‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 3)Chapitre 84 sur 109 · M‘ PAULE-ANNE SUZE · texte numérisé non relu

M‘ PAULE-ANNE SUZE

Par M. Charles BOHÊME

MEMBRE TITULAIRE

MESSIEURS (1

Dans sa séance publique du 21 décembre 1924, votre Compagnie décernait le prix Stsnislas de Guaita à une Nancéienne, qui, sous le demi-anonymat de Paule- Anne Suze, avait soumis au Jugement de la Commission des prix littéraires trois plaquettes de vers : Poèmes, édités en 1919, Nouveaux poèmes, publiés en 1921 et Les Capricantes, qui parurent en 1924.

Le distingué rapporteur de ce concours, M. Estève, n'avait cru mieux faire que de reprendre pour son compte ce passage d’une lettre, qu’un maître de la poésie contemporaine, M. Aug. Dorchain, avait, après la lecture du second recueil, adressée à l’auteur :

« Cette sensibilité profonde, par une extrême réserve, vous avez cru ne nous la révéler encore que dans vos rencontres avec la nature; mais, sans que vous l’ayez voulu, ces lacs et ces bois, que vous évoquez avec des traits et des couleurs si justes, — ces saisons dont vous nous traduisez si bien l'attente et le pressentiment, la promesse et la venue, toutes ces choses extérieures à vous ne laissent point de nous révéler, par surcroît,

(1) Communication faite à l’Académie de Stanislas, le 2 mars

l’âme vibrante, mélancolique souvent, souriante aussi quelquefois, qui leur prête une âme, et qui, de leurs aspects, tire incessamment des symboles de sa vie intérieure, comme, de leurs bruits, elle compose la musique délicieuse, dont elle s’enchante et nous enchante. »

Pour vous prouver qu’un tel éloge n’est point flatterie, mais bien vérité pure, 1l me suflira, si je ne me trompe. de vous lire la pièce intitulée Libération, qui sert de conclusion aux Vouveaux poèmes :

Trop longtemps, j'ai langui dans un jardin de rêve, Où le ciel n’est que nue étouffante, où la sève Épanouit sa force en mornes floraisons,

Où l’aube est sans promesse, où le pas des saisons Traîne, jour après jour, une torpeur égale, — Dans un jardin stérile, où jamais la cigale

Ne vient pailleter l’air de lumineux essors

Ni l’abeille jamais l’enlacer de fils d’or;

Trop longtemps, sans repos, j’ai bercé ma pensée A la chanson de voix plaintives et lassées :

Adieu, souffle semeur de songe; adieu, cyprès, Lourds étangs ténébreux, un effluve plus frais M’enivre! Je m’évade et vais courir la plaine!

S'il m’y faut un ami, je prendrai La Fontaine!

Mais Toi, me voudras-tu donner ton amitié,

O Bonhomme, Ô grand Simple, à divin Forestier? Je suis ta fille! Emmène-moi dans ta tournée

Par la douce Champagne à peine moutonnée,

Où les eaux sont des ciels, tant le ciel y sourit, Où tout est vif et frais et sain et plein d’esprit! Tantôt, nous foulerons l1 glèbe, au chant des grives, Tantôt, visage au vent, nous longerons les rives, Accueillis des roseaux par un salut discret,

Tantôt nous nous enfoncerons dans la forêt.

Là, dans ta plénitude enfin, et ton domaine,

Je te verrai, passant sous la futaie hautaine Oppressante à l’effort du trop faible taillis,

Je te verrai soudain plus grave et recueilli. Implacable à l’orgueil du vieux rouvre et du hêtre, Tu toiseras ces fiers géants de l’œil du maître

Et tu feras, d’un trait, la part des bûücherons.

Hors des chemins battus, nos pas s’étoufferont

Sur la mousse et l’humus, afin de mieux entendre Vivre les bois. S’il nous arrive de surprendre

Le renard ou la louve en leurs flagrants méfaits, Nous songerons combien les hommes sont mauvais (Loin d’en vouloir le moins du monde aux pauvres bêtes 1) Nous ferons halte, alors tu prendras tes tablettes Sous le chène — au péril d’y recevoir un gland! — Le temps d'écrire un vers exquis, un vers cinglant, Un vers, enfin, qui fasse rire et qui punisse

Les méchants, et que tu rimeras sans malice...

Ah, que tôt mon esprit se verra délier

De ce jardin languide où le mancenillier

Retient le promeneur captif sous son haleine,

Si tu m’abrites de ton ombre, à La Fontaine!

