‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 3)Chapitre 75 sur 109 · RÉPONSE DU PRÉSIDENT AUX RÉCIPIENDAIRES XCIII · texte numérisé non relu

RÉPONSE DU PRÉSIDENT AUX RÉCIPIENDAIRES XCIII

Officiellement dans notre Compagnie. Certes, je ne puis me dissimuler les difficultés de mon entreprise qui, pour être menée à bien, exigerait un historien, un archéologue, un dialectologue, un philosophe et, peut-être encore, un théologien, et je ne suis rien de tout cela; j'espère, cependant que M. le professeur Bruneau et M. l’abbé Renard voudront bien excuser mon insuffisance en faveur de l'intention, et je les assure que, si mal exprimés qu'ils soient, mes sentiments de profonde estime à leur égard sont partagés par toute notre Compagnie, heureuse de les compter parmi ses membres.

Monsieur,

Vous avez été élu le 19 mars 1926; à cette même date,

notre toujours regretté confrère, M. Estève, quittant Nancy, cessait d’être membre titulaire tout en nous restant attaché comme associé-correspondant; cette coïncidence n’était pas fortuite : l’Académie ne pouvait mieux remplacer celui qu’elle perdait qu’en vous appelant à lui succéder, vous qui lui étiez si étroitement lié et dont les titres aussi solides que brillants devaient faire revivre au milieu de nous le souvenir de l’homme excellent, du lettré délicat qui, hélas ! devait bientôt être enlevé à l’affection des siens et de tous ceux qui n’avaient pu l’approcher sans être séduits par le charme de sa parole, l’aménité de son caractère, l'élévation de sa pensée; toutes ces qualités nous les retrouvons en vous et l’héritage de votre cher beau-père est en bonnes mains. Né à Givet en 1883, d’une famille fixée dans les Ardennes depuis de longues années et chez qui le goût des lettres était de tradition, vous avez quitté la région pour suivre les cours des lycées de Reims et Lakanal, puis ceux de la Sorbonne et, à vingt-trois ans, vous obteniez le diplôme d'agrégé de grammaire; professeur pendant deux ans au lycée d’Évreux, pendant trois ans, au lycée de Reims, vous avez été en 1913 nommé maître de conférences à la Faculté des Lettres de Nancy et, la même année, vous souteniez en Sorbonne vos thèses de doctorat. A trente ans vous aviez brûlé les étapes.

XCIV SÉANCE PUBLIQUE DU 16 Mai 1929

La guerre survint interrompant pour plus de quatre années le cours de vos études; simplement, noblement, vous avez fait votre devoir et trois citations, une blessure et la croix de guerre en sont le témoignage; démobilisé vous avez, avec la même simplicité et le même zèle, repris votre enseignement à la Faculté.

C’est en 1923 que, assistant à la séance solennelle de rentrée de l'Université, j'ai eu pour la première fois le plaisir de vous entendre; chargé du discours d'usage, vous aviez pris pour sujet l’étude des patois, de ce langage parlé, sans règles fixes et, bien entendu, sans orthographe précise, étude à laquelle mieux que personne vous pouviez participer puisque vous aviez passé votre enfance dans une région où un patois, apparenté aux patois lorrains, était encore d’un usage courant et que vous l’aviez appris comme il faut l’apprendre, vous l’avez dit vousmême, sur les genoux d’une mère.

Votre discours ouvrait, sinon à tous, au moins à grand nombre de vos auditeurs et à moi surtout, des perspectives inattendues sur l’importance de l'étude des patois au double point de vue historique et géographique, sur leur origine, leur développement et leur avenir et ce n’était pas sans une certaine mélancolie que vous en prévoyiez la mort prochaine. C’est qu'il en est des patois comme des costumes locaux : ce sont les vieux et les vieilles qui les parlent et les portent; les jeunes usent d’un français plus ou moins correct où le patois n’a laissé que son accent; les costumes sont à la mode de Paris, toujours avec un certain retard et il est aujourd'hui peu de village où les jeunes filles n’aient pas raccourci leurs robes et coupé leurs cheveux; ce n’est pas toujours sans protestation au nom de la morale et naguère une mère vieux jeu donnait comme preuve de la vertu de sa fille qu’elle était la seule du village qui n’avait pas coupé les cheveux. Peut-être un jour signalera-t-on les derniers patoisants.

Mais ce français et les patois qu'il remplace vous nous avez dit qu'ils ont une origine commune; c’est du latin transformé au cours des siècles et le jargon franco-latin de l'étudiant limousin rencontré par Pantagruel aux portes de Paris serait un exemple très exagéré de cette

Page 1