‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 2)Chapitre 91 sur 101 · BR · texte numérisé non relu

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estiment la valeur de ces terres à 19.000 florins du Rhin et stipulent qu'Isabelle et son mari n’entreront en possession qu'après la mort d'Hardouin; mais Pierre étant l’ainé devait vraisemblablement mourir le premier, et de fait il disparaîtra dix ans avant son frère. Cette singulière libéralité où se reconnait l’incurable légèreté du roi René ne contenta personne; une convention intervint entre les deux frères où, moyennant un dédommagement en argent, Pierre renonça à ses droits sur Condé et Faulx et, à la supplique d'Hardouin, René révoqua en termes assez embarrassés sa donation à Isabelle de Beauvau (1).

Nous touchons au point culminant de la carrière d’Hardouin de La Jaille, aux circonstances qui vont le porter au premier plan. À la bataille de Nancy du 5 janvier 1477, Jean de Bidos, capitaine basque au service de René IT, avait fait prisonnier Antoine, demi-frère de Charles le Téméraire, connu sous le nom de grand bâtard de Bourgogne. II avait cédé à René ce personnage d’importance pour la grosse somme de 10.000 franes. Mais cinq ans et demi après la bataille, en juillet 1482, un autre combattant, Baptiste de Roquelaure, prétendit que Bidos et lui s'étaient engagés à se partager également le gain qu'ils pourraient faire dans cette journée, et qu'ainsi il avait droit à la moitié des 10.000 francs. Bidos soutint que l’assertion de Roquelaure était mensongère et les deux adversaires ne pouvant arriver à s'entendre, !l fallut, selon les coutumes d’alors, les appeler en combat singuher. Le titre de marchis que portaient les ducs de Lorraine leur donnait la prérogative de présider tous les duels judiciaires qui se faisaient entre la Meuse et le Rhin. D'ordinaire, ils déléguaient la présidence de ces duels au premier des grands officiers de Ja couronne, au

(1) Lettres patentes du 22 février 1:29. en original aux Arch. de Meurthe-e -Moselle, B 622, n° 43: comme René Il était alors gouverneur du d'iché de Bar pour le compte de son grand-père, il con rima ses ordres dans des lettres du 2% mars jointes à velles dun 22 février.

maréchal de Lorraine. De 1477 à 1489, cet office appartint au comte Oswald de Thierstein qui avait puissamment aidé René II dans sa lutte contre le Féméraire. Ce très grand seigneur était tout à fait qualifié pour être juge du champ clos, mais ses biens patrimoniaux se trouvaient aux environs de Bâle, il v résidait sans doute plus habituellement qu’à Nancy et c’est pourquoi Hardouin fut chargé de le remplacer.

Le duel devait avoir lieu à Nancy, le 22 octobre 1482. Dom Calmet (1) a rapporté longuement toutes les péripéties de cette journée qui se termina du reste sans effusion de sang, Roquelaure, quoique mandé trois fois à une heure d'intervalle par la voix des hérauts, n'ayant pas comparu, ce qui permit au duc d’accorder gain de cause à Jean de Bidos. Hardouin de La Jaille s’était donné beaucoup de mal pendant un mois pout tout préparer et régler de façon que le duel eût lieu, non seulement avec un cérémonial imposant, mais aussi conformément à l'équité la plus stricte et aux règles du point d'honneur, et que le duc püt en tirer gloire. Il ne voulut pas que l'expérience acquise dans cette affaire fût perdue et l’année suivante, dès les premiers mois sans doute, il la mit par écrit sous le titre que voici : Formulaire du gaige de bataille selon les réglements que dressa Hardouin de La Jaille par commandement de René de Lorraine, duc de Calabre et de Lorraine, l'an 1483. Comme cet ouvrage, très court du reste, est le seul qu'Hardouin ait écrit, comme il jouit d’une grande autorité dans le monde chevaleresque, il convient d’en donner ici un aperçu.

Dans l'introduction, Hardouin parle des usages observés, pour les combats en champ clos, en France, en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Angleterre et autres pays où 1l s’est trouvé, ce qui nous montre qu’il a beaucoup voyagé. Il explique comment le demandeur présente sa requête au prince et au maréchal. Le combat décidé, le maréchal fait venir le prévôt du lieu et un charpentier et leur commande d’aplanir et de sabler le

(1) Hist. de Lorr., t. 11, col. 1084-1087. La sentence rendue par le duc à la fin de la journée est dans les preuves du t. III, col. 288-294.

terrain et de construire des lices. Nous voyons ensuite comment on intime jour et heure aux champions puis ce qui est à faire le jour du cembat : comment les champions doivent être armés, comment le maréchal les introduit dans les lices et leur fait prêter serment, comment sur son ordre l'officier d'armes, c’est-à-dire le héraut, fait la criée, la requête que le vainqueur présente au prince, soit qu'il ait triomphé de son adversaire, soit que celui-ci n'ait pas comparu, comment le prince prononce la sentence et comment le vainqueur part honorablement du champ clos.

