à fond. C’est ainsi que le 6 mai 1793, voulant faire pénétrer dans Landau une colonne de renfort, Custine donne l’ordre au général Landremont de faire une diversion en attaquant Herxheim. Le 105€ était resté en réserve à Wissembourg, mais dans une lettre (1) datée du 7 mai, le sous-lieutenant Grandjean donne quelques détails sur ce combat et notamment rapporte le trait suivant : un grenadier qui combattait avec les tirailleurs, après avoir tué deux hommes et blessé un troisième qu’il fait prisonnier, arrache à ce dernier la balle de sa blessure et lui donne des soins « comme à un frère ». Et le jeune souslieutenant souligne le fait par cette juste réflexion qui révèle son caractère généreux et réfléchi : « Combien une pareille modération me fait de plaisir, la clémence dans la victoire est toujours la compagne de la valeur, il n’y a que les lâches qui sont cruel de sang-froid. » Encouragé par le succès de Herxheim, Custine avait décidé d’enlever la position de Rulzheim que l’ennemi tenait avec trois bataillons et trois escadrons. Mais cette fois la fortune ne répondit pas à ses espérances. Après avoir culbuté les dragons de l'Empereur et les cavaliers
(1) Archives Ch. Berlet.
de la légion de Mirabeau, nos escadrons, pris sous un feu violent d'artillerie, furent ensuite assaillis par la réserve de la cavalerie autrichienne et ramenés sur la colonne d'infanterie; celle-ci était formée en grande partie de bataillons de formation nouvelle; la panique se mit dans les rangs et il fallut toute l’énergie de Custine, des généraux et des officiers pour empêcher que cette panique aboutit à un désastre.
Malgré l'échec subi, c’est avec un juvénile enthousiasme et comme enivré par l’ardeur de la lutte que Grandjean fait le récit du combat dans une lettre datée de « Wissembourg le 17 mai, l’an deux de la République » (1).
« C’est avec le corps couvert de sueur, de poussière et de sang que je vous écrit! nous arrivons d’une bataille qui devait être bien belle mais qui n’a été décisive en rien pourtant l'ennemi a perdu plus de deux cent hommes tué et un grand nombre de blessés nous avons perdu 150 hommes et 60 blessés nous avons perdu une soixantaine de chevaux, dans cette action qui a duré depuis 4 heures du matin jusqu’à 2 heures de l’après midi. J’y ai rempli les fonctions d’adjoint au général Laubadère. Je crois que conserverai cette place qui est très agréable par la grande activité qu’elle demande... hier 16 je montai à cheval à 7 heures du soir et je ne suis descendu qu'aujourd'hui à la même heure du soir, les fonctions de ma place sont les mêmes que celles d'aide de camp. Jugez si j'ai eu à courir et si j’ai entendu quelques volées de pigeonnaux car ma foi, la mitraille fait le même bruit, mon cheval a été blessé sous moi, par bonheur que ce n’est rien et que cela ne l’empêche pas de me servir. Je ne scais comment mon général et moi nous n'avons pas été tués, car nous avons essuié la bordée entière d’un bataillon de garde nationalle qui nous précédait et qui emporté par une terreur panique foutirent le camp avant d’avoir vu l’ennemi de près; nous ne faisions encore que d'entendre les pruneaux qui passaient sur nous, on ne saurait trop louer le 46 Régiment ci devant Bretagne
{1} Archives Ch. Berlet. '
qui mérite les plus grands éloges par sa conduite ferme. J'ai ralié des fuiards et je les ai ramenés sur la ligne de bataille; notre cavalerie c’est parfaitement montrée, ainsi qu’en général tous les ci devants Bataillon de troupes de ligne et quelques bataillons de volontaires. »
« Cette action aprendra à nos troupes le métier de la guerre et les aguerirra. »
Le jeune officier, en campagne depuis cinq mois à peine, montre l’expérience et la fermeté d’un vieux soldat. Le 21 mai il fut nommé adjoint aux adjudants généraux et attaché au général Desaix.