Ce don de l’émotion sincère et communicative, sans lequel il n’est point de poètes, et cet autre don, plus rare peut-être, du symbole ingénieux et de la métaphore cohérente, sans lequel il n’y aurait pas de beaux vers, ces deux qualités maîtresses, je les retrouve mieux marquées encore, s’il est possible, dans les deux nouvelles plaquettes, que Mlle Paule-Anne Suze a tout récemment publiées (1).

La première porte le titre pittoresque de Chansons du baguenaudier.

En Franche-Comté, comme aussi, je pense, en Lorraine, baguenauder signifie flâner en révant, ou plutôt en se laissant prendre au spectacle des choses, en oubliant tout, même une invitation à un succulent diner, comme fit un jour La Fontaine, pour assister jusqu’au bout à l'enterrement d’une fourmi. Mais honneur et respect à ces flâneries-là, puisqu'elles nous ont valu les merveilleuses fables du Bonhomme, et puisque, chez Mile Paule-Anne Suze, elles se traduisent en jolis rythmes et en images fort suggestives.

Écoutez ces stances sans titre, et dites s’il est possible

(1) Librairie Victor Berger, Nancy.

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de rendre avec plus de bonheur les effets de couleur, que les rayons du soleil, promenés par un miroir, peuvent produire sur les bibelots et sur les meubles d’une chambre.

Dansez, miroir, entre mes doigts (1)!

Par la pénombre de la chambre Promenez vos papillons d’ambrel Promenez vos papillons-rois

Plus prestes que Mab en ses bois!

Chaud reflet d’un monde enchanté, Sur les bois, les ors, les tentures, Vivez de belles aventures!

Mouillez votre pinceau d'été

Aux laques des boîtes à thé.

Le prisme éclate sur ma page; Le foyer sans bûches prend feu; Un magot s’empourpre d’aveux; Le crabe de bronze, au passage, Étreint le trop fuyant mirage.

Au mur une feuille frémit;

Un dragon se cambre et se creuse Sous votre touche ensorceleuse ;:

Une fleur se tourne à demi Vers l’oiseau bleu mal endormi...

Et voici, pour conclure, indiquée sous forme interrogative, l’idée qui perce à travers ces images.

Dis-moi, Rêve, nimbe vermeil, Toi qui te berces, qui te poses Parmi l’ombre morne des choses, D'où te vient ton rais nonpareil?

De quelle aube, de quel soleil?

Dans le même genre, laissez-moi vous citer encore une autre pièce — également sans titre, — où l’héliotropisme

(1) Op. cit, p. 18-19.

d’une simple fleur des champs — du coquelicot — symbolise l'attrait inconscient — ou subconscient — qu’exerce la Grâce sur l’âme humblement croyante.

Juillet cingle de feux tranchants (1) Le coquelicot dans les champs;

Et lui, très simple sur sa hampe, Ignorant son propre incarnat,

Vers l’astre qui le détourna

Du terrestre humus où l’on rampe, Dévoile, intense, abandonné

Son visage d’aveugle-né.

O cœur mystique sous la grâce!

Miracle d'amour non pareil!

Dans sa nuit de brûlant verm:il Il vibre, se tend, se surpasse Jusqu’à percevoir dans l’espace L’orbe ineffable du Soleil!

Messieurs, quand je relis ces vers. en dépit des différences qui séparent l’amour humain d’avec le sentiment religieux, je ne puis me défendre d'évoquer le souvenir de La fleur de lotus (die Lotosblume), chantée par Henri Heine. Il me semble retrouver comme un air de famille entre ces deux pièces... et je ne saurais adresser à Mlle Paule-Anne Suze un plus bel éloge.

Voulez-vous maintenant de la poésie, « qui fasse penser »? Alors arrêtez-vous un instant sur ces vers de Dualité (2), où l’auteur met aux prises « le mot tissé de ciel » avec « le moi terrestre », où, comme eùt dit Aristote, « l’intellect pur » avec le « composé humain ».

Le Moi tissé de ciel dit au moi : Je te hais

Vil compagnon de joug qui n’abdique jamais!

Lequel de nous est maître, enfin? Lequel esclave? Il n’est œuvre si claire où ne traîne ta bave, Plan que, malgré mes soins, n’étayent tes limons! La neige éternisant la noblesse des monts

(1) Op. rit., p. 30.

(2) Op. ctt., p. 31-33.

A mes sens affinés est à peine assez pure,

Et, sans cesse, il me faut respirer ta roture !.…

… Comment scruter le jour si tu me l’obscurcis

De tes vœux, moucherons saturés de soucis |...

