‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 2)Chapitre 89 sur 101 · ASSOCIÉ-CORRESPONDANT · texte numérisé non relu

ASSOCIÉ-CORRESPONDANT

Chacun sait que saint Nicolas est le patron de la Lorraine. On connait le refrain populaire :

. Saint Nicolas, ton crédit, d'âge en âge, A fait pleuvoir des bienfaits souverains; Viens, couvre encor de ton doux patronage Tes vieux amis, les enfants des Lorrains (1).

Le patronage du saint évêque de Myre est si connu que les érudits ne se sont jamais demandé quelle était son origine. Étudiant, à propos d’un travail relatif à l’église de Saint-Nicolas-de-Port, l’histoire du culte de saint Nicolas en Lorraine, j'ai cherché vainement dans les nombreux travaux qui ont été publiés sur Saint-Nicolas-de-Port une indication relative au patronage du saint thaumaturge. Le premier guide imprimé du pèlerinage de Port, composé par un certain Me Nicolas Durmont, qui, approuvé par l’évêque de Toul en 1612, fut constamment réédité jusqu'au xixe siècle, aflirme

(1) Abb: GÉRARDIX, Saint-Nicolas-de- Port en Lorraine, Paris, 1928, p. 11%.

ce patronage dans son titre : La vie et légende de S. Nicolas évêque de Mire et patron de Lorraine avec un bref recueil d’aucuns miracles advenus par son intercession en l'église de S. Nicolas de Port en Lorraine (1).

Nous n'avons point trouvé un texte officiel, qui nous permit d’affirmer d’une manière péremptoire les circonstances dans lesquelles saint Nicolas devint le patron de notre pays. En examinant les documents nous avons cru pouvoir faire quelques observations qu’à tort ou à raison nous nous proposons d'exposer.

On connaît l'origine du culte de saint Nicolas à Port. Un chevalier de Varangéville, aurait apporté de Bari à Port une relique de saint Nicolas : la phalange de l’un de ses doigts. Plusieurs miracles se seraient produits et l’abbé de Gorze, dont dépendait le prieuré de Varangéville, aurait fait constuire à Port une église pour recevoir cette relique. Ce récit qui avait cours dès le x111€ siècle, puisque Richer de Senones le mentionne sommairement dans sa Chrosique (2), se retrouve avec de nombreux détails dans un manuscrit d'Amiens, qui est une copie faite au XVII siècle d’un manuserit aujourd’hui perdu de l’abbaye de Brogne qui était beaucoup plus ancien et qui pouvait dater, à en juger parle style de la translation, de la fin du x11 siècle ou du siècle suivant (3).Nous savons, en tout cas, par une charte de l’évêque de Toul. Pibon, que l’église de Port fut construite sous l'abbatiat de Henri (1055-1093) et que cette église fut consacrée par cet évêque en 1101 (4). Si la relique de saint Nicolas a été rapportée de Bari par le chevalier Albert, elle n’a pu l’être qu'après l’année 1087, date à laquelle le corps de saint Nicolas fut amené en cette ville par des marchands.

Il va de soi que mon intention n’est pas de rappeler même sommairement les vicissitudes du célèbre pèleri-

(1) 1 existe de nombreuses éditions de ce pelit livre sur lesquelles nous reviendrons ailleurs.

(2) M. G.H., SS.,t. XXV. pp 283-284.

(3) Historicns des Croisades, Hist. uecid., 1. V, p. 293-291.

(4) Charte de Pibon, évêque de Toul, du 11 octobre 1101 (Cartularre de l'abbaye de Gorze, édit. N. D'HErBOoMEz, Paris, 1N98, p. 343-345, n° 203). -

nage qui eut son apogée aux xv® et xvi® siècles. Je me bornerai à mentionner quelques traits caractéristiques de la dévotion des ducs de Lorraine envers saint Nicolas. On trouve le nom du duc de Lorraine Thierry II parmi les témoins qui sont inscrits sur la charte du 11 octobre 1101 par laquelle l’évêque Pibon déclare qu'il a consacré l’église de Port. Le duc Mathieu Ier donne, en 1176, à l’église de Saint-Nicolas, son alleu de Saint-Hilaire (1). En 1191 (a. st.) Simon II « cède à saint Nicolas et à saint Gorgon tous les droits qui lui appartiennent sur les moulins d'Art et de Varangéville » (2). Ferry III accorde au prieuré trois muids de sel à percevoir sur les salines de Rosières (3). Le duc Charles II enrichit le trésor de l'église d’un reliquaire en argent aujourd'hui détruit dont Mory d’Elvange nous a laissé la description (4).

Les ducs de la maison d'Anjou furent particulièrement généreux pour Saint-Nicolas-de-Port. Le bon roi René offrit à l’église un remarquable bras-reliquaire qui fut détruit en même temps que celui du duc Charles. Le duc Jean IT donna à son fils le prénom de Nicolas.

