INSCRIT
à propos d'une sculpture symbolique
Par M. Léon GERMAIN DE MAIDY
MEMBRE TITULAIRE
En différentes contrées de la France, aussi bien qu’à l'étranger, on trouve, sur la façade des maisons anciennes, le plus souvent au -dessus ou à côté de la porte principale, des inscriptions de genres divers, contemporaines de la construction; elles offrent un intérêt très réel et l’attention de la Société des Antiquaires de France s’y est déjà portée (1). Outre des inscriptions, on remarque quelquefois des emblèmes ou des symboles qui mériteraient d’être étudiés; mais certains archéologues les négligent parce qu'ils n’en saisissent pas la valeur; d’autres qui prennent le soin de les relever se trompent sur leur signification. Je voudrais proposer, à ce sujet, une rectification qui me paraît opportune.
En 1894, le regretté commandant Mowat a publié un charmant article sur les inscriptions extérieures des malsons de la Teste (2); 1l y a fait dégager, au-dessus d’une porte, une sculpture rustique, en forme d’écu héraldique
(1) Bull. de la Soc. nation. des Antiquaires de France, 1901, p. 154- 159 : communication de M. Guiffrey.
(2) La Teste-de-Buch, Gironde.
Serre VI, !. xx V1, 1929 2
presque carré, « dont le champ est occupé à peu près en entier par un cœur en relief très prononcé, entre deux rameaux d’olivier ou de laurier. Cet écusson partage en deux la date 1663, gravée sur la plate-bande de l’entablement ». Le cœur orffe le monogramme du nom de Jésus,
Is, et plus haut, dans chacun des lobes, sont deux lettres, l’une au-dessus de l’autre : à dextre, C (ou peutêtre G) F; à sénestre, D M. — M. Mowat, moins versé dans la symbolique populaire moderne que dans l'épi-
graphie romaine, a pensé qu'il y avait là les initiales d’une invocation pieuse, telle que Cor Domini Filit Mariæ, ou, en voyant un G dans la première lettre, Gloria Deo Filio Mariæ « Dans ce cas, ajoute-t-il, les rameaux seraient de laurier, à cause du mot Gloria, tandis qu'avec le mot cor on pourrait y voir plutôt des branches d’olivier faisant allusion à la prière du Christ sur le Mont des Oliviers (1). » M. Mowat a laissé entendre ainsi qu’il considérait le cœur comme étant celui de Jésus; mais ce cœur divin, que je n’ai jamais vu sculpté sur une façade de maison, est facile à reconnaitre : outre certains ornements spéciaux qui d'habitude l’accompagnent, il est toujours, sauf oubli ou accident, marqué, au côté dextre, d’une plaie qui rappelle le coup de lance (2), et je n’ai pas souvenir d’avoir rencontré ce cœur chargé d’une inscription.
Quelle est donc la signification du symbole dont il s’agit ? Elle me parait fort simple et naturelle : à mon avis, les initiales sont celles des prénoms et des noms de famille portés par deux époux qui ont fait bâtir la mai-
(1) Robert Mowar, Les inscriptions pieuses de la Teste, extrait de la Revue catholique de Bordeaux. Bordeaux, 1894, gr. in-8° de 10 p: voir p. 7-9, figure
(2) Joann., XIX, 33.
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son (1) et qui attestent leur amou conjugal ainsi que leur piété; ils n’ont qu’un cœur, et dans ce cœur est inscrit le nom de Jésus; les deux rameaux, probablement d’olivier, indiquent la paix dans laquelle ils vivent et dont ils souhaitent la durée.
Environ quatre-vingts ans plus tard, à Milly-devant- Dun (Meuse). on remarque un sujet analogue, quant à l'unité de cœur de deux époux. Il est dit, en effet, à propos de cette localité : « Au-dessus de la porte d’une maison du village entourant un œil-de-bœuf en forme de cœur que soutient une main placée, de chaque côté, on lit ces mots : Nous ne sommes qu’un. Puis les initiales I. B. B. — E. L. C. et la date 1742. On a voulu, sans doute symboliser ainsi l'amour conjugal (2). »
Autrefois, en différents diocèses, ce vœu d'union parfaite était exprimé dans la cérémonie du mariage; ainsi, le Manuel de Reims de 1554 contient cette formule qu’employait le prêtre, faisant mettre par l'époux l’anneau sur les doigts de l’épouse avant de l’arrêter à l’avantdernier ou annulaire :
Ad pollicem. Par cest annel l’Église enjoint
Ad indicem. Que noz deux cueurs en un soient jointz Ad medium. Par vraye amour et loyalle foy
Ad modicum. Pourtant je le metz en ce doy (3).
