L’AME DE LA LORRAINE LXI
du monde germanique, monte la garde; la Lorraine, dix fois envahie, dix fois dévastée, est la province de France où l’on naît soldat.
Mais ce serait une singulière erreur de croire que l'esprit de la Lorraine est militaire ou « militariste », que les populations de nos villes et de nos villages respirent la guerre « fraîche et joyeuse ». À notre époque, il semble bien que ce soit un sentiment très élevé du devoir, bien plus qu’une irrésistible vocation, qui a poussé tant de jeunes Lorrains à choisir la carrière des armes; aux temps héroïques du Moyen Age, ce qu’il y avait au fond de l’âme lorraine, c’est, bien plus que l’amour de la bataille ou le désir du pillage, le goût de l'aventure. Un vieil annaliste de l’époque des empereurs saxons, Widukind (1), l'avait bien vu, qui, dans son latin monastique, dit que la race lorraine (gens Lotharti) est prompte à se battre (bellis prompta) et avide de choses nouvelles (mobilis ad rerum novitates). L'aventure, c’est bien là ce que cherchait ce Jean le Lorrain, venu à Orléans pour défendre la ville contre les Anglais, qui refusa toute solde et voulut servir le roi de France « pour l'honneur et pour le plaisir ». L’habileté de cet obscur maître artilleur était proverbiale: Jeanne d'Arc se faisait accompagner de lui et lui désignait les ennemis qu'il devait viser de sa hacquebute infaillible. Son intervention, aux côtés de celle que Villon appelle la bonne Lorraine, décida de la victoire un jour qu'il abattit un Anglais, d’une taille merveilleuse, qui jetait l’effroi parmi les défenseurs de la ville. Jean le Lorrain et Jeanne de Domremy, ne sont-ce point là de belles figures d’hommes de guerre, et qui symbolisent heureusement l’âme fière et aventureuse de la Lorraine ?
Cette aspiration vers le nouveau, vers l'inconnu, vers le mystère se retrouve dans l’analyse du sentiment religieux
(1) Lotharit gens varia.…. et artibus assueta, bellis prompta, mobilisque ad rerum novilates (t. 1, p.30). Cité p. 40, note 125. par GLEicu (Leonhard), Der landschaftliche Charakter der Geste des Loherens, Bielefeld, R :nnebohm und Hausknecht, 1925, in-8° de x-56 p., carte. Diss. de Munich.
LXIT SÉANCE PUBLIQUE Du 16 mar 1929
tel qu'il se révèle aux diverses époques de l’histoire de Lorraine. Cette terre imprégnée de la doctrine du Christ, cette terre inspirée, comme dit Barrès, est restée longtemps attachée aux pratiques et aux croyances du paganisme; cette province si catholique a connu l’hérésie.
Dans l’histoire et la littérature du Moyen Age, le merveilleux payen s’allie d’une manière souvent inattendue au merveilleux chrétien. « Il était une fois un damoiseau qui avait épousé une fée, et qui en avait eu sept enfants. Ces sept enfants portaient tous naturellement, au cou, une chaîne d’or : quand ils la quittaient, ils devenaient cygnes, et retrouvaient, en la mettant, la forme humaine. » Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lorraine, qui ne voulut pas porter une couronne d’or où Jésus avait porté la couronne d’épines, et qui préféra au titre de roi de Jérusalem celui de baron du saint Sépulchre, était le
petit-fils de l’un de ces enfants-cygnes, l’arrière-petit-.
fils de la fée elle-même. Et ce ne sont pas là des racontars de vieille femme, mais le fruit des veilles savantes des généalogistes de l’époque; on les trouve à la fois dans la chanson de geste du Chevalier au Cygne et dans les Chroniques de Lorraine. On les retrouve, avec d’autres merveilles aussi étonnantes, dans le recueil qu’un moine blanc, Jean de Haute Seille, composa dans le silence de son abbaye, et qu’il dédia à l’évêque Bertrand de Metz (1).
Ces fées, que ne dédaignaient pas les écrivains ecclésiastiques, occupent dans les romans lorrains du Moyen Age une place importante. Dans une œuvre aujourd’hui bien oubliée, qui fut écrite au xur1e siècle, sans doute pour un comte de Vaudémont, Claris et Laris (2), nous voyons
(1) Li romans de Dolopathos, par Charles BRUNET et Anatole DE MoONTAIGLON, Paris, Jannet, 186, Bibliothèque elzévirienne. Voyez p. 317-346, et en particulier, p. 324 et p. 345. — Le Chevalier au Cygne offre la même légende, avec quelques variantes : Le Chevalier au Cygne et Godefroid de Bouillon, par le baron pe REIFFENBERG, Bruxelles, Hayez, 1846, Monuments pour servir à l’histoire des provinces de Namur, de Hainaut et de Luxembourg, t. IV, p. 18 et suiv. Voyez en particulier p. 53 et p. 98-94.
(2) Li romans de C'laris et Laris, éd. par Johann ALToN, für den litterarischen Verein in Stuttgart, Tubingen, 1884, in 8.