RÉPONSE DU PRÉSIDENT AUX RÉCIPIENDAIRES CHII
vous montrez ce Breton déraciné perdant rapidement, sous l'influence de sa sœur, la foi assez peu assurée qu'il avait apportée de Tréguier à Paris. Vous n’hésitez pas, Monsieur l’Abbé, à voir en Renan un écrivain merveilleux, un artiste, mais non un philosophe et un historien. Sa Vie de Jésus, vie quelque peu romancée, fourmille de citations inexactes ou incomplètes, que le père Gratry a signalées dès l’apparition du volume, d’interprétations fantaisistes des textes anciens, interprétations qui ont été, il y a quelque temps, jusqu'à cette affirmation d’un critique que Jésus tel que le présentent les évangiles n’a jamais existé et qu’on l’a confondu avec un nommé Barrabas. Cette discussion des textes et des références, vous ne l’avez pas abordée et n’avez eu pour but que de montrer la fragilité de la vocation sacerdotale de Renan, si même cette vocation a jamais été en lui. Barrès disait de Renan que son désir était de rester catholique sans avoir la foi, et c’est ce qui semble ressortir de votre livre. Contraste étonnant : un petit-fils de Renan a fait en sens inverse, à soixante-six ans de distance, le trajet qu'avait fait la pensée de son aïeul; c’est encore Barrès qui le constate en rappelant le souvenir d’Ernest Psichari, l’auteur du voyage du centurion, tué en 1914 et qui se disposait, quand la mobilisation survint, à aller à Rome prendre ses grades et se faire ordonner; on ne peut cependant suspecter le patriotisme de Renan, et c’est lui qui, en pleine académie, déclarait que « quelqu'un qui est bien sûr d’être membre de l’Académie, c’est le général qui nous ramènera un Jour la victoire, on ne le chicanera pas sur sa prose et 1l sera élu par acclamation sans qu’on s'inquiète de ses écrits ». C’est ce qui était réservé aux maréchaux Joffre, Foch et Lyautey.
L’énumération de vos titres n': serait pas complète et je n’aurais pas montré toutes les faces de votre talent d'écrivain, si Je ne rappelais pas que, amoureux de la nature, vous avez chanté en vers harmonieux et lamartiniens, les beautés de la montagne, le charme de la campagne lorraine, la splendeur des jardins; clarté, élégance, telles sont les caractéristiques de votre génie poétique et vous n'avez qu’un éloignement, partagé
CIV SÉANCE PUBLIQUE DU 16 Mat 1929
d’ailleurs par bien d’autres, pour cette nouvelle école d’obscuriste qui, sous le cliquetis de mots sonores, de néologismes effarants et avec une exhubérance verbale incontestable, voile trop souvent la pauvreté des idées.
En vous acueillant, l’Académie de Stanislas ne fait que rendre justice à l’historien, au poète, au penseur que l’Académie française a déjà distingué à deux reprises, corroborant ainsi par sa haute autorité l’appréciation que toute notre Compagnie avait faite de la valeur de vos œuvres.