Après l'échec de Rulzheim, Custine fut nommé au commandement de l'armée du Nord dans les Flandres, et remplacé à l’armée du Rhin par le général vicomte de Beauharnais. Celui-ci avait reçu la mission de débloquer Mayence. Mayence ou la Mort, tel était le mot d'ordre. | |
Le 19 juillet, le corps de droite de l’armée attaquait dans la direction de Gemersheim et le corps de gauche s’'emparait d’Albertsweiler et de Frankwall, rétablissant les communications entre Landau et le pays de Deux- Ponts à travers lequel s’avançait l’armée de la Moselle. Le 22 juillet le corps de gauche continuait ses attaques le long des Vosges et refoulait l'ennemi dans la direction de Neustadt.
Dans une lettre datée de Gottrenstein (1) le 25 juillet an Î1, Grandjean donne ses impressions sur ces deux journées de bataille : « .… Le 19 et 22 nous nous sommes frotté à une lieue de Landau. Le dix-neuf l’action n’a pas été chaude, le 22 elle a été au de là de toute narration pour la gloire de nos soldats Républicains, car depuis le général jusqu'au dernier recrue, tout fut un Héros. Je défie nos gazette d’en trop dire sur cette belle journée... La.clef est dans la serrure, encore 2 ou 3 combats et une bataille que nous gagnerons à coup sur, nous serons sur les glassis de Mayence. »
Le succès du 22 juillet permettait de semblables espoirs mais le 23 juillet, Mayence capitulait. Cette capitulation
(1) Archives Ch. Berlet.
libérait les troupes assiégeantes qui allaient retomber sur les armées du Rhin et de la Moselle encore mal aguerries. L'espéranee de délivrer leurs frères d'armes assiégés avait pu galvaniser l’ardeur de ces troupes et légitimer un projet d'’offensive à travers la Rhénanie; mais l’objectif tombé, ce qu’il fallait avant tout c'était couvrir la frontière de l’Alsace et celle de la Lorraine menacées.
Tandis que Beauharnais hésitait sur le point de savoir s'il devait s'établir sur la ligne de la Queich appuyée à Landau et Gemersheim, ou sur celle de la Lauter flanquée par Wissembourg et Lauterbourg, Wurmser, par une attaque brusquée sur sa droite, forçait toute l’armée à la retraite au sud de Landau vers Bergzabern et la fortt de Bienwald. Le 24 août, après d’opiniâtres combats, l’armée du Rhin s’établissait sur la Lauter.
La retraite n'avait entamé ni la bonne humeur, ni l'imperturbable confiance de Grandjean. De Wissembourg, le 12 août 1793, il écrivait (1) « … la route de Landau a presque toujours été interceptée par les ennemis qui ont cherché à nous inquiéter, mais qui dans le vrai n’ont fait que nous exciter à plus de surveillance, €e qui est réellement un grand bien, car le soldat fran- «ais n’a d’autres défauts que celui d’être négligent à se garder et d’itre trop confiant en sa bravoure... Notre retraite s’est faite dans le plus grand ordre. La division à laquelle je suis attaché, composée des brigades du 46me et 36e régiment a protégé la retraite de toute l’armée. Nous avons eu le plaisir d’être canonné pendant près d’une demi-heure sans avoir un seul blessé, ce qui nous a beaucoup divertis.. Nous sommes venus reprendre notre position de Wissembourg qui est des plus importantes et si le sistème actuel de guerre devait être purement deffensif (ce que je suis loin de désirer, car celui qui
attaque a plus de moyens et de ressources que celui qui .
se défend et qui naturellement dans plusieurs attaques a peine à découvrir celle qui doit être la véritable) je vous assure que nous pouvons les attendre de pied ferme... »
{1) Archives Ch. Berlet.
Le 7 septembre, avec ce même inaltérable optimisme qui est la marque du chef, Grandjean, alors attaché à l'état-major du général Dubois à Lauterbourg, éerivait (1) :
« Depuis le vingt du mois dernier, nous voyons tous les jours le feu et nous ne sommes éloignés que de la portée de carabine des ennemis, ce qui fait que tous les jours, le matin il y a une fusillade d’une heure et autant à la découverte du soir. … Les légions agricolles arrivent en foule. il nous arrive une quantité'de déserteurs qui tous disent qu'il y a.beaucoup de malades dans leur armée. Je le crois d'autant plus que nous en avons un assez grand nombre dans la notre.
