LA VÉRITÉ
Aux portes de la Sorbonne La Vérité se montra.
Le syndic la rencontra,
Que demandez-vous la bonne?
Hélas! l’hospitalité.
Votre nom? La Vérité.
Fuyez, dit-il, en colère,
Fuyez, ou je monte en chaire, Et crie à l’impiété.
Vous me chassez, mais j'espère Avoir mon tour, et j'attends, Car je suis fille du Temps
Et j'obtiens tout de mon père.
(1) A M. de Choiseul, qui s'appelle Étienne, il adressera les vers
suivants :
D'Étienne comment voulez-vous Qu'on célèbre la gloire.
La mort, sous un tas de cailloux, Finit sa courte histoire.
Mais s’il veut se donner un nom Plus brillant qu'aucun autre, Qu'il vous prenne pour-son patron Au lieu d'être le vôtre.
Victor Hugo, aussi, devait décocher bien des flèches contre l’Université; il appellera l’antique collège de la Sorbonne un asinarium.
Dans son Avis aux princes (1) ou Les Perroquets, il leur recommande de se méfier des flatteurs, la duchesse
de Choiseul écrira, le 18 décembre 1773, à Mme du Deffant :
« Le style en est charmant, le narré facile, mais le conte tourne trop court. »
On trouve dans le recueil imprimé de ses poésies — il y en a trente-quatre — dix fables, des contes, des épigrammes, des chansons. Ses fables sont fort jolies, il a su saisir le vrai ton de ce genre d'ouvrage, il a du naturel, de la naïveté. L'abbé Barthélemy présenta un jour à Mile de Lorraine une fable du chevalier, intitulée : La jeune fille et les oiseaux, il en décomposa les vers, elle les reconstruisit avec facilité. Cette fable fut appréciée par Mne du Deffant, par la duchesse de Choiseul : « Il a de l'esprit, de la grâce, un peu de langueur. Ce n’est point là le parfait, mais où est-il? Et qui est-ce qui le possède? La Fontaine lui-même ne l’atteint que dans un petit nombre des siennes. Il ne faut donc pas être si difficile. »
Dans La Rose et l’Étourneau, il rappelle à la princesse d’Hénin (2) qu'il a été le seul ami qui lui fut resté fidèle pendant sa maladie contagieuse.
Le Faux Coq eut beaucoup de succès :
J'ai lu qu’en un certain village Dont je viens d’oublier le nom, Un coq, au printemps de son âge, Avait usurpé le renom
D'’être en amour fort redoutable.
Il se vantait chaque jour d'un exploit nouveau,
(1) Paru dans l’Almanach des Muses de 1774.
(2) L’étourneau était le chevalier de Coigny, la rose la princesse d’'Hénin, née Antoinette Guinot de Montconseil. Elle avait épousé, en 1766, Charles-Alexandre-Marc-Marcellin d'Alsace, prince d’Hénin, décapité le 7 juin 1794. |
toutes les poules et poulettes étaient séduites « même les plus discrètes », il troublait les ménages, mais un jour :
On vit, on ne sait comment, que le godelureau N'était rien qu’un chapon dont par hasard la tête S’était dérobée au couteau
Qui devait lui trancher la crète.
Toute la volaille lui tombe dessus, et il termine :
Plus d’un lecteur, ici, peut trouver son affaire Et profiter de mon récit.
Oh! combien j’en connais qui n’ont que du débit Pour tous faits, et pour tout mérite.
I] adresse une fable : La Fauvette et le Pinson, à la plus belle des recluses, une à Mme de Poix, sur son chien, Zerbin, Mne du Deffant en est folle et Voltaire n’a rien vu de plus agréable que L’Oranger (1).
Il fait parvenir des mirabelles de Metz à une petite fille (2), joignant à l'envoi ce charmant billet :
Perrette, vous avez six ans
Et les goûts de cet heureux âge.
Le bonbon doit être un hommage Pour vous au-dessus de l’encens.
De votre mine enchanteresse Quelqu’autre un jour vous parlera, Mais que de peine il faudra
Pour obtenir votre tendresse.
Trop éloigné de mon printemps
Je n’en pourrai plus prendre aucunes Et je veux profiter du temps
Où vous le donnez pour des prunes.
