‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 3)Chapitre 43 sur 109 · COMPTE RENDU DE L’EXERCICE 1928-1929 XLIX · texte numérisé non relu

COMPTE RENDU DE L’EXERCICE 1928-1929 XLIX

Avec M. Edmond EsrÈve, dont la disparition prématurée a causé parmi vous une douloureuse stupeur, nous quittons le domaine de l’archéologie et de l’histoire locale pour le cadre plus vaste de la littérature. Né à Saint- Brieuc en 1868, agrégé des lettres en 1894, M. Edmond Estève parcourut rapidement les échelons du professorat de Lycée pour arriver à l’Université de Nancy en 1910, d’abord comme maître de conférences, puis comme professeur de langue et de littérature françaises. Il était depuis 1907 docteur de la Faculté des Lettres de Paris, où il est mort au poste éminent de professeur à la Sorbonne.

Cette haute dignité était pour lui la juste récompense de son dévouement aux lettres; d’une courtoisie et d’une urbanité tout spécialement séduisantes, M. Estève possédait une culture générale étendue, un savoir solide, sans pédantisme, que vivifiaient à la fois un sens affiné du beau et une vision très aiguë de la vie moderne.

Sa thèse sur « Byron et le romantisme français » est un chapitre remarquable de l’histoire littéraire de notre pays, et ses travaux sur Leconte de Lisle ou André Chénier font autorité.

Mais si le passé lui était familier, le présent intéressait aussi M. Estève et nous nous souvenons encore des renseignements si précieux et si vivants qu'il nous rapporta de sa mission officielle auprès des grandes universités américaines.

Tout récemment, notre confrère, M. Bruneau offrait à ses collègues de l’Académie l’œuvre suprême de son beau-père, une pénétrante étude sur Alfred de Vigny, qu’il connaissait mieux que personne, De son style élégant et châtié, M. Estève y analyse avec une rare clairvoyance ce pessimisme hautain, qui constitue la philosophie personnelle de l’auteur des Destinées; il montre de façon évidente que, chez Vigny, cette conception amère du monde et de ses misères est à base de stoïcisme et de courage. Placé dans le milieu hostile de l’univers, l’homme fort doit y vivre bravement et sans plainte, et la meilleure illustration de cette doctrine élevée, ne

Sérir VI, t. xxvI, 1929 D

L SÉANCE PUBLIQUE DU 16 mar 1929

la trouvons-nous pas dans les vers admirables de la

Mort du Loup :

Ah, je t'ai bien compris, sauvage voyageur,

Et ton dernier regard m'est allé jusqu’au cœur.

I] disait : « Si tu peux, fais que ton âme arrive

« Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté,

« Où naïssant dans les bois j’ai tout d’abord monté.

« Gémir, pleurer, prier est également lâche.

« Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

« Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,

« Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

Quelque opinion philosophique ou religieuse que l’on professe sur le sens de la vie et les problèmes ardus de cette inquiétude métaphysique si éloquemment analysée naguère par notre collégue, M. Cuénot, on ne peut que ressentir de l'estime pour celui qui s’exprimait ainsi. C'était un homme. |

Nous avons tous pieusement placé en notre bibliothèque le dernier livre de M. Edmond Estève; nous le relirons souvent, et nous y puiserons de fortes leçons, en évoquant, non sans tristesse, l’attachante physionomie d’un écrivain, que l’Académie de Stanislas s’honore d’avoir accueilli et regrettera toujours d’avoir trop tôt perdu.

Cette belle culture française, que nous servons ici, chacun avec nos moyens propres, obscurément ou avec plus d'éclat, peut-être n’eût-elle pas été sauvée du germanisme triomphant, si, il y a onze ans, un grand capitaine n'avait su coordonner, sous sa direction ferme, les valeureux efforts des armées alliées. Et c’est en cela que le nom illustre du Maréchal Focx s'impose ici aujourd’hui à notre hommage admiratif et reconnaissant.

Le 8 novembre 1918, l’Académie de Stanislas dérogeait à ses statuts séculaires et, par acclamations, élisait membre titulaire le glorieux soldat qui, trois jours plus tard, imposait l'armistice à l'ennemi abattu. Le 16 novembre, du Quartier général des armées, le Maréchal. répondait à votre Président la lettre suivante :

« Monsieur le Président, Le vote de l’Académie de Stanislas me touche profondément

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