… L'ordre sacré, parmi tes heurts, comment le suivre! Misérable histrion, toujours fol, toujours ivre, Périsse avec ton sort l’accent venu d’en bas!

Et le moi tout tremblant : Frère, ne tuez pas Votre terrestre ami, frère né dans ma fange; Demi-dieu pâle encor du berceau, germe d’ange, Un radieux espoir couve peut-être en vous;

Mais, que serait, sans les efforts de mes bras fous, L’inhumaine froideur du sage que vous êtes?

Rigide, vous planez : moi, souple, je volète, Parfois, rasant les bords, je recueille, à fleur d’eau, Un peu de ce divin que vous cherchez si haut.

Je tairai mieux ma voix trop souvent importune, Frère! mais nos ardeurs sont fécondes chacune! Vous pointez vos compas vers tous les infinis : Moi, j’aimante les miens aux miracles des nids...; … Avec l’astre au zénith, vous vibrez, à Superbe! Moi, quand l’ombre fraîchit, je frissonne avec l’herbe.. Un éclair vous transporte; un ciron me séduit

Si j'entends l’univers tressaillir avec lui.

‘ C'est encore d’une idée éminemment philosophique et profondément juste que procède la pièce intitulée : Entre deux vols (1).

Après avoir, dans le poème précédent (Cris d’aigles) exalté l'effort de l'intelligence humaine pour briser le cercle des apparences et pour s'élever jusqu’à la pure lumière de l’Étre, l’auteur sagement ramène la pensée des hauteurs encore interdites sur la terre, au contact de laquelle, comme le géant de la Fable, elle reprendra de nouvelles forces pour un nouvel essor.

Notre aile a rencontré le sol dur et se fige... Nos yeux, convalescents du choc et du vertige, Après un lourd sommeil, se rouvrant à demi, Boivent, avec lenteur, le paysage ami...

(1) Op. cit., p. 37-38.

C'est un doux, c’est un pur et calme paysage;

Le hasard fut subtil et peut-être fut sage,

Qui, heurtant notre vol que le vide aveugla,

Le cueillit dans sa chute et le fit mourir là,

Sur ce tertre, où frémit l’ombre, comme une haleine, Devant un horizon de fraîcheur et de plaine.

e. 2 ee ee ee + + ee + ee + + ee + ee + ee ee ee eo

Terre accueillante et sûre, à Terre, vaste lit

Où dort tant de possible avec tant d’accompli, Terre, essence d'effort, pulpe vive de lÊtre,

Seule arène, où l'élan peut mourir et renaître,

Qui fut à l’origine à ton sein confié,

A ton sein fait de ciel palpable, hospitalier,

Terre où naquit le Verbe... Ô Terre, sainte Terre, Aux fronts ivres d’espoir et de foi qui heurtèrent Le souffle avant-coureur de l’implacable Nuit, Combien chaude est ta cendre et ferme ton appui!

Messieurs, si je n’écoutais que mes sympathies littéraires, je vous lirais volontiers tout le recueil; mais il faut savoir se borner. Aussi bien, les quelques citations que j'ai faites vous prouveront, je l’espère, surabondamment, qu'il ne manque à la Iyre de Me Paule-Anne Suze aucune corde.

… Pas même celle de la Comédie!

Car, ne l’oubliez pas, je dois vous parler d’une seconde plaquette : à savoir d’un acte en vers, paru sous le titre de Jean-Jacques, apprenti.

Tous ceux qui ont lu, au moins en partie, les Confessions d: Rousseau (et ils sont légion!) se rappellent l’idylle ou plutôt le commencement d’idylle, qui s’esquissa entre Jean-Jacques, apprenti graveur âgé de seize ans, et la toute jeune Madame Basile, femme d’un négociant quadragénaire de Turin. Cette idylle, contrariée par la malveillance d'un commis jaloux, et brusquement interrompue par le retour inopiné du mari, qui congédia,

ant KP Qonente, l'adolescent trop dangereux, Mile Paule-

COR ze l’a transportée du livre sur la scène, en lui la FS (ce dont il faut grandement la louer} toute SCrétion, et je dirai toute la pudeur de l’amour nais- : Qui n'ose s’avouer encore. Ce faisant d’ailleurs, elle est restée dans le ton que Rousseau lui-même a Onné à son récit. Les deux seules libertés qu’elle se soit permises — et ces libertés se justifient amplement de par les lois du théâtre— , c’est d’avoir transformé le «marchand » de Turin en orfèvre, et c’est d’avoir fait tenir dans l’espace de vingt-quatre heures une « action » qui, en réalité, dura quelques jours.