Le 12 juillet 1773, Voltaire engage de l'Isle à venir à Ferney, surtout s’il désire voir des ombres : « Je suis la plus chétive ombre de tout le pays, ombre de quatrevingts ans ou environ, ombre très légère et très souffrante.
(1) Lettre de Voltaire à de l’Isle du 25 mai 1776.
(2) Perrette-Amable-Félicité-Gabrielle de Saint-Chamans, née le 21 août 1759; elle était fille de Alexandre-Louis, marquis de Saint- Chamans, lieutenant-général, et de Françoise-Aglaé-Silvie le Tellier,
h 6 LE CHEVALIER DE L’ISLE
Je n’apparais plus aux gens qui sont en vie. Mon triste
état m'interdit tout commerce avec les humains, mais quoique vous n'ayez point traduit les Géorgiques (1), hasardez-vous de venir à Ferney quand il vous plaira », et il signe l’ombre de Voltaire.
Là vivait dans un opulent exil, entouré d’adulations, en but à des critiques passionnées, cajolé par des rois, cet homme extraordinaire, universel. Voltaire exploite ses souffrances, il en fait de l’esprit et un moyen d'attirer ses amis et d’écarter les ennuyeux; ce qui n'empêche nullement cette ombre de souper de bon appétit, de se coucher tard, de se lever tôt, de se promener et de composer des ouvrages.
Chargé d'accompagner Mme de Brionne aux eaux de Roll, en Suisse, de l'Isle va voir Voltaire, en septembre, à Ferney. C’est alors que s'établit entre eux une correspondance active dont il ne nous reste malheureusement que deux lettres du côté du chevalier et trente et une du côté de Voltaire. Ce dernier lui dira qu'il a la plus grande obligeance à Mme du Deffant, puisque c’est à elle qu’il doit d’avoir fait sa connaissance et même, ajoutet-il, l'honneur de son amitié. Il le supplie de lui écrire tant qu'il pourra « afin que le bonhomme finisse doucement et plus gaiement ».
Mne du Deffant se plaint de ce que notre poète l’oublie, elle demande même au patriarche de Ferney de lui adresser les lettres qu’il écrira au chevalier : « Persuadezvous qu'il est mon chancelier. » Plus tard, elle renouvelle son mécontentement : « J’aimais M. de l'Isle, mais aujourd’hui je l’aime bien davantage, c’est votre dernière lettre qui a produit cet effet. Mais, est-il possible, mon cher Voltaire, que j’aie eu besoin de lui pour me rappeler à votre souvenir. Vos dernières conquêtes vous paraissent toujours les plus précieuses, vous êtes sujet, aussi, à l'engouement et peut-être plus que vous ne l'étiez dans votre jeunesse. Vous prétendez donc ne plus rien m’envoyer et M. de l’Isle est devenu le bureau de vos confidences. »
(1) Allusion à un homonvme du chevalier, l’abbé Delille.
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Le dragon-peintre, comme l'appelle Voltaire dans une lettre à Diderot, envoyait régulièrement à l’auteur de la Henriade ses poésies au fur et à mesure de leur éclosion : les Rois, les Perroquets, l’Oranger, l’Apologie de saint Nicolas (1) : « Pareil morceau, dit M. du Blé, flairant légèrement le scepticisme politique, avec un ragoût antireligieux, avait de quoi charmer Voltaire qui ne voulant pas être en reste s’empresse de servir à l’auteur une légende concernant ce saint. »
Dans les dix-sept lettres adressées au prince de Ligne, de 1779 à 1783, il parle de tout : de la Cour, des événements du monde entier, de ses voyages, de la Reine; on ne peut le mieux montrer que par ce passage d’une lettre où il raconte qu’il a diné chez la comtesse de Polignac : « Làdessus, nous avons parlé de vous, de l’amiral Keppel, et puis du dindon, et puis de la prise de nos deux frégates, et puis des bouffons, et puis de l’inquisition d’Espagne, et puis d’un gros fromage de Gruyère que notre ambassadeur en Suisse vient d'envoyer à ses enfants, et puis de l'étrange conduite des Espagnols à notre égard, et puis de Mlle Théodore qui danse une fois mieux que jamais et qui nous a hier autant charmés par son talent que Mlle Cécile (2) par ses jeunes attraits. »
Veut-on connaitre l’emploi du temps de Mme de Polignac : elle reçoit trois jours par semaine, mardi, mercredi, jeudi depuis le matin jusqu’au soir : « Pendant ces soixantedouze heures, ballet général : entre qui veut, dine qui veut, soupe qui veut. Il faut voir comment la racaille des courtisans y foisonne.. Les quatre jours de la semaine
qui ne sont point ci-dessus dénommés, la porte n'est
ouverte qu’à nous autres favoris. »
(1) Composée à Chanteloup le 6 décembre 1773 sur l'air : Artendez-mot sous l’orme. Le lendemain, il écrit à son cousin de Riocour : + Je vous envoie une anecdote de la cour d’Auguste-— Les Perroquets — Que j'ai mise en vers avec l’apologie de mon patron que j'ai hier composée pour lui donner dans le château plus de considération qu’il ‘n’en avait. Ne la montrez pas à ma cousine parce qu’elle n’en a que faire pour respecter saint Nicolas, mais faites-lui voir l’anecdote
parce qu’elle aime l’histoire. »
(2?) Toutes deux danseuses à l'Opéra.