Ce n’est pas tout; Hardouin prévoit une douzaine de cas qui peuvent se présenter après que le gage de bataille a été échangé et donne le texte. parfois assez long, de la sentence que le prince doit prononcer dans chacun. Voici ces cas : l’un des champions reconnaît son tort avant le combat, ou meurt avant le combat et un de ses parents offre de le remplacer; ou meurt sans que personne le remplace, ou ne comparait pas; l’un des champions a fait assassiner l’autre avant le duel; l’un d’eux refuse de jurer, selon l'usage, qu'il a le bon droit, parce qu'il craint le jugement de Dieu plus que celui du monde; les deux champions se tuent l’un l’autre; aucun n’a remporté d'avantage marqué; l’un se reconnait vaincu; l’un est tué, mais sans s'être dédit; l’un est tué après qu’on l’a entendu reconnaître son tort. Cette énumération montre avec quel soin le sieur de La Jaille a creusé son sujet et envisagé toutes les hypothèses, même les moins vraisemblables. Et l’on s'explique que son traité ait eu longtemps force de loi et ait été reproduit dans différents ouvrages sur la matière (1).

(1) Le Formulaire du gaige de bataille se trouve dans quatre manuscrits du fonds français de la Bibliothèque nationale : 1967, ms. du xvi* siècle sur papier, et 1981, 14 513, 19.802, ms. du xv® siecle sur parchemin. L’un de ces manuscrits est décrit, sous le n° 6853 (change depuis), par Paulin Paris, Les manuscris français de la Biblio hèque du roi, leur his.uire, Paris, 1836-1848, 7 in-8, t. III, p. 165-167. — Il est imprimé parfois avec coupures, dans les ouvrage, suivants : Traiez et advis de quelques gen ilshommes françois sur les duels, Paris, 1586, in-8: Marc Vuzson DE LA COLOMBIÈRE, Le cras

Sent VI, © xx VI, 1930 à

I semble que René IT fut satisfait de la façon dont son fidèle serviteur avait agi et écrit dans cette circonstance délicate, car peu après il lui donna une autre preuve de confiance. Au printemps de 1483, il allait en Italie se mettre au service de la république de Venise; avant de partir, 1l constitua un conseil de régence de quatorze membres qui devait aider sa mère, Yolande, reine de Sicile, à gouverner les duchés de Lorraine et de Bar; Hardouin de La Jaille était un des quatorze (1).

A la fin de cette même année 1483, Hardouin devint seigneur de La Roche-Talbot, dans le Maine, par la mort sans enfants de son frère Pierre. Mais retenu en Lorraine par ses fonctions et par ses intérêts, il n’y résida pas et dans tous les actes d'administration de cette terre, on le voit représenté par son frère plus jeune, Bertrand. Le roi Charles VIII s’arrête deux fois dans ce château, en septembre 1488 et en août 1491, et c’est Bertrand qui le reçoit (2). Nous avons la preuve de la présence d'Hardouin à Nancy le 15 juillet 1487, jour où il est témoin d’une donation de René II à Gérard d’Aviller, un de ses meilleurs capitaines (3). Il était devenu bien Lorrain et ne semble pas être jamais retourné dans son Anjou natal. L'âge était arrivé d’ailleurs et ne lui permettait sans doute plus ces longs voyages qui avaient rempli sa jeunesse.’ Puis vint la mort qui dut l’atteindre dans le commencement ou le milieu de 1493, car le 17 octobre de cette année Bertrand de La Jaille, se qualifiant seigneur de La Roche-Talbot, désigne des procureurs pour faire hommage en son nom. Le plus jeune frère avait donc hérité de son aîné. Et comme Hardouin possédait Condé et le Val des Faulx à titre viager, le 29 novembre Bertrand remit à René IT les lettres de 1465 qui avaient fait ce don à son frère (4). Mais si Condé revint ainsi au duc,

théâtre d'honneur et de chevalerie, Paris, 1648, 2 in-folio, t. II, p. 71- 110; Bernard ProsT, Traité de la forme et devis comme on faict les tournois, Paris, 1878, in-8.

(1) Revue histor. de la Lorr.. 1930, p. 139-142.

(2) BEAUCHESNE, p. 122, 128-143.

(3) Arch. de Meurthe-ct-Moselle, B. 630, n° 52.

(4) BEAUCHESNE, p. 145.

Bouxières-aux-Chênes passa aux héritiers d'Hardouin, car, en 1517, le duc Antoine permit à Hardy Tillon, son chambellan et maître d’hôtel, de racheter à ces héritiers tout ce qui leur appartenait dans ce village (1).

Hardouin de La Jaille paraît ne s'être jamais marié; en tous cas, il ne laissait pas d'enfants, puisque à sa mort ses biens, tant en Lorraine que dans le Maine, passèrent à son frère Bertrand.

Pour avoir tout dit sur lui, mentionnons encore que le roi René le nomma, on ne sait en quelle année, chevalier de l’ordre du Croissant (2). Cet ordre que ce prince avait fondé en 1448 ne comprenait que cinquante chevaliers (3); en faire partie constituait donc un honneur enviable.

(1) Bull. de la Soc. d'archéol. lorr., 1910, p. 152.

(2) BeAucuesNe, p. 118, suppose que cette nomination daterait de 1 468.

(3) Journal de la Soc. d’archéol. lorr., 1900, p. 8.

© JEAN BAUFOUIN

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