Quant au caractère des personnages — et notamment du principal, c’est-à-dire de Jean-Jacques, — il est très nettement et très fidèlement dessiné d’après les renseignements et aveux que l’on peut recueillir dans les Confessions. Vous en jugerez vous-mêmes, Messieurs, par ce fragment de dialogue, où sont très habilement utilisés les détails que Jean-Jacques nous a fournis sur son enfance, sur sa frénésie de lecture, sur son goût pour les voyages à pied, et sur son admiration déjà très vive pour la nature alpestre (1).

MADAME BASILE (plus froide).

Ce silence... Après tout, libre à vous de vous taire! Je soupçonne, à mon tour quelque fâcheux mystère, Et regrette.

JEAN-JACQUES (très ému).

Oh, non, non, oh! Madame... un moment Par grâce. Vous! me croire un mauvais garnement | Je ne. je ne pouvais rien dire, tout à l’heure, Cet homme était trop dur. (1} et maintenant, je pleure... Mais, les mots vont jaillir… Près de votre bonté, Mes lèvres ne sauront pas plus les arrêter Que mes yeux retenir au bord de leurs paupières Les larmes qui se vont échapper tout entières.

(1) Scène VI, p. 23 et suivantes.

(1) Egisthe, le commis jaloux.

Oh! mendier mon pain, moi, près de l’étranger!

Mon père était si fier. Il était horloger...

Oh! s’il m'avait gardé près de lui comme élève, Jamais on ne m'aurait arraché de Genève,

Bien sûr... Il m’adorait! Il s’est expatrié.

Alors, on m’a placé chez ce maître grossier

Qui m'’insultait, qui m'’oppressait. Quelle existence

Pour moi, si doucement traité dans mon enfance!

Des coups! pas un seul mot d’amitié, du matin

Jusqu'au soir... et... (sanglot) et j'oubliais tout mon latin!

(Se calmant peu à peu)

Non, je n'étais pas fait pour une telle vie.

J'aurais voulu. j'aurais aimé... j'avais envie De choses... eh, tout autres, là... de sentiments. De sentiments...

Je sanglotais sur les romans, Je lisois, je lisais, j'étais fou, l’étais ivre! Mon maître m'’épiait, me battait. Sur le livre, Loué pour quelques liards, mes pleurs coulaient à flots! J'étais heureux...

MADAME Basile (après avoir pris un temps).

Mettons de l’ordre en ce chaos.

Vous venez de la Suisse?

JEAN-JACQUES

Oui, Madame.

MADAME BASILE

Et vous êtes Le fils d’un horloger genevois...

JEAN-J ACQUES

… Très honnête Et très fier.

MADAME BASILE

Qui de vous se désintéressa, Du moment qu’il quittait la ville?

JEAN-JACQUES

C’est bien Ça.

Hélas !.…

MADAME BASILE

Il est un point que je ne puis comprendre.

Tous ces pleurs abondants que vous disiez répandre, Était-ce de plaisir ou de peine?

JEAN-JACQUES

Les deux!

Tantôt sur les romans, des pleurs délicieux, Et tantôt, sur mon sort, des larmes bien amères.

MADAME BasiLE (d'un ton moins froid).

Vous avez donc perdu très jeune votre mère?

(Un temps.)

JEAN-JACQUES (dominant son émotion).

Ce grand malheur, d’abord, je ne l’ai point senti.

Mon père m’aimrait tant! Lorsque j'étais petit, Ensemble, nous lisions Plutarque, à la chandelle, Combien de fois, jusqu’au lever de l’hirondelle!

Je me croyais Grec ou Romain dans ce temps-là!

Un soir, pour imiter Mucius Scévola,

Un soir, j’ai mis la main sur un réchaud.. Mon maître Ma bien changé! Qui pourrait, en moi, reconnaître Le Spartiate endurci que j'étais à huit ans!

MaDanmEe Basite (souriant).

Le Spartiate s’est attendri dans les romans.

JEAN-J ACQUES.

Mon cœur avait si faim! Je calmais sa fringale Au hasard, à tout prix, et d’une ardeur égale,

Shux VI, t XXVI, 1929 8

Je dévorais le bon, le fade, le mauvais, Et, quand je n’avais pas de livres, je rêvais….

(Un temps.)

MADAME BASILE

Et puis?

JEAN-JACQUES

Et puis, un beau matin, adieu la Suisse |

MADAME BAsiLE (à part).

Quelque chose m'’attache en lui, sans que je puisse M'en défendre.

JEAN-JACQUES

D'abord, j'errai dans Annecy, Et puis, de là, quelqu'un m'envoya par ici.