Je rappellerai encore, d’autant plus qu'il s’agit d’une communication faite ici même, une affique allemande apparemment du xvi® siècle, présentée par le comte de Marcy et sur laquelle est exprimé le même souhait : Mien © vnd Dein © Est ein © ; le mot cœur (Herz en allemand moderne) est remplacé par son image (4).
(1) Je pense que les initiales du mari sont à dextre, celles de la femme à sénestre, et que les prénoms sont indiqués au-dessus des noms patronymiques.
(2) Abbé Nicouas, Inscriptions de l’ancien décanat de Dun, dans les Mém. de la Soc. des lettres, sciences et arts de Bar-le-Duc, IVe série, t. IV (4905-1906), p. 29-30.
(3) Bulletin historique, 1902, p. 287.
(4) Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, 1885, p. 96. .
Il y aurait toute une étude à faire sur le nom de Jésus inscrit dans le cœur du fidèle et sur les autres images ou symboles divins que l’on y a placés. Pour abréger, je citerai seulement quelques exemples qui se rapportent spécialement au Nom et qui se trouvent sous ma main.
Je lis, de saint Ignace d’Antioche, sans savoir à quelle époque remonte cette légende (1) : « livré aux bêtes dans l’amphithéâtre, ce saint a la poitrine ouverte par la griffe d’un lion et l’on y voit le monogramme du Christ (2) tracé sur son cœur en caractères lumineux (3). »
Sur la porte de l’église paroissiale de Barisey-au- Plain (Meurthe), on a relevé cette inscription en majuscules : Que toujours J'es (4) Christ en nos cœurs soit escript. 1583 (5). Il y a là un distique, et c’est pour la rime que l’auteur a mis Jésus-Christ ; mais, je crois que l’on n’en peut douter, il a fait allusion au monogramme du nom de Jésus que l’on était habitué à voir sur une multitude de monuments et d'objets divers, ainsi que dans des livres.
On retrouve ce distique, doublé d’un autre en l’honneur de la Sainte Vierge, à Montfaucon (Meuse) :
Que touiours Jesus Christ En nos cœurs soit escript; Que touiours Nostre Dame Soit escript en notre ame (6)
Ce serait s’égarer que de rechercher ici une différence
(1) Je ne la vois pas dans La Légende dorée traduite par Theodcr DE WizewWaA, 1902; voir p. 145.
(2) L'art sacré, numéro du 15 août 1903, p. 4.
(3) Je doute que la légende soit assez ancienne pour qu’il s’agisse du monogramme constantinien, ou même de XPC, XPS; on se sert très souvent, chose d’ailleurs fâcheuse, de l’expression s Monogramme du Christ » pour désigner le monogramme du nom de Jésus.
(4) Cette abréviation est tout à fait insolite; je pense que le copiste a lu Jes au lieu de Jhs ou Jhs.
(5) E. OLRY, Répertoire archéol. des cantons de Colombey et Toul- Sud, p. 62, à la suite des Mém. de la Société d'archéologie lorraine de 1865. | (6) Abbé Pocnon, Hist. de Montfaucon d’Argonne, Sedan, 1890, in-8°; voir p. 435.
entre le cœur et l’âme; le dernier mot n’est, dans ce quatrain, là que pour la rime; de même, il ne s’agit point d’une formule MVotre-Dame; on a songé sûrement au monogramme du nom de Marie, qui accompagnait si souvent celui de Jésus; mais 1l était beaucoup plus varié : d’abord composé des deux lettres M A (initiale et finale du mot Maria) diversement assemblées, 1l s’augmenta parfois, depuis le x vite siècle, de la consonne R et j’ai vu des moncgrammes, plus récents, dans lesquels entrent toutes les lettres du nom. |
En un éloge de dom Noël Mars, prieur de Lehon (Côtesdu-Nord), mort en 1611, dom Lobineau a dit : « Sa piété paraissait jusque dans la signature qu’il employait dans ses lettres, qui était un cœur, au milieu duquel était un nom de Jésus, avec ces deux autres mots : O amor! qu’il avait sans cesse à la bouche pour témoigner de la vive ardeur et de l’amour céleste dont 1l était enflammé (1). »
A Conchil-le-Temple (Pas-de-Calais), la cœur d'une « vertueuse damoiselle », femme du seigneur du lieu, morte en 1631, est inhumé sous une dalle ornée, dans le haut, d’un cœur où sont inscrits, l’un au-dessus de l’autre,
le nom de Jésus, LS, et celui de Marie M A (2).
En la même année 1631, mourut le prince Charles de Lorraine-Chaligny, né en 1611, qui, après avoir été évêque de Verdun, entra dans la Compagnie de Jésus et devint supérieur de la maison professe de Toulouse. où se termina sa vie. Son cœur fut donné aux Jésuites de Verdun et placé en un monument que son frère Henri II. comte de Chaligny, marquis de Mouy, fit ériger dans leur église. En 1766, un membre de la famille Regnard de Gironcourt voyagea à travers la Lorraine et a laissé un récit manuscrit très intéressant de ce qu’il y a trouvé de plus remarquable (1). Parlant de l’église en question.
