DEVISES CONJUGALES
Par M. Léon GERMAIN DE MAIDY
MEMBRE TITULAIRE
Il y a quelques années (1916), l'Académie de Stanislas a bien voulu publier une communication que je lui ai faite sur la mode des devises matrimoniales aux xv®x vie siècles (1). Auparavant, j'avais présenté cette petite étude à la Société des Antiquaires de France, où elle n'est point passée inaperçue et a provoqué quelques observations critiques (2). Je ne puis qu’en être satisfait, car j'y vois une preuve de la nouveauté et de l'intérêt du sujet; en outre, les deux objections consignées dans Île procès-verbal sont loin de nuire à mon opinion; l’une mêrre6 me paraît la confirmer. C’est la première, que voici :
« M. Enlard fait observer qu'il y a des devises simples et des devises doubles. Sur un anneau d’or découvert dans les fouilles de Thérouannes, il y a un exemple de ces dernières : Je vous tiens foi. — Gardez-la moi. » Mais, précisément, ne s’agirait-il pas d’un anneau de mariage, orné des devises de deux époux ? le texte, ce me semble, donne tout lieu de le penser. Il ne me paraît point que les
(1) Sur la mode des devises matrimoniales aux XVe-XVIe siècles, dans les Mém. de v Acad. de Stanislas, année 1916-1917.
(2) Bu:’. de ia Soc. des Antig. de France, 1917, p. 115 : Séance du 14 mars.
Sénix VI, & xxvI, 1929 1
deux propositions puissent émaner de la même personne * on ne donne pas sa foi à autrui en lui demandant de la garder comme une chose dont on se détache. C’est vraisemblablement- un fiancé qui dit à celle qu'il aime : « Je vous tiens ma foi; je vous assure de ma fidélité... » A quoi la jeune fille répond : « Gardez-la moi », ce qui implique tacitement un assentiment au mariage.
Je passe à la seconde objection : « M. Martin fait quelques réserves sur l'interprétation de la devise de Charles le Téméraire représentant le briquet avec Je l’at empris, à laquelle on a ajouté un peu plus tard bien en advienne ». Je ne vois nullement que Je l’ai empris fasse corps avec le briquet (1): on a pu l'y Joindre et ensuite y ajouter : bien en advienne (2): rien n'empêche d’y voir les devises de Charles et de Marguerite d'York durant leur mariage: une objection sérieuse serait de trouver ces devises sur des monuments antérieurs ou postérieurs à cette union; encore serait-1l possible qu'on les ait inscrits, par: habitude ou ignorance, à une époque où ces devises ne pouvaient plus régulièrement être d’usage.
Sans rechercher d’autres preuves, qui ne seraient sans doute pas difficiles à trouver, je vois l’attribution de ces deux devises établies par la miniature, représentant Charles le Téméraire et Marguerite d’York, que M. le comte de Loisne a publiée dans le Bulletin archéologique de 1902, pl. LV; ces époux sont figurés debout; au-dessous sont leurs armoiries avec, chacune, une inscription, qui ne saurait être que la dévise personnelle; or, la première, celle de Charles, est : Je lay Enprins ; l’autre, celle de Marguerite : Bien en avienge (3).
1) Le mot du briquet paraît être : Ante ferit quam flamma micet,
(2j C'est ce que l’on peut voir sur une médaille de Jean de Candida, tout récemment reproduite par M. Victor Tourneur dans la Revue belge de Numismatique, 1919, p. 257.
(3) Comte De Loisxe, Portraits inédits de Philippe le Bon et d’'Isabelle de Portugal, de Charles le Téméraire et de Marguerite d' York, dans le Bull. archéol., 1902, p. 495-501. — Voici une nouvelle preuve produite depuis la rédaction de mon travail. Le Bulletin de la Socrèté des Antiquaires de France mentionne, à la séance du 2 juillet 1919 (p. 182), une communication du comte Durrien : il « signale l'exis-
Deux autres planches de la même très intéressante communication confirment le partage que j’ai fait, entre Philippe le Bon et sa troisième femme, Isabelle de Portugal, de l'inscription double donnée généralement comme une devise de Philippe seul. La planche LIV le représente debout : au haut, on lit Mon joye, ce qui est une devise de famille: mais au bas sont ses armoiries, au-dessus desquelles est inscrit : Autre Naray, sans plus. La planche précédente (LITI) est bien davantage instructive; on y voit debout le même duc et sa dernière femme, celle-ci à la droite: au-dessus de chacun sont les armoiries, et plus haut, les devises. Que lit-on? Tant que je viue pour Isabelle et Autre Naray pour Philippe. — Je n'insiste pas (1).
Parmi les devises que je trouve attribuées au grand bâtard de Bourgogne, je n’en remarque pas qui aient une apparence matrimoniale; mais il en est autrement de Ainsi le Veul porté par sa femme, Marie de La Vieuville (2); ne serait-ce pas un acquiescement à lui accordé au temps des fiançailles ?