« La bataille qui ne tardera pas à se donner sera selon toutes les apparences sanglante.
« Ce matin nous avons eu une reconnaissance qui a été tout à fait divertissante. Les ennemis ont envoyé un escadron qui a voulu charger nos tirailleurs, mais une vingtaine de coups de canon et obuses les a fait fort lestement changer d'avis et à l’exception de quelquesuns qui pour bonne raison sont restés sur place, ils sont tous retourné. Ce soir nous nous attendons à nous chamailler encore de la même manière; tout cela est, je vous réponds, fort divertissant et d’ailleurs aguerrit les soldats…
« Je vous donnerai des détails aussitôt après la première bataille que nous aurons incessamment (si je suis pour en donner) hier il y a eu conférence de généraux dont on ne sait pas le résultat... »
La bataille annoncée fut livrée les 18, 19 et 20 septembre. Ce furent de durs combats dans les bois de Bienwald. Grandjean y prit part, mais comme volontaire, car il venait d’être touché par le décret du 5 septembre 1793 qui mettait en réforme tous ceux qui avaient servi « dans les ci devant maisons militaire de Louis Capet » ou « dans la garde décrétée par l’assemblée législative pour le ci devant roi ».
Suivant une jolie expression trouvée dans les notes.
(1) Archives Charles Berlet.
de son père, Grandjean s’accorda « trois jours de repit », prit part aux trois journées de bataille et se mit en route sur Nancy, sa municipalité où le décret — sous peine de dix ans de fers — l’obligeait à se retirer.
RÉINTÉGRATION DANS L'ARMÉE — LUNÉVILLE PHALSBOURG — A L'ARMÉE DU RHIN SECONDE MISE EN RÉFORME
Arrivant dans sa ville natale, le lieutenant Grandjean rencontra son père près de l’hôtellerie des trois Maures en compagnie des représentants du peuple Mallarmé et Lacoste.
«€ Eh mon fils que venez vous faire ici? » demanda François Grandjean (1).
« J’y suis par les ordres des citoyens que vous accompagnez et qui m'ont renvoyé in globo de l’Armée du Rhin d’après l'arrêté qui congédia sous des peines graves, les anciens gardes du roy. J’ai peine à le croire. »
François Grandjean, membre du directoire de la Meurthe, était un personnage influent. Il obtint « un contre ordre particulier dans toutes les formes les plus honorables.. Sans moi, ajoute-t-il, dès ce jour, la fougue populaire qui ne juge que les apparences, l’eùt peut être envoyé végéter dans les tristes asiles des suspects. »
C’est dans ce moment que Grandjean reçut de son ancien chef, le noble et chevaleresque Desaix, une lettre (2) datée du « quartier général de Notweiler ce 21 septembre 1793 l’an 2 de la République ». Pour celui que la politique venait d’arracher à son poste de soldat, ce témoignage d'estime était une consolation dans l'épreuve.
« J'aurais bien voulu, mon cher Grandjean, vous donner plutôt de mes nouvelles, vous dire que je vous aime bien et que je voudrais bien vous avoir avec moi, mais
(1) Notes de famille de François Grandjean. Archives Jacques de Mont.
(2) Archives Jacques de Mont.
des occupations extraordinaires, des courses continuelles ne m'en ont pas donné le temps. Je suis arrivé ici pour la bataille et j'ai vu la victoire. Elle a été complète et a rendu les gorges (1) à la république. Nous voilà tiré d’un grand danger. Je prends tous les moyens pour empêcher que ce malheur n'arrive encore... Je ne pense qu’à des abbatis, des coupures, des retranchements, des redoutes.…..
«On voulait m'envoyer à Lauterbourg pour y être commandant. J'ai refusé comme un diable... Je voulais absolument avoir une barbe grise au-dessus de moi. Ainsi, mon cher Grandjean, quelque désir que j'eus d’aller avec vous, je vais encore rester dans mes montagnes où je SUIS commandé et où j'aurai toute la peine et les autres la gloire. C’est ce que j'aime. Etre bien inconnu et bien utile, voilà tout mon désir.