(1) C.-A., La Société de Bretagne et l'ordre de Saint-Benoit, dans la Revue bénédictine, 1894, p. 101.
‘ (2) Roger Ropière, Épigraphie historique, héraldique et campanaire de l'arrondissement de Montreuil : VI. Canton de Monireuil-sur-Mer, 1904, in-40, p. 157.
(1) 11 appartenait à feu Mme Laloy, née Regnard de Gironcourt, qui a bien voulu me le prêter; j'en ai copié une bonne partie.
il dit : « Au pied du maître-autel.. est la sépulture de M. Psaume (1), fondateur. A côté, sur un pied d’estal de marbre est un ange qui tient un cœur d'argent, et c'est le cœur du P. Charles de Lorraine, Jésuite. Sur le cœur est gravé un nom de Jésus et on y lit Deus cordis met... » |
Un carreau vernissé, daté de 1765, offre cette inscription : « Que le très saint nom de Jésus soit éternellement gravé dans nos cœurs; qu'il nous serve de bouclier à l'heure de la mort (2). »
Parfois aussi l’on a confondu, avec le cœur de Jésus, des cœurs animés d’un amour tout profane; mais je m'arrête. J'en ai dit assez, me paraît-il, pour montrer l'intérêt que présente l’étude des symboles divins dans le cœur des fidèles et les précautions qu'il convient de prendre pour ne pas se tromper sur le sens de ces images.
(Avril 1917.)
APPENDICE. — Ayant eu récemment l’occasion de revoir l’intéressante Histoire des enseignes de Paris d'Édouard FouRNIER, publiée en 1884 par le bibliophile Jacob, j'y ai remarqué une méprise analogue à celle dont je viens de parler. Ne sachant si elle a déjà été relevée, il me paraît convenir de le faire ici, comme complément de ma petite étude. Il s’agit cette fois d’un cœur du x vie siècle, dans lequel est inscrit non pas le nom de Jésus, mais le mot Christus, apparemment par un Réformé.
« On peut dire avec certitude, — lit-on dans l'ouvrage cité, à propos de la Réforme, — que libraires et imprimeurs devinrent la plupart sympathiques à ce mouvement général de protestantisme, que les savants et les lettrés avaient si puissamment encouragé à la cour de François Ier. » À l’appui, l’auteur reproduit « quelques marques ou enseignes typographiques dont les devises sont tirées de la Bible et des Évangiles ». Et, pour com-
(1) Le célèbre évêque Nicolas Psaulme mort en 1575; il avait fondé la maison des Jésuites vers 1570.
(2) Mém. Soc. Acad. Oise, 1889, t. XIV, p. 5.
mencer, il nomme : « Jean André, libraire : un cœur au milieu des flammes, avec ce mot Christus.. et audessus, cette inscription : Horum major charitas (c’est-àdire : le plus grand amour des vrais chrétiens) (1). » Par cette traduction, qui est erronée (2), ainsi que je le montrerai tout à l’heure, l’auteur paraît admettre que le cœur serait celui du Christ. Mais il n’en est pas ainsi : ce cœur symbolise la Charité (3), qui consiste à aimer Dieu par-dessus toutes choses et le prochain comme soi-même (4); cette maxime a été enseignée par le Christ : c’est pourquoi Jean André a inscrit le mot Christus sur le cœur. Le texte est de saint Paul (I Cor., XIII, 13) et a trait aux trois vertus théologales, dont la charité est la plus parfaite : Nunc autem manent, fides, spes, charitas, tria hæc : MAJOR autem HORUM est CHARITAS.
(1) Édouard Fournier, Hist. des enseignes de Paris, revue et publiée par le bibliophile Jacos. Paris, E. Dentu, 1884,in-8°. Voir p. 238-
(2) Elle est même, ce me semble, anti-théologique, car l’objet du plus grand amour des chrétiens doit être Dieu, — Dieu en trois per- Sonnes,— et non le Christ en particulier.
(3) Dans son Traité d'éconographie chrétienne, au chapitre de la Cuaniré, t. I, p. 202 et au nombre des attributs que «les monuments
lui assignent », Mer X. BarnBIER DE MonrTauLr cite : « le cœur, où elle rouve les mflle ressources de son intelligente et féconde activité et
qui est enflammé d’amour +. — Au nombre des symboles populaires
des vertus théologales, le cœur désigne la Charité comme la croix et l'ancre désignent respectivement la Foi et l'Espérance.
. (4) Matth., XXII, 37-39: Marc, XII, 30-33; Luc, X, 27,