En 1785, il accompagne le prince de Ligne, qui l’a créé colonel, à Podsdam. C'était le dieu du couplet et du style épistolaire, dit-il, il n’a jamais fait un mauvais vers, ni écrit une lettre qui ne fut piquante et remplie de goût, cependant dans la société il était humoriste et familier. C’est, sans doute, pourquoi il fut peu prisé du roi de Prusse.
Après avoir séjourné à Deux-Ponts, il se rend en Russie, avec le prince de Ligne. Le chevalier de Corberon, dans son Journal, se demande ce que vient y faire cet homme d'esprit, qui a la réputation de méchante langue, si ce n’est d’y laisser ses chansons qui sont jolies. « On croit qu'il est venu sonder le terrain pour le comte d’Artois qui se propose de faire un voyage à Saint-Pétersbourg, mais, s’il ne lui dit pas plus de bien du pays qu’il ne m’en a dit à moi-même, je doute que ce voyage ait lieu. »
Ses incertitudes dans la société russe, dit encore M. du Blé, ne laissaient pas de tourmenter le prince de Ligne. La science du monde repose avant tout sur le sentiment de la nuance, sentiment indéfinissable, fruit de la nature autant que de l’éducation qui manquera toujours à certaines personnes. Un tact consommé que perfectionne l’expérience, l’art de rendre à chacun ce qui lui revient et même un peu plus, sans sortir de sa place, de faire des avances sans se compromettre, de briller, de mettre de la bienveillance jusque dans la causticité, de la bonhomie iusque dans la malice, une conversation proportionnée au caractère, à l’esprit de celuià qui on s'adresse, telles sont les bases fondamentikes de cette science de la nuance, aujourd’hui si dédaignée. De l'Isle manque du sentiment de la nuance.
M. le comte de Riocour a bien voulu me confier des documents concernant notre poète, son parent, et les cent trente-trois lettres adressées par le chevalier à son aïeul le premier président de la Chambre des Comptes de Lorraine (1). Les originaux ou copies sont conservés
(1) Antoine-François, baron du Boys, comte de Riocour (1724-1796), conseiller d’État du roi Stanislas, premier président de la Chambre des Comptes de Lorraine, épousa, en 1756, Madeleine-Jeanne-Claire Morel, dame de Vitry-la-Ville (1735-1812).
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dans les archives de famille à Vitry-la-Ville ou à Aulnoissur-Seille; qu’il veuille bien recevoir, ici, avec mes remerciements, le témoignage. de ma vive reconnaissance,
La première est datée de Metz du 28 décembre 1769; la dernière, qu’il a dictée, peu avant sa mort, est du 27 janvier 1784. C’est dans cette importante et précieuse correspondance, pieusement conservée par la famille de Riocour, que l’on peut connaître, le caractère, les goûts du chevalier; elle nous conte les étapes successives de sa vie vagabonde, ses moindres désirs, parle de tout, de la cour, des événements politiques, des livres nouveaux, de la Lorraine, à laquelle il s'intéresse, etc. Formulons un regret, c’est que nous n’ayons pas les réponses du président de Riocour.