Nous ne quitterons pas complètement la Bourgogne avec les deux devises suivantes qui sont incontestablecelles de deux époux. Je lis, en effet, dans la Revue historique et archéologique du Maine (t. XX, p. 128), que le duc de Bedford (3), troisième fils du roi d'Angleterre Henri IV, prit pour devise une racine, avec le mot a vous
tence, à la bibliothèque de Metz, d’un livre d'heures provenant de Marguerite d’York, veuve de Charles le Téméraire, et qui porte la devise Dieu en aviengne. »
(1) Dansle Bull. archéol. de 1901, p. 53, le même érudit (Les tableaux de ! Église d'Hesdigneul-lès-Béthune) décrit une figuration des armoiries d'Isabelle de Portugal avec pareille devise : « Tant que je vive. 1500 ». (Cf. Épigraphie du Pas-de-Calais, t. 11, p. 31.)
Entre autres devises, on attribue à Philippe le Bon J'ai hâte et à Charles le Téméraire moult me tarde. Se rattacheraient-elles à des désirs matrimoniaux? Il conviendrait d'étudier l’usage qui a été fait de ces deux devises. — La dernière, inscrite traditionnellement sur les pots de moutarde de Dijon, est très connue; elle a même donné lieu à une fausse étymologie de Moutarde, mot dans lequel certains auteurs ont vu une déformation de la devise.
(2) Jules RouYer, Rev. num., 1899, p. 373.
(3) Jean Plantagenet, né en 1389, mort en 1435.
k NOUVELLE ENQUÊTE SUR LES DEVISES CONJUGALES
entier, à quoi la femme, Anne, sœur de Philippe, duc de Bourgogne, répondait : J'en suis contente.
J'ai proposé de regarder comme une devise matrimoniale le mot Cher don accompagnant le chardon des Bourbons; pareille opinion est exprimée dans un travail publié en 1888; l’auteur s'exprime ainsi : « L'introduction du chardon dans les attributs des ducs (de Bourbon), dit M. Tudot (1), eut lieu à l’occasion du mariage de Louis IT avec Anne d'Auvergne. Le chardon était un rébus qui voulait dire : cher don. — Le chardon figurait dans l’ornementation du collier de l’ordre de Notre-Dame de Bourbon créé par Louis II en 1370, à l’occasion de son mariage; on le trouve sur des jetons accostant l’écu de Bourbon, dans les chapelles de Sauvigny, dans les vitraux de Notre-Dame de Moulins... (2) » On pourrait citer d’autres exemples de cet emploi. Mais 11 convient d'ajouter qu'il ne s’agit pas d’un chardon ordinaire : celui des Bourbons est le chardon Marie (Srlybum marianum des botanistes), qui était consacré à la Vierge (3).
Il y a bien longtemps que la fameuse devise désolée que l’on donnait à Valentine de Milan, pendant son veuvage, m'a inspiré des doutes quant à son attribution et quant à sa signification; car il pourrait y avoir là une devise de fiançailles : Rien ne m'est plus, c'est-à-dire davantage, que celui qui va être mon époux. Or, voici l'opinion exprimée très récemment par M. Coville dans le
(1) «+ Congrès archéologique de Moulins, 1854, p. 326. »
(2) Journal des savants, janvier 1914 : Coville, Valentine Visconti et Charles d'Orléans (d’après les ouvrages d’'Émile CoLLas, Pierre CHAMPION et F.-M. GRAvES); analyse donnée par la Revue historique, mars-avril 1914, p. 412.
(3) On croyait que les points blancs dont ses feuilles sont semées provenaient de gouttes de lait de la Sainte Vierge alors que, pendant une station de la fuite en Égypte et tandis que, assise, elle donnait le sein à l'Enfant Jésus, saint Joseph l'aurait avertie de l'approche de gens d'aspect suspect. Marie écarta vivement l’enfant pour se lever et des gouttes de lait tombérent sur les chardons voisins, qui en restèrent parés ainsi que leur espèce. — Ce chardon est tout à fait différent de celui des armoiries de Nancy, qui rappelle la guerre contre Charles le Téméraire et qu’explique parfaitement la devise Von inultus premor, ainsi que sa traduction populaire : Qui s’y frotte, s'y pique.
Journal des savants : « La devise de Valentine : rien ne m'est plus, plus rien « ne m’est paraît avoir été inventée par Claude Paradin, dans ses Devises héroïques, 1557, et elle est en réalité celle de Marie de Clèves, troisième duchesse d'Orléans. »
YŸ a-t-il là une plainte de veuve désolée? J'en doute. Marie survécut à Charles, mort en 1465; mais il semble qu'elle n'ai pas tardé à se remarier; elle convola en secondes noces avec Jean, sire de Radodanges et mourut en 1487.
La seconde femme de Henri VIII, roi d'Angleterre, Anne Boleyn, parait avoir choisi une devise conjugale. En effet, au Vatican, dans la grande salle de la Bibliothéque, on voit deux vitrines où sont exposés des manuscrits, il s’y trouve « une lettre autographe d'Anne Boleyn à Henri VIII. Elle est signée A. B. et porte en souscription :
Votre loiale et plus assurée serviteure Autre ne cherse (1).