C’est surtout avec René II que la dévotion de la famille ducale envers saint Nicolas est particulièrement marquée. René traversa en mat 1476, avec un sauf-conduit, son duché, qui était alors occupé par les Bourguignons, pour aller demander du secours aux Alsaciens et aux Suisses, il s'arrêta à Port et y entendit la messe; c’est alors que, selon le témoignage de la Chronique de Lorraine (5), une femme « passa par après de luy... sans faire semblant [et lui] donna une bourse ou il y avoit plus de 111€ francs. Le duc baissa la teste a elle remercyant; quand la messe fut chantée, a Dieu et à la Vierge et tous

(1) E. Duvennoy, Le duc de Lorraine Mathieu Ier, Paris, 1906, p. 195, n° 86.

(2) E. Duvernoy, Catalogue des actes des ducs de Lorraine de 1048 à 1139 et de 1176 à 1220, Nancy, 1915, p. 116, n° 449.

(3) J. DE PANGE, Catalogue des actes de Ferry TITI, n° 1059.

(4) BRETAGNE, Le reliquaire de Saini-Nicolas-de-Port dans Mémoires de la Société d'archéologie lorraine, 1873, p. 330-367.

(5) Ed. MarcuaL, Recueil de documents sur l'histoire de Lorraine, Nancy, 1859, p. 199-200.

saincts et sainctes et a sainct Benoist [et au benoist Monsieur] sainct Nicholas le bon duc sc recommanda. »

C’est par la prise de Saint-Nicolas-de-Port que René IT inaugura Ja fameuse bataille de Nancy. René s’empara de Saint-Nicolas le 4 janvier 1477. Il fit monter à minuit « en hault de la lanterne du «lochier » un de ses hommes, muni d’un « fallot ardent » afin que les assiégés de Nancy pussent voir qu’il venait à leur secours. Le dimanche 5 janvier au matin il fit «solemnellement devant Monsieur sainct Nicholas la haulte messe chanter »; « c’estoit plaisir à ce voir », ajoute l’auteur de la chronique de Lorraine (1). Saint-Nicolas-de-Port a donc une place importante dans l’histoire de la bataille de Nancy (2).

Mais il y a plus, les troupes de René étaient placées sous la protection du saint évêque de Mvre. Jean d'Aucy nous apprend dans son Epitome (3) que l’un des guidons de René portait une représentation de saint Nicolas. Ce guidon «estoit de damas blanc frangé de mesme et paréz d’une bordure d’or ou estoit painct l’image de Monsieur sainct Nicolas, la camisole duquel estoit d’argent, la tunique et dalmaticque de bleu azuré et la chappe d’or frisé, sur sa teste avoit une mittre faicte de riche brodure, tenant une crosse d’or d’une main et de l’autre donnant la bénédiction à trois petitz enfans vssant d’une cuve faict d’or, le tout environné d’une nuee au naturel, de laquelle sortoyent hors de grand rayons d’or».

Les troupes de René furent victorieuses. Or, notre duc, au dire d’un chroniqueur contemporain (4), qui était de ses familiers, « non voulant aproprié à luy louange, rendit gloire | de sa victoire] a Dieu, a la Vierge sa mère... pareillement apropria l'honneur a monseigneur sainct Nicholas en le reputant pere du pays, duc et deffenre de

(1) Zbid., p. 288.

(2) Cf. Chr. PrisTer, Histoire de Nancy, t. 1, p. 478-479.

(3) Bibl. mun. de Nancy, Ms. 727 (81), folio 345 ro.

(4) Auteur d’une Brève généalogie de René II. Le nom de ce chroniqueur ne nous est pas connu, mais nous savons à de nombreux indices qu’il vivait dans l'entourage de René II. Cf. Pierre MaroT, La « Brève généalogie » du duc de Lorraine René IT (1504 5), Metz 1930, p. 12.

Lorraine. » Voilà, si je ne m’abuse, l’origine du patronage de saint Nicolas sur la Lorraine.

Quelques mois après la bataille de Nancy, René IT fait représenter à ses frais à Port le mystère de saint Nicolas dont le livret avait été composé par un tabellion du nom de Barthelemy. En 1497, le duc fait donner à nouveau à l’occasion des fêtes de la Pentecôte « le jeu et feste de monsieur sainct Nicolas » (1). La numismatique ducale immortalise la dévotion de René et de la Lorraine envers saint Nicolas. Des monnaies d’or de René II sont frappées au type de saint Nicolas (2). Jamais avant René II l’image de saint Nicolas n'avait été reproduite sur les monnaies.

René aida « d’un saint vouloir » à la construction de la nouvelle église de Saint-Nicolas, comme le porte l’épitaphe du maître de fabrique Simon Moyecette. Ai-je

besoin de rappeler que le portrait de René IT figure à

côté du saint évêque à la place d’honneur des vitraux du chœur (3), vitraux qui furent certainement offerts par le duc lui-même ?