« Je voudrais bien vous embrasser, je sens bien qu'il me manque quelque chose et je m'aperçois facilement que c'est vous... On m'a dit que vous avez eu quelques revers et malheurs. J’en ai bien du chagrin. Mandez moi ce qui vous est arrivé...
« Adieu, mon brave Grandjean, qui vous aime plus que moi, ne peut être que fou. de vous embrasse, vous souhaite santé, gaieté et bonheur. »
Le souhait de Desaix fut exaucé, car plus heureux que beaucoup d’autres, Grandjean fut réintégré dans l’armée. Sans doute, ses qualités de ci devant noble et d’ancien garde du roi inspiraient-elles quelque défiance, car 1l ne fut pas renvoyé dans son poste à un état-major du front. mais emplové à Lunéville d’abord, à Phalsbourg ensuite — avec le titre de chef de bataillon — à la formation des recrues des bataillons de grenadiers de la Meurthe, puis de la Moselle.
Le front fléchissait et l'ennemi pénétrait sur le sol de la patrie. Les décrets de la Convention avaient désorganisé le commandement. Au début de la Révolution les postes d'officiers généraux et les fonctions d'officiers d'état-major, étaient presque tous occupés par d’anciens
(1) Passages par lesquels l'ennemi pouvait tourner l'armée du Rhin.
nobles — soit parce qu'ils étaient d’anciens officiers, soit parce que, comme Grandjean, — ils avaient reçu une éducation soignée. En les destituant la Convention enlevait des chefs d’une expérience militaire incontestable pour les remplacer trop souvent par des incapables, tel ce Carlenc, vaillant soldat, ancien lieutenant aux dragons de La Rochefoucauld, capable de bien mener un escadron, mais ne sachant rien de la conduite d’une armée. Nommé au commandement en chef de l’armée du Rhin, à la place de Landremont destitué parce que « ci devant noble », il donnait l’ordre pour réorganiser son armée de « placer toutes les troupes à leur rang de bataille et les échelonner selon les numéros des régiments : le {er régiment irait occuper Huningue à l’extrème droite et le 100€ régiment Lauterbourg à l'extrême gauche » (1).
Avec de tels chefs les désastres étaient certains. Les lignes de Wissembourg furent forcées, l’armée du Rhin dut battre en retraite et pour arrêter l’invasion se retirer en Alsace et s'établir la droite à Strasbourg, la gauche à Saverne.
« Depuis ton départ, mon cher Grandjean, écrit de Reichstett, le 27 octobre 1793 (2), un aide de camp du général Desaix nommé Drouot (3), l’armée a encore rétrogradé de trois lieues. Nous occupons aujourd’hui une position entre Saverne et Schilikein où est le quartier général. Le lendemain de ton départ, l'ennemi nous a attaqué sur Brompt. Cette division s'est bien battu, a repoussé l'ennemi avec perte. La cavalerie a chargé six fois dans cette journée. Les ennemis ont perdu beaucoup de monde, un obusier et un guidon. Le général Dubois s'étant retiré le soir sans être attaqué, cette incartade a décidé la retraite de toute l’armée. Nous avons douze bataillons à Saverne, quinze dans la position des (illisible) sous les ordres de Ferino. Le quartier général de l'avant-garde est à Reichstett. L'ennerni a attaqué nos avant postes de Saverne qui se sont replié. Le len-
(1) À. CuuquerT, Wissembourg, p. 196. Paris, 1892. (2) Archives Jacques de Mont.
(3) Je n'ai pu identifier ce Drouot.
demain l'ennemi a été chassé. Hier on s’est encore battu de ce côté. Le résultat ne m'est pas connu.
