‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 3)Chapitre 47 sur 109 · L’AME DE LA LORRAINE LVI · texte numérisé non relu

L’AME DE LA LORRAINE LVI

dis-je, presque une brimade, comme celles où sont exposés, dans certaines grandes écoles, les derniers arrivants. Votre jeune confrère est heureux de trouver cette occasion traditionnelle de donner, devant ses anciens, une

sorte de vue générale sur les résultats de ses méditations personnelles.

Je voudrais vous entretenir d’un sujet — le plus beau qui s’offre à votre activité académique — que mes travaux et mon enseignement, depuis des années, m'ont permis d'examiner avec quelque détail : la Lorraine elle-même, et les traits qui caractérisent cette province dans la grande famille des provinces françaises, sœurs qu'un même esprit anime, mais qu’une aimable diversité distingue. Le sujet n’est point neuf : nombreux sont les articles et même les volumes qui lui ont été consacrés. L'auteur du Jardin sur l’Oronte, et, après lui, l’auteur de Pépète le Bien Aimé, ont étudié avec une sagacité, une pénétration inimitables, avec une piété digne d’éloges l’âme de la province où ils avaient vu le jour. Vier àrai-je, après ces grands noms, ramasser les miettes qu'ils ont laissé tomber? Je préfère porter dans le passé le problème qu'ils ont surtout étudié dans le présent. Et, d’ailleurs, est-ce bieaujourd’hui qu’il faut étudier l’âme lorraine, alors que l’esprit d’aventure a dispersé dans le monde tant de nos compatriotes? Alors que tant de guerres et de dévastations ont décimé notre race, ruiné notre sol, ramenant chaque fois chez nous de nouveaux cortèges d’'immigrants? Alors qu’une industrie puissante, née du sol de notre province et du génie de ses fils, a introduit dans nos départements par dizaines de milliers des Français de toutes les provinces de France et des étrangers de toute nationalité? Les murs de la capitale lorraine sont couverts d'affiches où les Gars du Nord, les Gars de l'Ouest, les Champenois, les Comtois, que sais-je encore, affirment gaiment leur loyalisme à des origines diverses et parfois lointaines. Ne risquons-nous pas, en étudiant le Lorrain d'aujourd'hui, de trouver, sous une légère écorce, un Picard d’hier, ou un Auvergnat? L'un des deux grands écrivains lorrains que je citais tout à l'heure n’accuse-t-il

LVII SÉANCE PUBLIQUE DU 16 mar 1929

pas l’autre de réunir en lui des traits de caractère du gendarme lorrain avec les tendances ancestrales d’un troubadour égaré dans nos brumes? N’avons-nous pas quelque chance de mieux saisir l’âme lorraine dans ces siècles du Moyen Age où notre province était restée elle-même, où le peuple attaché à la glèbe semblait s’incorporer au sol natal, où les familles nobles, sans négliger le service du Roi de France ou de l'Empereur, sans négliger le service de Dieu qui les appelait à la délivrance du sépulcre du Christ ou à la défense de la Chrétienté contre le Turc, faisaient souche sur place et se transmettaient durant des siècles le château fort bâti par le grand ancêtre?

Le premier chant qui s'élève de la terre lorraine est un

chant de guerre, la Geste des Lorrains. C’est un monde :

que ce vaste ensemble : les cinq chansons qui le constituent dépassent largement le chiffre de cent mille vers. La plus ancienne de ces chansons, Garin le Lorrain, reste l’un des chefs-d’œuvre de notre épopée nationale. Qu'’était son auteur, ce Messin, sans doute, qui appelle les Lorrains « les nôtres » et Metz « la noble cité de Metz »? Religieux, il n’était point un clerc, ni même un ami des clercs. Dans une page curieuse (1), il nous montre la Gaule ravagée par les Payens. L’ « Apostole », le pape de Rome, réunit à Lyon un grand concile : il y vient trois mille clercs, vingt mille chevaliers : « les premiers, richement fourrés de vair et de gris, montés sur de belles haquenées; les autres n'ayant plus d’autre arme que leur épée d'acier; sans écu, sans haubert et sans heaume; dénués de palefrois, de destriers et de bons mulets d'Arabie. »

« Seigneurs clercs », dit l’Apostole, « voyons ce que vous entendez faire. Ne mettrez-vous ici rien du vôtre? Ne donnerez-vous pas à ces gens-là les deniers et les chevaux que vous avez en si grand nombre? »

« Non, assurément », sire Apostole, « répondit l’Arche-

(1) Li romans de Garin le Loherain, édité par M. Paulin Paris, Paris, Techener, 1835, t. 1, p. 2 et suivantes.

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