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HARDOUIN DE LA JAILLE

Par M. Émile DUVERNOY

MENBRE TITULAIRE

Lorsque récemment la Lorraine donnait à l’Anjou un de ses fils, Msr Mathieu, lus tard cardinal et membre de l’Académie Française, elle ne faisait que lui rendre ce qu’elle en avait reçu : au xve® siècle en effet, de nombreux Angevins et Manceaux vinrent se fixer en Lorraine quand un mariage eut assuré à leur duc, René d'Anjou, le gouvernement de ce pays. Celui qui se fit la plus brillante fortune dans sa nouvelle patrie est peut-ètre Hardouin de La Jaille.

Cette famille de La Jaille, considérable en Anjou, a pris le nom du bourg de La Jaille, près de Segré. Elle était connue déjà au x1® siècle et, comme Ja plupart des familles très anciennes, avait un blason fort simple : d'argent à la bande fuselée de gueules. Dans les premières années du xve siècle, l'union de Tristan IV de La Jaille avec Lorette d'Anjou lui apporta La Roche-Talbot dans Je Maine, un riche domaine et un château qui parait avoir été très fort (1). Tristan mourut en 1429 dans le

(1) La Roche-Talbot (Sarthe, arrond. La Flèche, cant. Sable, comm. Souvigné-sur-Sarthe. Son histoire a été écrite par le comte D£ BEBAUCHESNE, Le chäteau de La Roche-Talbot et ses seigneurs, Mamers, 1893, in-8 de 378 pages, ouvrage auquel nous devons ces détails sur la famille d’Hardouin.

royaume de Naples où il avait suivi son prince, Louis II d'Anjou, qui voulait reconquérir ce royaume. II laissait un fils, Bertrand Ie, qui fut un capitaine vaillant et habile et prit une large part aux dernières batailles de la guerre de Cent ans, entre autres au recouvrement de la Normandie en 1449-1450. Il mourut en 1459. De son mariage avec Guillemette Odart, il avait eu deux filles, dont l’une se maria et l’autre devint abbesse d’un monastère d'Angers, et quatre fils se suivant ainsi : Philibert, Pierre, Hardouin, Bertrand II. Le troisième. Hardouin, fait l’objet de cette étude; avant d’en venir à lui, il est nécessaire de dire quelques mots de ses frères qui furent personnages d'importance et dont les carrières eurent, comme il est naturel, des points communs avec celle d’'Hardouin.

L’aîné, Philibert, se mit au service de René d'Anjou, devint son conseiller et son maître d’hôtel et mourut avant son père (1). Fils d’un vaillant guerrier, le second, Pierre, ne fut pas étranger aux armes et sut à l’occasion faire campagne; mais c’est surtout comme diplomate qu’il servit ses maitres successifs. Il s'était, dès 1443, attaché au duc de Bretagne; il le quitta, on ne sait pour quels motifs, se donna à René d’Anjou, devint son conseiller et son chambellan. Il se signala en 1479 par une difficile négociation avec Louis XI, un adversaire redoutable, au sujet de Bar-le-Duc (2), et le roi René fut si content de son zèle et de sa dextérité dans cette affaire que, par lettres patentes du 18 mai 1480, il le nomma grand sénéchal de Provence. Pierre avait épousé, vers 1462, Isabelle de Beauvau, dont la famille était une des premières de l’Anjou et mourut sans enfants en 1483. Le dernier des fils de Bertrand Ier, Bertrand II, n’imita pas ses frères, fidèles serviteurs de la maison d’Anjou. Il chercha fortune auprès du roi de France. Dès 1465, il avait le titre d'échanson de Louis XI; plus tard, il sera

(1) Mais après le 2 décembre 1455, date où il est question de lui dans une charte de René Ier (Arch. de Meurthe-et-Moselle, B 896, n° 116).

(2) Carmer, His. de Lorr., 2° édit., t. VI, col. 272 des preuves.

conseiller et chambellan de Charles VIII. Vers 1475, il épousa Catherine, fille de Guillaume Le Roy, seigneur de Chavigny en Anjou et en eut huit enfants qui perpétuèrent au xvi® siècle la lignée des La Jaille. Il mourut au plus tard en 149,6.