J’ai traversé les monts à pied!

MADAME BASsILE.

Seul, à votre âge,

Sur les grand’routes, quel triste sort!

JEAN-JACQUES (de toute son âme).

Quel voyage!

MADAME BasiLE (se méprenant).

Oui, n’est-ce pas, ce fut pénible, rebutant Et long.

JEAN-JACQUES (enthousiasmé).

Que ne pouvais-je ainsi vivre cent ans!

Libre, léger, rempli d’ardeur toujours nouvelle Par les enchantements d’une route éternelle!

MADAME BasiLr (riant).

Ah! pour le coup voilà bien le plus merveilleux! Sur ces horribles monts, ces chemins rocailleux, Auriez-vous rencontré Ardamante, Clélie, Orondate?.…

JEAN-JACQUES

J’en eusse été dans la folie, Mais je ne les ei point, jusqu'ici, rencontrés.

MADAME BASILE

Qui donc, alors?

JEAN-JACQUES

Qui donc? (ouvrant les bras) Les champs, les bois, les prés,

Les vallons, les ruisseaux qui baignent la verdure, Tout ce qu'on voit de ravissant dans la nature Et qui m'éblouissait d’un plaisir non pareil. Dès l’aube, je partais au devant du soleil, Et j'allais, jusqu’au soir, de village en village, Sans nul souci; je ne quittais un paysage Que pour en découvrir d’autres plus enchanteurs. Mes yeux ne se pouvaient lasser de ces splendeurs, Et s’en allaient, cherchant, parfois, dans l’invisible, Plus haut que le glacier le plus inaccessible, Celui qui me comblait, moi, pauvre enfant errant, De tout ce que sa grâce a de plus enivrant!.….

TI

Je m’arrête, Messieurs, ici encore, bien malgré moi. Mais j'estime que, pour en mieux sentir le charme, il vous appartient à vous d’achever en, votre privé, la lecture de cette fine et délicate comédie.

Espérons toutefois qu’un soir prochain, sur une de nos

scènes nancéiennes, un directeur ou un artiste bien avisé nous donnera la primeur de cette œuvre. En écoutant ces vers si joliment harmonieux, dont une musique, spécialement composée par notre distingué confrère, M. Pierre Bretagne, soulignera fort heureusement la cadence, les privilégiés, qui assisteront à cette « première » goûteront, j'en suis sûr, selon le mot d’un philosophe poète (1) : |

Un de ces hauts plaisirs qui font presque pleurer. Ch. BOoHÈME.

(1) J.-M. Guyau (Vers d’un philosophe).

NoTA. — Au cours de l'hiver 1928-1929, Mie Paule- Anne Suze a publié une nouvelle œuvre de théâtre : Le Rosier de Ronsard, comédie également en un acte et en vers, où elle s’est montrée sagace observatrice du cœur féminin. Le thème de cette pièce pourrait se résumer ainsi :

Comment une jeune fille, noble et belle, et qui rêvait la gloire d’être chantée par Ronsard, finit par s’apercevoir qu'il ne faut pas mettre dans l’amour tant de littérature, et que, selon le conseil même du poète favori, la rose doit se laisser cueillir « au matin de la vie » de crainte que l’ouragan, pour la punir de son froid orgueil, ne l’effeuille impitoyablement sur sa tige.

Pour le style comme pour le fond, cette plaquette est, en tous points, digne de ses aînées.

EEE om

Par M. le Comte A. de MAHUET

MEMBRE TITULAIRE

Ayant eu — il y a bien des années — le plaisir de rencontrer à Jeand’heures (1), puis à Brainville (2), MM. Henri et Emmanuel de l'Isle, derniers représentants de cette ancienne famille lorraine, tous deux aujourd’hui disparus, ils me firent voir, avec la joie que tout bibliophile éprouve, les nombreux livres précieux qui encombraient leur demeure. L’aîné des deux frères, ancien oflicier, érudit distingué, doué d’une mémoire remarquable, m'ouvrit 8es archives de famille, me parla longuement du chevalier de l'Isle, de ses œuvres qu'il avait mis de nombreuses années à rassembler, me montra son portrait qu'il conservait jalousement (3). Dès ce moment, je me promis de faire mieux connaitre ce poète lorrain qui égala et quelquefois surpassa Boufflers, et de lui consacrer quelques pages; il me semble que c’est dans les Annales de l’Académie de Stanislas qu’elles doivent trouver place. Cette compagnie montrera ainsi qu’elle sait oublier la satire qu’il écrivit contre elle.

