‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 3)Chapitre 61 sur 109 · ÉLOGE DU CARDINAL DE LORRAINE LXXV · texte numérisé non relu

ÉLOGE DU CARDINAL DE LORRAINE LXXV

qualités qui l’autorisaient à nourrir de grandes prétentions. Il avait l'esprit prompt autant que réfléchi. Il était doué d’un sens aigu des réalités grâce auquel, d’un coup d'œil, il pénétrait jusqu’au fond d’une question, en même temps qu’une vive intuition lui permettait de lire dans la pensée des autres. Aux larges vues d’un esprit cultivé et assoupli par l’humanisme, il ajoutait l’art de parler plusieurs langues étrangères, notamment l'italien et l’espagnol. De cet ensemble heureux sa conversation et son commerce prenaient un tel charme qu’on ne le quittait pas sans être émerveillé. On le disait un « doux et beau parleur » et si accomplie était sa grâce que le protestant Bèze déclarait : « Si j'avais l'élégance de Monsieur le cardinal de Lorraine, je convertirais la moitié de la France à ma religion. »

Par surcroît, ce qui n’a jamais rien gâté, c'était un homme fort bien fait. Haute stature, front découvert et large, barbe blonde, soyeuse et bien taillée, encadrant un visage allongé et un menton fortement marqué, il avait ce qui d'ordinaire en impose. En compagnie, sa figure était riante et joyeuse. Seul, il laissait ses traits se détendre et son air devenait pensif. Son teint alors, d’assez coloré qu'il était, se faisait iaunâtre et terreux. Au demeurant, il jouissait d’une santé excellente. I] n’était jamais malade et ses voyages. ses veilles, les plus durs travaux ne l’empêchaient pas d’être dispos.

Or il ne faut pas moins que tout cela pour être un grand homme, car il est nécessaire de voir clair là où d’autres sont aveugles; il importe d’être aimable là où d’autres s'irritent, et le suprême gage de la supériorité n'est-il pas de l'emporter là où d’autres succombent?

L’ambition du cardinal n’eut pas longtemps à attendre pour être satisfaite.

A peine recevait-il le chapeau que l’avènement inopiné de Henri 11 lui ouvrait les avenues du pouvoir. Il ne laissa pas s'échapper l’occasion. A la nouvelle du trépas de François Ier, il accourut à Paris et tout de suite s’empressa

LXX VI SÉANCE PUBIIQUE DU 16 Mai 1929

de se rendre utile dans l’espoir d’être bientôt indispensable. Il y réussit assez bien pour être, pendant les treize années du règne de Henri IT, le véritable maître occulte du royaume, s'étant glissé auprès de son ancien élève comme son conseiller intime et l'inspirateur de toute sa politique.

Connaissant les ressorts secrets de cette cour, il s’appuya habilement sur l’intrigante duchesse de Valentinois et, pour permettre à celle-ci de servir mieux ses desseins, il se montra hautain et dédaigneux à l’égard de la jeune reine Catherine de Médicis, cette fille de marchands enrichis, sans titre, sans couronne, sans seigneurie et dont les parents n'étaient les maîtres de la belle Florence que comme usurpateurs. Puis, ayant fait épouser par le dauphin sa propre nièce, la charmante, l’exquise Marie Stuart (1), fille de sa sœur Marie dont le mariage avec Jacques V avait fait, en 1538, la reine d'Écosse, il se trouva, à la mort de Henri II, l’oncle du roi de France.

L’oncle du roi! L'’orateur de la satire Ménippée le dit bien, il pouvait dès lors tenir le trône en curatelle et disposer de tout à son appétit, « comme faisaient anciennement les maires du palais ». C’est ce qui arriva. Son frère François fut chargé de tout ce qui regardait la guerre. Quant à lui, il s’empara de toute la politique. A trente-sept ans, il était le tout-puissant ministre du royaume de France.

S'il ne le fut effectivement que durant les quinze mois que compta le règne de François 11, il ne cessera néanmoins plus de l'être. Sa tenace volonté, sa connaissance avertie des affaires, la crainte qui s’attachait à son nom, son habileté hors de pair à résoudre les plus délicats problèmes, surtout ceux de l’ordre financier, qui, pour un État, sont les plus périlleux de tous, le rendront nécessaire. Même Catherine de Médicis, qui ne l’aimait pas, devra recourir à ce terrible « cardynal de Lourrayne », comme elle disait en son affreux jargon.

A l’avènement de Charles IX, derrière lequel grandis-

(1) Voir le joli portrait que donne de Marie Stuart Sainte-Beuve, dans les Lundi, t. 1V, p. 413.

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