Nous revenons à Hardouin. La date de sa naissance est mconnue (1). Il s’attacha jeune à Jean d'Anjou, fils aîné du roi René qui gouvernera la Lorraine de 1453 à 1470 sous le nom de Jean II. Lorsque, le 1er juillet 1445, René nomma Jean son lieutenant général dans les duchés de Lorraine et de Bar et que le jeune prince vint s’établir à Nancy, il est probable qu’'Hardouin le suivit et quitta alors l’Anjou, son pays natal, pour la Lorraine. Bientôt son maître, content de ses services, voulut lui créer des intérêts dans ce duché. Il avait nommé Hardouin son conseiller, chambellan et grand maître d'hôtel (2); par lettres du 22 mai 1465, il lui donna, poursa vie seulement, et avec tous droits de haute, moyenne et basse justice, Condé-sur-Moselle et le Val des Faulx, fief important et assez peu éloigné de Nancy pour qu'Hardouin pût y résider sans négliger son service dans la maison ducale. Pour justifier cette libéralité, il rappelle qu'Hardouin la fidèlement servi dès sa jeunesse, non seulement en Anjou et en Lorraine, mais aussi en Italie où il Faccompagna dans une expédition contre Gênes et dans une entreprise pour conquérir le royaume de Naples, qu’il a mis plusieurs fois son corps en péril et fait grande dépense de ses biens par attachement pour lui (3).

La même année se formait contre Louis XI la Ligue du Bien public à laquelle adhéra Jean II. Sans doute

(1) Ce nom de baptême, Hardouin, assez rare au Moyen Age. est. le nom d’un évêque du Mans du vie siècle que l’on honore le 20 août.

(2) Avant 1464, car Hardouin contresigne avec ces titres les lettres patentes de Jean II sur les privilèges des Assises de la chevalerie (Rocévizr, Dictionn. des ordonnances de Lorraine, t. 1, p. 36).

(3) Original de ces lettres aux Arch. de Meurthe-et-Moselle, B 62%, n° 40.

Hardouin le suivit dans la guerre que cette Ligue occasionna; en tous cas il fut envoyé par son duc, en juillet 1466, à Montargis, pour négocier avec les agents du roi de France (1). Au printemps de 1467, Jean II envahit la Catalogne sur laquelle 1l a des droits du fait de son aïeule, Yolande d'Aragon, duchesse d'Anjou. Hardounm de La Jaille est avec lui, ou bien le rejoint peu après, car il contresigne des lettres patentes de son duc datées de Barcelone et des 22 septembre 1467 et 12 janvier 1468 (2). La Chronique de Lorraine, dont l’auteur était vraisemblablement de l’expédition, signale du reste, au paragraphe 58, que Jean IT a auprès de lui à Barcelone Hardouin, grand-maitre de son hôtel, et quelques autres (3). Et le duc ne tarde pas à le récompenser de ces nouveaux services : par lettres patentes faites à Palamos, un port de la Catalogne, le 19 novembre 1467, Jean fait savoir que Thiébaut de Neuchâtel, maréchal de Bourgogne, a refusé de lui rendre hommage pour ses fiefs de Lorraine et a ravagé le duché, qu’en conséquence, il confisque ces fiefs et donne à Hardouin celui de Chaligny (4). Générosité qui coûtait fort peu au due, car Chaligny était à conquérir sur ce rude joûteur qu'était Thiébaut de Neuchâtel, et de fait ne sera pris que l’année suivante. Don plus effectif et plus immédiat, à Barcelone, le 29 septembre 1469, Jean IT constitue à son fidèle Hardouin une pension annuelle de 565 écus d’or pour le récompenser des bons services qu'il lui a rendus dès son jeune âge (9). Et enfin, lorsque Jean IT meurt à Barcelone, le 16 décembre 1470, Hardouin est auprès de lui, car, dès le 18, il écrit au receveur de Pézenas pour lui annoncer cette

(1) BEAUCHESNE, p. 113.

(2) Arch. de Meurthe-et-Moselle, B. 790, n° 57; B 627, n° 204.

(3) C'est le seul endroit où la Chronique de Lorraine parle d’Hardouin de La Jaille. Au paragraphe 220, elle rapporte le combat singulier de Bidos et Roquelaure, sans nommer Hardouin qui est juge du camp. Notons que dans l'édition de la Chronique par dom Calmet, son nom est écrit de La Faille: dans l'édition Marchal, de La Gaiïlle.

({*) Arch. de Meurthe-et-Moselle, B 599, n° 16; Paul FourxNIFR, Chaligny, ses seigneurs et son comité, p. 103.

(") BEAUCHESNE, p. 118-119.

triste nouvelle et l’inviter à faire confectionner des habillements noirs pour les pages du défunt (1).