Si ce personnage n’est point mentionné dans l’histoire

(1) Jeand’heures, commune de Lisle-en-Rigault (Meuse).

(2) Brainville, canton de Bourmont (Haute-Marne).

(3) Ce portrait moderne avait, sans doute, été exécuté d’après un pastel, disparu pendant la dernière guerre, et qui se trouvait au château d'Aulnois-sur-Seille; il est très flatté et ne représente pas les traits du chevalier qui était loin d’ètre un joli garçon.

de la littérature, car ses productions imprimées sont peu nombreuses et fort rares, ses lettres adressées au prince de Ligne, à Voltaire, à Mme du Deffant, au comte de Riocour, ses chansons, ses poésies publiées dans l”’Almanach des muses, l'Encyclopédie poétique, le Tribut des muses, les Poésies décentes, les Muses du Foyer de l'Opéra, incitèrent quelques rares érudits à s'occuper de lui (1). Son nom est cité dans la Correspondance lutéraire de Grimm, par la Harpe, par l’abbé Georgel, par l’abbé Barthelémy, dans les mémoires du comte d’Allonville, de M. de Ségur, etc.

Ce qui a étéréuni forme, toutefois, un dossier assez considérable dont l’étude jette quelque clarté sur cette époque, sur les caractères de certains personnages; s1 de l’Isle n’a aucun souci de la gloire littéraire, il ne montre fort empressé à plaire, à se pousser dans la société. Il dédie habilement ses fables, ses chansons, aux personnes qui peuvent lui procurer agrément ou éloges flatteurs : il s'adresse à M1ie de Lorraine (2), aux Brionne, aux Choiseul, à la princesse d’Hénin, à la maréchale de Beauvau, au marquis d’Armentières, à Tressan, à Mmes d’'Egmond, du Châtelet, de Polignac, de Coigny, etc.

Dans tous les temps, on a vu surgir des hommes destinés par leur naïssance, leur fortune, leur caractère à graviter autour des grands ou de ceux qui détiennent une partie du pouvoir; fidèles au patron qu’il ont choisi, ils en deviennent le confident et sont parfois des conseillers habiles tout en restant dans l’ombre. Le chevalier de l'Isle, militaire brillant d'esprit et de grâce, poète aimable, oublié de nos biographes, émule des Bertin et des Boufilers, fut un de ceux-là.

M. F. Barrière (3) a publié dix-sept lettres du chevalier

(1) Cf. Vicror pu BLeb, La Société française avant et après 1789, Calmann-Lévy, 1892. Parmi les auteurs lorrains, Dumont lui consacre quelques lignes et M. Alcide Marot un très intéressant article dans le Pays lorrain, en 1912.

(2) Anne-Charlotte de Lorraine (1755-1789), abbesse de Remiremont. 11 lui dédie une jolie fable : La jeune fille et les oiseau.

13) F. BARRIÈRE, Tableaux de genre et d'histoire peints par différents metres. Paris, Ponthieu, 1828, pp. 219-303.

adressées de 1779 à 1783 au prince de Ligne, son ami. L'éditeur ayant cru devoir supprimer certains passages, récemment M. Félicien Leuridant (1) les reproduisit intégralement d’après les originaux conservés à Belœil.

M. Fernand Caussy nous donna, en 1906, quelques lettres familières de notre poète dans une petite revue littéraire J’Ermitage, elles sont de l’année 1783. Dans le Mercure de France de septembre-octobre 1907 parurent aussi dix autres lettres de l’année 1781 adressées au comte de Riocour.

On est heureux de recevoir de ses nouvelles : « Vous montre-t-il les lettres qu’il m’écrit, demande Mme du Deffant (2), à la duchesse de Choiseul, elles sont charmantes, admirables, je n’ai pas l'humilité d’y répondre », et la duchesse lui dit : « M. de l'Isle ne me montre point les chefs-d’œuvre qu'il vous écrit, est-ce modestie de sa part, est-ce mépris pour moi? Je croirais plutôt au second, parce que c’est une justice. »

Voltaire lui adresse ces mots le 21 mars 1774 : « Vous m'écrivez des choses charmantes sur les autres et vous ne m’avez rien dit de vous. Je ne sais seulement où vous demeurez; peut-être ne demeurez-vous point, peut-être voyagez-vous de belle en belle et de château en château, comme les anciens troubadours et les anciens héros. »

Il est de fait qu’en mai de cette année le chevalier est à Choisy, où Mesdames avaient toutes trois la petite vérole, en juin à Mouzon, sa garnison, en juillet à Chanteloup, puis à Paris, .en octobre à Cirey, chez le duc du Châtelet, en décembre chez le duc de Deux-Ponts, il a le mal des voyages.

