RÉPONSE DU PRÉSIDENT AUX RÉCIPIENDAIRES XCV
transformation; M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir; vous et moi nous parlons donc patois, le patois de l’Ile de France, le patois de Paris qui a fait tache d'huile, s’est répandu de proche en proche et peu à peu a supplanté les patois locaux.
I] faut donc, et vous vous y employez avec une activité féconde, se hâter de tirer des patois avant qu'ils disparaissent tous les enseignements qu'ils peuvent fournir et c’est dans ce but que, à la suite des Paul Passy, des Ferdinand Brunot, de l’abbé Rousselot, s’est formée une école de savants qui étudient expérimentalement la phonétique des patois; vous disposez à la Faculté des Lettres d’un laboratoire pourvu des instruments, des appareils les plus divers et les plus délicats, permettant d'enregistrer, de conserver, de reproduire tous les éléments sonores du langage, les phonèmes pour parler doctement, avec l'articulation, l'accent, etc. Ces appareils, vous les transportez de commune en commune pour comparer entre eux les divers patois, noter les particularités de chacun d’eux, les différents termes qui désignent ici ou là un même objet, expriment une même idée; c’est un travail considérable autant que pénible auquel vous consacrez tous les loisirs que vous laisse votre enseignement et qui doit aboutir à l'établissement d’une carte linguistique dont vous aurez été un des meilleurs artisans.
Rien ne vous coûte pour remplir ce que vous considérez comme un véritable apostolat, déplacements d’un bout à l’autre de la Lorraine ou des Ardennes, recherches dans les archives; mais aussi quel plaisir vous cause d’imprévues découvertes comme celle que vous citez dans une de vos études d’un mot patois actuel, vieux mot français oublié depuis des siècles puisqu'il faut remonter jusqu’à la chanson de Roland pour le retrouver.
Vous étiez déjà en pleine possession de votre sujet d'études il y a seize ans puisque vos thèses de doctorat portaient sur l’étude phonétique des patois d’Ardennes et la limite des dialectes wallons, champenois et lorrains: elles ont été suivies de nombreuses publications qui en étaient le complément indispensable : Manuel de pho-
XCVI SÉANCE PUBLIQUE DU 16 mar 1929
nétique, notes sur le patois de Gesponsart, les parlers lorrains anciens et modernes, trente-deux chartes de Mézières originales en langue vulgaire, notice sur Philippe de Vigneulles et tant d’autres.
À consulter seulement la liste de vos publications on reste confondu en songeant au labeur que vous avez accompli et on admire les qualités de finesse, de perspicacité, de méthode qu’il a exigées.
Une connaissance approfondie des vieux prosateurs et poètes français nous a valu une œuvre des plus intéressantes sur la poésie aristocratique de la fin du x111€ siècle à Clément Marot dont les prédécesseurs, y compris son père et à l’exception de Charles d'Orléans, étaient oubliés sinon inconnus comme Froissart célèbre seulement par ses chroniques, Jean Meschinot, Saint-Gelays, Molinet et bien d’autres. Le recueil que vous avez publié contient plus de 150 poésies traitant pour la plupart de l'amour courtois souvent avec une grande délicatesse et même quelque préciosité; mais il en est d’autres d’un ton plus relevé qu’on ne peut lire sans une certaine émotion comme celle où Charles d'Orléans captif songe à la douce France, dont il aperçoit de la Côte de Douvres les rives lointaines, ou bien encore celle où il célèbre le retour à la France de la Guyenne et de la Normandie arrachées aux Anglais et qui, animée d’un souffle patriotique, pourrait être transposée et appliquée à des événements récents; l'intérêt de cet ouvrage est augmenté par une longue notice très claire sur les formes des poésies de cette époque, leur métrique, leurs sujets, par des notes biographiques et bibliographiques suivies d'un glossaire à l’usage des profanes.
Vous nous avez fait apprécier ici un autre poème qu’on pourrait appeler l’Ihade lorraine où les personnages historiques et légendaires sont mêlés, où la chronologie n'est pas toujours respectée, mais où les événements s'y développent si logiquement, les caractères des héros, d’une unité parfaite, sont présentés de telle sorte que leur existence a été admise par certains auteurs et que Dom Calmet assure avoir trouvé dans un cartulaire de Saint- Arnoul de Metz la trace de la sépulture du père de Garin