Enfin, le tombeau de René porte comme l’ultime marque de la dévotion de ce prince pour saint Nicolas; l’évêque de Myre accompagné des trois clercs est représenté sur le registre supérieur du tombeau du prince, en même temps que À” « annonciade », saint Georges, saint Jérôme et saint François (4). |

Revenant de l'expédition d’Italie où il avait accompagné Louis XII, Antoine fait un pèlerinage à Saint- Nicolas et, par lettres-patentes du 30 novembre 1511,

(1) Cf. Henri LePAGE, Études sur le théâtre en Lorraine et sur Pierre Gringoire dans Mémoires de l’Académie de Stanislas, 1848, p. 205 et 209. Le « jeu » de 1497 fut donné dans une salle du palais, dite salle Saint-Nicolas.

(2) Cf. F. be Sauccy, Recherches sur les monnaies des ducs héréditaires de Lorraine, Metz, 1841, p. 104-105, pl. XII.

(3) René est représenté à côté de saint Nicolas et Antoine, son fils, marquis de Pont, se trouvait à côté de son patron Antoine, qui fut maladroitement remplacé dans la suite par Antoine de Padoue.

(4) CF. PenpRriseT, | Soutenance de la thèse de M. Denis] dans Annales de l'Est et du Nord, 1906, p. 618.

es

fonde une messe quotidienne à Port « pour la singulière et fervente dévocion que {il a] au glorieux corps saint, confesseur et amy de Dieu, monseigneur saint Nicolas, nostre bon advocat et patron » (1). Voilà le mot patron prononcé pour la prernière fois dans un acte ofliciel. A cette époque, d’ailleurs, il est commun de voir les écrivains qualifier saint Nicolas de patron des Lorrains et de la maison de Lorraine. Dans sa Rusticiade composée en 1541, Laurent Pillard, chanoine de Saint-Dié (2), prête au cardinal Jean de Lorraine cette invoration au saint évêque :

Austrasiae patrone domus, miserere tuorum.

Je n’insiste pas, il est certain que, sous le duc Antoine, saint Nicolas était considéré comme le patron de la Lorraine et je crois pouvoir induire de l’ensemble des faits que j'ai réunis que le saint évêque de Myre devint notre patron national après la bataille de Nancy. Le texte d’un chroniqueur paraît m’y autoriser. D'ailleurs, il n’y a rien là que de vraisemblable. Si René IT mit ses troupes sous la protection de saint Nicolas, l'importance et les conséquences de la victoire qu’il remporta furent telles qu'il semble normal que le duc ait marqué sa reconnaissance pour un saint qui, comme il le croyait, avait aidé au succès de ses armes. Une comparaison vient immédiatement à l'esprit : la croix de Lorraine, qui est« de tous les emblèmes nationaux, peut-être le plus populaire dans son pays, le plus répandu au dehors », a une semblable origine. La croix à double traverse était en effet le signe de ralliement des troupes de René IT; comme l’a fort bien remarqué Léon Germain (3), 1l est très naturel, étant donné l’importance capitale de la bataille de Nancy dans

(1) Archives de Meurthe et-Moselle, B 12, folio 83 vo.

(2) Ed. F.-R. Dureux, t. I, Nancy, 1876, p. 206. — De même Émond pu BouLLay (La vie et le trespas des deux princes de paix la bon duc Antoine et saige duc François, Metz, 1547, fnc., sign. M) mentionne le pèlerinage d'Antoine à saint Nicolas « l’ancien patron des Lorrains : après sa victoire sur les Rustauds.

(3) Origine de la croix de Lorraine, 1885, br., 9p., Extr. de la Revue d'art chrétien.

l’histoire du duché, que cette croix double soit devenue « l'emblème par excellence de la Lorraine ». Ce raisonne ment vaut aussi pour notre saint Nicolas.

Le 13 août 1647, Innocent X confirma la création d'une confrérie sous le titre du patronage de saint Nicolas, totius Lotharingie patronus. La « fin principale » de cette confrérie ,après la gloire de Dieu et l'honneur du dit saint, était la « conservation de la personne {du duc de Lorraine], comme aussy de [ses] estats, vassaux et sujets ». Le duc Charles IV permit aux religieux bénédictins le 24 février 1648 de « faire faire les médailles en toutes sortes de métaux et les imaiges sur papier et velin de la dite confrérie représentant sainct Nicolas donnant la bénédiction cet [un] double Æ couronné et transversé d’une croix de Lorraine » (1). |

Ainsi les Bénédi:tins de Saint-Nicolas perpétuaient, probablement sans le savoir, la commune origine de la croix de Lorraine et du patronage de saint Nicolas. Cette coïncidence est piquante, si toutefois notre hypothese n'est point contredite par des faits que nous avons pu ignorer.

(1) Archives de Meurthe-et-Moselle, H 286. — Nous ne connaissons pas de médaille à ce type. Par contre, une tague de foyer du Musée historique lorrain, datée de 1660, porte à la fois une représentation de saint Nicolas bénissant et le Æ traversé par la croix de Lorraine. Cette t:que est également conservée au Musée de Metz et a été décrite par M. Émile CHENET, Musées de Metz. Catalogue des taques de cheminée, Metz, 1926, p. 14, n° 125.

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