Jean-Baptiste-Nicolas de l’Isle, d’une ancienne famille originaire du Bassigny lorrain (3), fils de Joseph, chevalier

(1) Félicien LEURIDANT, Lettres intimes du chevalier de Lisle au prince de Ligne. Paris, Champion, 1924.

(2) Cf. Correspondance complète de Mme du Deffand, publiée par M. le marquis de Sainte-Aulaire. Paris, Calmann-Lévy, 1877, 3 vol.

(3) Claude-Joseph de l’Isle, né à Brainville le 31 août 1688, mort à. Saint-Mihiel le 24 janvier 1766, d’abord officier, fit profession à

seigneur de Maisé, sous-lieutenant des chevau-légers de la Garde de S. A. R.et de Henriette-Françoise de Faillonnet, naquit à Saint-Mihiel, le 23 juin 1735. Il commença ses études dans cette ville et les termina à Pont-à-Mousson, elles furent brillantes. Entré à l’Académie des cadets-gentilhommes du roi de Pologne le 9 août 1753, il est admis à la cour de Stanislas où il se fait remarquer par son goût pour la musique et la comédie. Nommé sous-lieutenant au régiment de Champagne- Dragons le 17 avril 1756, il va guerroyer en Allemagne, puis tenir garnison à Valenciennes, à Metz, fait la campagne du Hanovre, devient capitaine de dragons, prend part à la campagne de Corse en 1768, ce fut le dernier de ses exploits guerriers. Le 21 avril 1777, il est nommé chevalier de Saint-Louis. Il mourut, en mars 1784, d’une fièvre maligne chez la marquise de Coigny.

Dès son jeune âge il fait des vers, ne dira-t-il pas plus tard au comte de Tressan qui fut son guide dans ses études poétiques :

Vous voulûtes, dès mon enfance, Qu'une lyre fût mon jouet.

Une partie de ses poésies furent imprimées à Bruxelles, en 1781, sur les presses du prince de Ligne, c’est un in-&° de vingt-quatre pages (1); puis, l’année suivante, le prince donna encore un recueil de ces poésies, en même format de quatre-vingt-seize pages (2), cet ouvrage a été imprimé vers 1849. « J’ai imprimé moi-même ses vers

Moyenmoutier le 28 juin 1711, devint prieur de Harriville en 1735 et fut pourvu de l’abbaye de Saint-Léopold de Nancy en 1747. Prieur de l’abbaye de Saint-Mihiel, il en écrivit l’histoire. Ce savant religieux était de sa famille, de même que Errard de l’Isle, chevalier de l’ordre de Saint-Hubert, né à Brainville le 18 mars 1741 qui épousa, le 30 mai 1769, Anne-Charlotte Symon; il mourut à Brainville le 11 juillet 1823. Économiste, écrivain politique, il a laissé quelques ouvrages imprimés ou manuscrits.

(1) Recueil de poëstes, par M. le chevalier de X.. A Bruxelles, de l’imprimerie du P. Charles de (Ligne), 1781. — BARBIER, Dictionnaire des ouvrages anonymes, 3° édit., t. IV, col. 84.

(2) Poésies du chevalier de l'Isle, 1782, in-8° de 96 pages.

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et ses chansons, écrit de Ligne, qui sont toutes des chefsd'œuvre de goût, de trait, et d’un aussi excellent ton qu'il en avait un détestable dans la société. J’ai tout plein de ses lettres. On n’a jamais mieux écrit que lui et plus gaiement : il aurait dû être le mari de Mme de Sévigné. » On sait que l'hôtel de ce prince renfermait une imprimerie, il en avait une autre à Belœil, en 1780. I] faut regretter qu’elles aient servi principalement à donner le jour à des productions grivoises.

Le chevalier de Corberon (1) nous raconte que de l'Isle lui a dit que le comte d’Artois avait fait faire « des caractères d’argent pour une imprimerie plus belle que les elzévirs. On imprime avec une collection choisie des plus jolis morceaux de prose et de vers de notre littérature, dont on fait toutes les semaines un cahier assez grand. Le dernier contenait le roman de Zaïde. Il y en a actuellement vingt-cinq cahiers. Le comte d'Artois n’en fait tirer que vingt-six exemplaires pour vingt-six personnes, de l’Isle est du nombre, et ces vingt-six personnes sont juges des morceaux à mettre dans ce recueil. »

Parmi les productions imprimées de de l'Isle et qui ne figurent pas dans les recueils que nous avons signalés, mentionnons : Le vieux Jérôme, histoire véritable, dédiée au marquis d'Armentières (2).