« Le brave Desaix n’a pas été peu afiligé dans tous ces changements. Les représentants du peuple et le général en chef semblent s'être concerté pour le chagriner. Ce qu'il y a d’étrange, c'est que tout le monde a l’air de partager leurs sentiments. Les uns l’ont fait général de division et l’autre général d’avant garde. Sérieusement, le pauvre Desaix a penser se facher à ces nouvelles. Tu connais sa modestie. Il a fait démarche sur démarche, représentation sur représentation, tout cela n’a abouti qu'à lui attirer des compliments et finalement il a fallu prendre le commandement de l’avant garde. Je l'avais menacé d’être contre lui s’il refusait ce poste, mais par bonté je lui ai accordé une neutralité parfaite. J'ai été témoin muet et auditeur bénévole des dits et contredits de lui et des représentants du peuple et du général en chef. Il voulait rendre sa nomination. B (illisible) l’a prise, l’a signée et la lui a rendue. Nous espérons dans peu donner du fil à retordre aux ennemis. Si nous avons du succès, tu seras le premier instruit. »
« As-tu pensé à mon drap? Si non je ne pense pas à tes appointements. »
La défaite de nos armées avait ouvert les yeux du ministre de Ja Guerre Bouchotte sur l’impérieuse nécessité de choisir des chefs capables. Les choix furent heureux. Tandis que Hoche prenait le commandement de l’armée de la Moselle, Pichegru recevait celui de l’armée du Rhin. Avec l’aide du général Desaix qui avait sa confiance et qu’il avait fait maintenir dans son poste malgré la destitution que lui avait attirée sa qualité de « ci devant noble » (1), Pichegru réorganisa son armée, rétablit la discipline, réforma les cadres, reconstitua les approvisionnements, prit d’énergiques mesures contre les défaitistes et à la fin de novembre 1793 attaquait et bousculait l’envahisseur.
De Phalsbourg, Grandjean suivait avec-un intérêt pas-
(1) Desaix, chevalier de Veygoux, d’une famille noble d'Auvergne.
sionné les événements militaires et le 5 nivôse an II (25 décembre 1793) envoyait à ses amis les bonnes nouvelles qu’il recevait (1) : « Le quartier général qui était à Pfaffenhof le 3 part pour Moorbron près de Soultz, nous avons remporté sur l’ennemi vers Reichshoffen onze redoutes, pris vingt pièces de canon, vingt caissons et tué près de 3.000 hommes. Le tribunal révolutionnaire qui était à Bouxviller part pour Haguenau. Des nouvelles plus fraiches disent que nous ne sommes plus qu’à deux petites lieues de Wissembourg. Les nouvelles de l’armée de la Moselle sont très satisfaisantes nous sommes à Lembach, ce qui nous rend maitre du vallon de Veiler qui correspond à Wissembourg. Enfin de ces cotés l’ardeur républicaine fait des prodiges et dans peu Landau sera débloqué. Voilà de bonnes nouvelles dont je te puis assurer l’authenticité, elles sont officielles, et tu peux les faire connaître à ceux qu’elles intéressent. »
Et le 25 nivôse il pouvait écrire : « Tu sais sans doute aussi bien que moi que notre armée n’est qu’à deux lieues de Mayence. »
Malgré ses qualités militaires et l’estime en laquelle le tenaient des hommes comme Desaix, Grandjean resta près de de huit mois dans les dépôts de Lunéville et de Phalsbourg, soit à la tête de bataillons de recrues soit à la tête de dépôts de remonte pour la cavalerie.
Enfin le 23 prairial an IT (11 juin 1794), il fut nommé adjudant général chef de bataillon à l’armée du Rhin et employé comme chef d'état-major du général de division Gouvion Saint-Cyr. Cette campagne de 1794 devait porter nos drapeaux sur toute la rive gauche du Rhin, Luxembourg et Mayence étant bloquées par nos troupes.
Dans une lettre datée de Deidesheim 7 thermidor an IT (25 juillet 1794) Grandjean s'exprime ainsi : « Nous avons. courru de victoire en victoire et cette division, alors composé de 20 bataillons me donnait de l’occupation de manière à ne me pas laisser dormir pendant les 4 jours de marches que nous avons eu. Je serais succombé à la fatigue sans le plaisir de voir étrillé l'ennemi...
(1) Archives Ch. Berlet.