Ce bon parent aime beaucoup son cousin, magistrat distingué, qui n’est pas indifférent aux choses de l’esprit, sa « belle cousine », leur fille Minette (1), à laquelle il dédie de jolis vers le 23 avril 1763, elle a six ans. Des personnes honorables habitant la Lorraine sollicitent son appui près du président auquel il demande ce qui se passe à Nancy, à Saint-Mihiel, s'intéresse aux aventures du chevalier de Boufilers : « C’est un drôle de corps... un rude homme pour les voyages, qui court presque autant que moi »; de l’affaire des Jésuites, de la nouvelle tragédie, de Voltaire, Zulime, « qui a été jouée à Paris avec un succès prodigieux »; de l’opéra de J.-J. Rousseau, Les Muses.
A la Comédie de Metz, sa garnison, une jeune actrice, Ninette, chante ses couplets dédiés au maréchal d’Estrée et au marquis d'Armentières, en leur présence. De cette ville, il va séjourner chez les la Galaizière, à Neuviller; à la Grange, chez M. de Bernage, intendant au Parlement de Metz; à Pagny, chez M. de Serre; à Nancy et à Lunéville pour assister au voyage de Mesdames, puis, en 1763, notre dragon va tenir garnison à Cambrai; bientôt Me de Bercheny l'invite à Flines, abbaye de Bernardines. Cambrai est un exil pour lui :-« Je n’entreprendrai pas
(1) Anne-Claire-Antoinette du Boys de Riocour (1757-1812) épousa en 1778 le comte de Coudenhove.
Sérix VI, t. xxvI, 1929 4
de vous donner une idée de mon genre de vie ou vous ne voudrez pas le croire ou vous en seriez afiligé; mes livres sont mon unique ressource, et quand j'ai tant lu que je n'en peux plus, je me couche, parce que j'aime mieux dormir que de ne rien faire. Les dames de ce pays-ci se mettent au lit en même temps que leurs poules, et leurs poules se couchent, à peu de chose près, à la même heure que les vôtres, j'imagine qu’en revanche elles se lèvent avec leurs coqs : c'est ce qui m'inquiète peu et je n’irai pas y voir ».
En juin 1764, Metz est de nouveau sa garnison « C’est un camp, y passer l’été ou faire une campagne, c’est tout un »; cela ne l'empêche pas de dire que cette ville « est d’un brillant incroyable, cela vaut presque Nancy ». |
Après un congé passé à Paris, envoyé en Corse, il raconte la campagne à laquelle il prend part, se rend en Angleterre. On a peu de renseignements sur son séjour, repasse par Paris, va à Verdun, à Cirey, chez les du Chätelet.
En 1770, Mnes de Coigny l’emmènent à Luxeuil et à Plombières, puis séjourne à Damblain, propriété des Riocour.
Le 25 janvier 1776, en termes émus, il annonce à son cousin la mort de sa mère pour laquelle 1l avait une profonde affection, son père ne paraît pas avoir eu pour lui des sentiments bien tendres. Attaché, dès 1780, à la maison du comte d’Artois et résidant à Versailles, ses lettres sont pleines des bruits de la cour : la grossesse de la Reine l’intéresse, la santé de M. de Maupas l'inquiète, la guerre d'Amérique l'enchante; Paris, 26 novembre 1781 : « Je vous apprendrai que tous nos jeunes héros sont arrivés d'Amérique à l’exception de M. de la Fayette qui ne viendra que dans trois semaines et qu'afin que tout ait l’air du prodige dans ce qu’ils viennent d'opérer, leur passage n’a été que de dix-neuf jours. Les mères, les femmes, les sœurs, et les amis sont dans une joie qui fait
(1) Sophie de Berchenv, fille de Ladislas-Ignace, maréchal de France nommce abbesse de Flines en 1757.
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plaisir à voir, on s’embrasse dans tous les coins à Versailles d’où j'arrive, pour y retourner tout à l’heure, et ‘ai trouvé qu'à Paris on ne s’embrassait pas moins; il n’en est pas de même à Londres, comme vous pouvez croire, surtout au moment de la rentrée du Parlement où les discours du Roi et de ses ministres sont bien embarrassants à faire. Toute votre Académie aurait peine à les tirer de là ».
L'année suivante, prenant de l'intérêt aux affaires de « notre pauvre province », il lit à la reine un mémoire concernant une de nos institutions, Marie-Antoinette lui dit que « le maintien des privilèges de la Lorraine ayant été juré par le feu empereur, son père, elle s’intéressait toujours vivement à ce qu'il ne lui fût point porté d'atteinte », elle promet sa protection à la Chambre des comptes — il s’agissait de la Cour des monnaies — mais, malgré son insistance, elle échoua, le garde des sceaux ayant refusé de faire une exception en notre faveur.