Une Chanson à Son Altesse sérénissime Monseigneur le prince de Condé (3), enfin la Prophétie turgotine (4).

(1) Un diplomate français à la Cour de Catherine 11 (1775-1780). Journal intime du chevalier de Corberon. Paris, Plon-Nourrit, 1901.

(2) Louis de Brienne de Conflans, marquis d'Armentières, vicomte d'Ouchy, maréchal de France, né le 23 février 1711, mort le 26 janvier 1774. — Ce conte licencieux a été imprimé à Cambrai en 1763, in-32 de 16 p., réimprimé dans la même ville en 1805, in-32 de 16 p. sur papier azuré. Il est reproduit dans : Correspondance secrète, ete. {Métra), t. VIII, pp. 387-394, et dans les Muses du Foyer de l'Opéra, 1783, pp. 1 et suivantes. — BARBIER, t. IV, col. 1032.

(3) Chanson à son Altesse sérénissime Monseigneur le prince de Condé. Au nom des grenadiers du régiment de Champagne. À Metz, de l’imprimerie de Joseph Antoine, libraire, juillet 1765, in-4° de 3 P.

(4) La prophétie turgotine, petit in-8° s. 1. n. d. de 4 p. BARBIER, t. 111, col. 1086.

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Dans une lettre du 2 décembre 1763, au comte de Riocour, datée de Sailly, le chevalier lui annonce qu’il compte plaisanter sa charmante cousine « sur sa facilité à écouter une lecture aussi scandaleuse que celle du Vieux Jérôme ». C'est ce qu'il fit le même jour en dédiant des vers à cette dernière. Voici la fin :

Je crois à la vertu, mais surtout à la vôtre, Vous aimez vos enfants, vos amis, votre époux : Nulle faiblesse en vous, vous excusez la nôtre, Et je sens qu’il serait bien doux

D'être toujours auprès de vous

Soit dans ce monde, soit dans l’autre.

Et il ajoute : « C’est ce que je souhaite de tout mon cœur, ma belle cousine, car le ciel, auquel nous avons tous des prétentions et vous tant de droits, est fait pour des âmes comme la vôtre, et je crois que le plus gros péché que vous ayez commis de votre vie est d’avoir écouté l’histoire de ce vieux libertin-là. Je prie Dieu de vous pardonner, et il le doit car vous rendez saloi bien aimable. »

Le Prophétie turgotine fut composée en mars 1776, m'a dit M. de l'Isle. Ce dernier, malgré ses patientes recherches, n’a pu en trouver un seul exemplaire, quoiqu’elle ait été colportée à l’époque (1). Alarmé des idées nouvelles propagées dans la classe moyenne qui voulait prendre la place des grands, le poète-gentilhomme dépeignit le danger qui en résulterait pour sa caste. On a peine à croire que cette chanson, qui eut une si grande vogue, . n'ait pas été faite après coup, mais incontestablement elle fut publiée bien avant la Révolution et ce qu'il prédisait se réalisa entièrement (2).

De l'Isle, après avoir chansonné M. de Choiseul, devint son ami, et quand ce ministre se retira dans sa

(1) Reproduite dans Métra, t. 111, pp. 43-46, à la date d'avril 1776 et dans Chants et chansons populaires de la France.

(2) On lit dans le Journal manuscrit de Hardy, t. 111, p. 211 : « On avait aussi imaginé des tabatières extrêmement plates qu’on achetait avec empressement, pour se mettre à la mode, qui ne coùtaient que vingt-quatre sols, et auxquelles on avait donné le nom de Turgotine et celui de Platitude s.

magnifique résidence de Chanteloup, il fut souvent l'hôte du duc près duquel se trouvait aussi sa sœur, la duchesse de Gramont qui, pendant trente ans, eut, à Paris, le salon le plus fréquenté. Notre poète écrivit pour elle une chanson assez plaisante dédiée : À un postillon entrant dans Verdun. On y lit :

Elle est sœur du joyeux chrétien Qui, ne vous en déplaise,

A mené l’Europe aussi bien Que vous menez ma chaise (1).

Dans les Noëls satiriques, en grand honneur au xvuie siècle, Ja plaisanterie s’exerce librement sur des sujets respectables, la royauté n’est pas plus ménagée que la religion, c’est le ton du jour. Ces sarcasmes amusent les salons où on ébranlait, en se jouant, les bases des institutions sociales. De l’Isle y excellait. Si les philosophes rirent, en secret, de la Turgotine, il en fut de même pour la fable suivante :

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