Voilà bien ce me semble, une déclaration de fiancée qui ne se pique pas de discrétion.
Encore un document qui, cette fois, nous ramène en Lorraine. C’est une édition incunable de la Cité de Dieu, à la Bibliothèque de Besançon. On lit sur le volume : « Ce livre est à seigneur Perrin Roucel, seigneur de Talange fil a feu Noble homme seigneur Nicole Roucel lainsne (2) qui Dieu absolve »; puis, plus loin « Et est présentement a moy Jacque de Gournay, S' de Bazoncourt filz de feu Sr Thiebault de Gournay lequelle (sic) il ma cheu donnez par son testament. » Ainsi que le dit Castan, « Thiébaud de Gournay avait épousé, dans la
(4) Cherche. — M6' X. BARBIER DE MoNTAULT, Le Guide du pèlerin aux églises de Rome et au palais du Vatican. Arras, s. d., in-12; voir p. 432. — A. CnassanTet Henri Tausin (Duct. des devises, t. 1, p. 2) donnent pour devise à « Charles de Laloing » : Aultre me quiert. Y aurait-il là une intention matrimoniale?
(2) L’ainé.
première moitié du xvi® siècle (1), Perette de Roucel; il tenait de son beau-père ce volume, qu’il légua à son fils puiné Jacques (2), seigneur de Bazoncourt. » — Aux revers des deux plats de la reliure, on lit : « Quant Dieu vouldra || T. De GOURNAY || Dum spyro spero (3) ». — N’apparaît-il point que ce texte latin est la devise de Thiébaut de Gournay, tandis que Quant Dieu vouldra se rapporte à sa femme, Pérette de Roucel, et a dû être adoptée à une époque antérieure au mariage? Nous la retrouverons plus loin, au xviie siècle. Elle se rapproche singulièrement de la devise de Marguerite de * Neufchâtel, femme de Henri de Thierstein, que j'ai citée dans mon étude précédente et qui m’a paru être : Quant Dieu veult, le dernier mot étant incertain.
L'église de Douriez (Pas-de-Calais) a été construite au xvi® siècle, par le seigneur du lieu, François de Créqui, « gouverneur et sénéchal du Boulonois, conseiller et chambellan du roi, chevalier de son ordre, vivant en 1518 et mort sans postérité »; il avait épousé en 1473 Marguerite Blondel, dame de Longuilliers (4). On voyait autrefois dans cette église le monument funéraire des conjoints. Une description faite vers 1640 dit, en parlant du fondateur : « Au côté de l’Évangile..., son tombeau et celui de son épouse...; au milieu un tronc (5) contenat l’image de Notre-Dame de Boulogne; aux deux cûtés du tronc, trente-deux quartiers d'armes des alliances (6) tant de sa part que de son épouse, avec la devise : Quand, sera-ce ? Quand Dieu voudra (7). »
(1) Aug. Castan, qui n’a pu consulter que le Simple crayon de Husson-l'Écossais, s’est trompé légèrement : la mariage est du 20 juin 1497 (Metz ancien, 11, 96). Pérette mourut en 1508.
(2) Jacques est né d’un second mariage.
(3) Aug. CAsTAN, Catalogue des incunables de la bibliothèque publique de Besançon, 1893, n° 134, p. 89-90.
(4) Sans doute Longvillers, Pas-de-Calais, arrond. Montreuil-sur- Mer, cant. Étaples. — Dict. de Moréri, édit. de 1759, art. Crequi degré XIV, p. 246.
(5) Un tronc d'arbre.
(6) Plus exactement : des ancêtres.
(7) Épigraphie du Pas-de-Calais, arrondissement de Montreuil, canton de Campagne-lès-He:din, par M. Roger Rob1ière, p. 33.
Il me paraît impossible de ne pas dédoubler le texte donné comme formant une seule devise, d’en refuser le partage aux deux époux et de le faire remonter à l’époque de leurs fiançailles : à Francois la question Quand sera-ce? impliquant son impatience de voir arriver l'heure du mariage; à Marguerite, la discrète et charmante réponse : Quand Dieu voudra.
Ces inscriptions de Douriez ayant été empruntées à un travail de M. Roger Rodière, de Montreuil-sur-Mer, j'ai tenu à interroger cet excellent et savant confrère sur les autres devises d'apparence conjugales qu'il aurait pu rencontrer. Je crois devoir reproduire, sans y rien changer, la réponse qu'il a bien voulu m'adresser (1918) :
« On voit souvent en Artois, au-dessus des portails d'église des xvi£ et xvi1e siècles, un arc de grès avec écussons, date et inscriptions en relief, habile travail des piqueurs de grès de la région. L’écu seigneurial est souvent accompagné de la devise familiale ou personnelle, parfois mal rendue par l’ouvrier qui ne savait pas lire, Ainsi, au Transloy, l’écu d'Happlaincourt est accompagné de la date 1539 et de ces mots :