ÉLOGE DU CARDINAL DE LORRAINE LXXXI
On aurait tort de penser que de telles préoccupations OMéstiques ont empêché sa politique d’être nationale. ! eut cette chance extraordinaire de pouvoir servir, également bien, par les mêmes moyens, sa famille et Stat. Certes, sa politique ne fut pas tendre. Elle fut mème d'une dureté implacable, puisqu'elle lui a valu d'être appelé le « Tigre de France ». Néanmoins, je crois Pouvoir avancer qu’elle fut non seulement sans passion et sans haine, mais suprêmement désintéressée.
Dès qu'il fut entré dans les conseils du pouvoir, il Vit que le péril de la France était d’être entourée d’États trop puissants, cet Empire allemand, le « mittel-Europa » de l'époque, héritier du Saint-Empire germanique, et Surtout l'Espagne de Philippe II (1). Il fallait les amoindrir, Pour cela on devait s'assurer des alliances. Or une seule était possible, celle de la Papauté. Pendant des années, le cardinal s’essaiera à la gagner et, tantôt échouant, tantôt réussissant, il finira par convaincre Paul IV que son intérêt était d’aider la France à s’emparer de Naples. Malheureusement le Pape se montra faible, lent, irrésolu dans l'exécution de ses engagements. Au surplus, Philippe II attaqua dans le Nord et, par la prise de Saint-Quentin, s’ouvrit la route de Paris. L’ex- Pédition de Naples, qui procédait d’une idée ingénieuse faillit déterminer un incommensurable désastre.
Dans l'Est, le cardinal fut plus favorisé, Ayant fait alliance avec quelques princes allemands mécontents de l'Empereur, il entraîna Henri II à la brillante conquête de Toul, de Verdun et de Metz. S'il échoua devant Strasbourg et dut interrompre cette très glorieuse campagne, c'est que les princes alliés, s’étant réconciliés avec leur Suzerain, lui furent soudain infidèles. Il conserva néanmoins ses yeux fixés sur la rive gauche du Rhin. Avec une clairvoyance remarquable et bien que, depuis Philippe le Bel, la France n’ait cessé de s'agrandir au détriment des
(1) L'empire de Charles-Quint avait été divisé après l’abdication de celui-ci. Le 16 janvier 1556, la couronne d'Espagne passait à Philippe 11 et, le 27 août de la mème année, Ferdinand, frère de Charles Quint, recevait la couronne impériale.
Séae VI L xxv1, 1929 F
LXXXH SÉANCE PUBLIQUE DU 16 mai 1929
terres d’Empire, il se disait persuadé que là, sur ce rempart naturel, était son salut et il déplorait qu’elle demeurûât si dangereusement ouverte du seul côté où, depuis des siècles, soufflait sur elle le « pernicieux et mauvais vent ». Ce n’est pas sa faute s’il ne put décider nos rois à «reborner » par là leur royaume, car il proclama sans arrêt que la possession du Rhin était la meilleure garantie de l’éternelle paix, celle du dedans comme celle du dehors.
De telles idées illuminent la vie d’un homme de splendeurs magnifiques. Cependant celui-ci était trop avisé pour ne pas convenir en lui-même que d’aussi grandes visées ne pouvaient se soutenir qu'avec, à l’intérieur, un pouvoir fort. Or il n’en était rien. Les rois que servait le cardinal perdaient leur vie dans les plus vains plaisirs et leur puissance était tenue en échec par leurs propres sujets.
Le pays ne lui donnant pas la force dont il avait besoin, il se résigna à pactiser avec ceux qu'il aurait voulu abattre. Il conclut donc la paix à Cateau-Cambrésis (1) avec le redoutable Philippe IT, ce Philippe II qu’une toile du Titien, dans la salle de l’Iliade au palais Pitti de Florence, nous représente debout, planté sur des jambes grêles, engoncé dans un vêtement aux larges manches bouffantes, au visage allongé et maigre encadré d’une barbe blonde, aux paupières lourdes et gonflées, aux lèvres épaisses et sensuelles et dont on ne sait pas, depuis qu’on a lu Louis Bertrand, s’il fut un affreux criminel ou un saint.
L'opération était délicate. 11 la réussit à l'honneur de la France. Le bronze de Marchetti dont s’orne le piédestal de la statue équestre d’Emmanuel-Philibert de Savoie, sur l’admirable place Saint-Charles de Turin, nous le fait voir au centre de la scène qui évoque la signature de ce traité et c’est justice. Le cardinal est de face, son chapeau cardinalice sur la tête. Un de ses bras est rephié sur sa poitrine. De l’autre, il appuie son menton, tandis
(1) Les pourparlers s'ouvrirent à l’abbaye de Cercamp le 8 octobre 1558 et le traité fut signé le 2 avril 1559. M. René Pinon a tort de ne pas regarder le cardinal de Lorraine comme son principal négociateur (Histoire diplomatique, de la collection Æistoire de la Nation française).