On le voit, Hardouin de La Jaille était étroitement attaché à la maison d’Anjou, et par les services qu'il lui avait rendus, et par les bienfaits qu'il en avait reçus. Et néanmoins, par une de ces situations doubles qui nous étonnent aujourd’hui, mais qui se voyaient alors couramment et que favorisait la complexité des liens féodaux (2), ilétait en même temps bailli de Chaumont-en-Bassigny, c’est-à-dire fonctionnaire de ce Louis XI dont les rapports avec son oncle René Ier et son cousin Jean I n'étaient pas souvent amicaux (3). Dans une lettre du 9 avril 1474, Louis XI dit que le capitaine Beauvoisien doit lui amener Hardouin de: La Jaille (4). Nous avons noté que Bertrand, le cadet d’Hardouin, était dès 1465, échanson de Louis XI; c’est lui sans doute qui a fait entrer son frère au service du roi.

Si Hardouin de La Jaille réside quelquefois à Chaumont, ou du moins y fait de temps à autre acte de présence, il est retenu le plus souvent à Nancy par ses fonctions auprès des ducs de Lorraine. Le 7 août 1471, il assiste à l’entrée solennelle du duc Nicolas, fils de Jean II, dans sa bonne ville de Nancy (5). Il s'occupe de l’écurie de ce prince et en 1471, Nicolas lui fait rembourser cent écus d’or, prix de deux chevaux qu’Hardouin a achetés pour son compte. La même année, Nicolas lui assigne une pension annuelle de 450 florins d’or pour l'indemniser de n'avoir pu toucher le revenu de la terre de Chaligny qui, la paix faite, avait été restitué à la maison de Neuchâ-

(1) Lettre publiée par BEAUCHESNE, p. 119-120.

(2) Selon BBAUCHESNE, p. 118, c’est en 1468 qu'Hardouin est pourvu de cet office; en tous cas, il est qualifié de baïilli de Chaumont dans les lettres du 29 septembre 1469 que nous venons de citer.

(3) En voici un autre exemple, et du même temps : Philippe de Raigecourt, qui avait été maître échevin de Metz en 1475, un des Sept de la guerre en 1479, devint en 1480 chambellan de René II (Cahiers lorrains, 1930, p. 43).

(a) VARsEn, Lettres de Louis XI,t. V, p. 231,

(5) LePaAce, Les archives de Nancy, t. 1, p. 56.

tel (1). Que Nicolas d'Anjou succombe à une mort prématurée et Hardouin passera tout naturellement au service de son cousin et successeur, René IT; le 4 août 1473, il est dans la suite de ce prince quand il fait son entrée à Nancy et qu'il promet de respecter les libertés des trois ordres (2).

La fortune territoriale de ce seigneur angevin en Lorraine s’accroît. Il possède toujours Condé et le Val des Faulx; 1l a acquis en outre, nous ne savons à quelle date, Bouxières-aux-Chênes, qui s’appelle alors le Grant Bouxiers et, le 23 décembre 1471, il rend hommage à Nicolas pour ces deux fiefs (3). Mais Condé et le Val des Faulx sont alors des dépendances du duché de Bar; c'est pourquoi, le roi René, comme duc de Bar, renouvelle, le 11 février 1474, le don que son fils, Jean IT, avait fait de ces terres à Hardouin (4), et, le 21 du même mors, celui-ci promet à René de tenir le château de Condé en bon état, de le garder en l’obéissance du roi de Sicile, dur de Bar, et d’obliger tous les sujets à porter les appels de leurs procès aux Grands Jours de Saint-Mihiel (5). Or un an plus tard, le 26 juin 1475, le roi René s’avisa de faire cadeau de Condé et du Val des Faulx à Isabelle de Beauvau, femme de Pierre de La Jaille, frère ainé d'Hardouin, pour la récompenser des bons services qu’elle avait rendus à la reine son épouse (6). Les lettres de donation

(1) Arch. de Meurthe-et-Moselle, B 970, folio 584 vo et 616. Dans le premier de ces articles de dépense, Hardouin est qualifié de bailli de Chaumont-en-Bassigny. Le duc ne lui sait donc pas mauvais gré d’être au service du roi.

(2) Arch. de Meurthe-et-Moselle, B 416, folio 1 vo. — Mais Hardouin ne conserve pas l'office de grand maître d'hôtel dont il avail été pourvu par Jean Il; dès le 28 décembre 1473, René II donne cette charge à Achille de Beauvau (Lerace, dans Mém. de la Soc. d’archéol. lorr. 1869, p. 355).

(3) Arch. de Meurthe-et-Moselle, B. 704, n° 24. — Le dénombrement de Bouxitres seul, en date du 24 janvier 1472, est sous le n° 23 de la mème layette; nous l'avons publié dans le Bull. de la Soc. d'archéol. lorr., 1910, p. 152.

(4) Lait indique dans la charte de 1475 que nous citons plus loin.

(5) Arch. de Meurthe-et-Moselle, B 621, n° 16, folia 9.

(6) Zbcd., B 622, n° 42, original.

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