Villégiaturant à Saint-Thierry (1), en octobre 1783, il y contracte une fièvre terrible, Mme de Polignac le fait revenir à La Muette pour le soigner. Après deux mois de souffrances, notre malade se remet lentement «.à force de quinquina du roi d’Espagne que M. le comte d'Artois m'a donné ». Le 2 décembre, il racontera encore à son cousin l’ascension d’un ballon à La Muette : « C’est assurément la plus prodigieuse entreprise qu’aient jamais mise à fin le génie et l’audace des hommes. Nous en avons cu hier une nouvelle représentation aux Thuileries, par un autre moyen, celui de l'air inflammable au lieu de gaz. Le ballon, de vingt-cinq pieds de diamètre, par conséquent d'environ moitié moins que celui de La Muette, est parti vers deux heures après-midi, à la vue de cinq cent mille personnes, répandues dans le jardin, aux fenêtres, sur les murs, les arbres, les toits, les quais, les ponts, les chantiers, et cette innombrable multitude de spectateurs formait elle-même un spectacle presque aussi étonnant
(1) Saint-Thierry, village à 8 kilomètres de Reims. En 1777, Mer de Talleyrand-Périgord, archevèque de Reims, avait fait rebatir le château.
que celui qui l’occasionnait... Les Anglais qui, pour cette fois, ne pouvaient plus être que nos imitateurs, entreprennent de construire un globe énorme qui coûtera 240.000 livres, au moyen duquel ils prétendent, au nombre de dix hommes, passer la mer et venir de Douvres à Calais. Nous les attendons, on a toujours beau jeu quand on voit venir ».
A partir de ce moment, de l'Isle ne peut plus écrire, il dicte ses lettres: à la date du 25 décembre nous lisons encore : « J’ai vu avec plaisir que notre province est une des premières qui ait voulu connaître par elle-même, expérimenter et approfondir les expériences de MM. de Montgolfier, celle qui depuis que le monde existe fait le plus d'honneur au genre humain et dont je ne doute pas que. le monde ne retire les plus grands avantages, qui, comme de raison, ne manqueront pas d’être mêlés de quelques inconvénients ».
La dernière lettre que l’on ait retrouvée est dictée le 27 janvier 1784 : « Il est inutile de vous parler de mon état qui ne peut changer qu'avec la saison; jusqu'aux beaux jours, je ne puis attendre que faiblesse et misère, et quoique j'y sois résigné, J'avoue que la longueur et la dureté de l'hiver me donnent quelquefois de l’impatience. » La maladie qui s’annonçait comme très grave Pemporta peu de semaines après; il avait quarante-huit ans. Mme de Riocour apprit la mort de son parent par un petit billet que lui écrivit une de ses amies, la baronne de Vioménil, née Gabrielle-Marguerite Bourdon. Le 14 mai, le duc de Coigny fait savoir au comte de Riocour qu’on n'avait point trouvé de testament, ni de manuscrits « que j'étais sûr qu’il avait, et dont il m’avait souvent lu des fragments. Ils étaient intéressants, il serait même fâcheux qu'ils fussent tombés en mauvaises mains. Il m'avait dit souvent que c'était son secret, que jamais ils ne parattraient.. », et le duc de Coigny termine en disant qu'il serait très regrettable qu'ils fussent connus du public.
Dans sa correspondance, de l'Isle sait à qui il s’adresse : ses lettres à Voltaire paraissent — vu le petit nombre qu'on en possède — plus soignées, plus judicieuses, celles
au prince de Ligne, d’une allure badine, sont composées de grâce légère, tandis que les lettres à son parent sont plus familières, elles respirent le charme de l'intimité, tout en y mêlant les observations d’un esprit judicieux. Toutes, aujourd'hui, ont perdu une partie de leur intérêt, mais elles plaisaient extrêmement à ses contemporains les plus illustres.
Littérateur agréable, auteur de jolis vers répandus dans la société du xvirie siècle, fabuliste, chansonnier malicieux et satirique, pétillant d'esprit, qui rit et fait rire, commensal de l'hôtel de Choiseul, puis de celui de Coigny, ami du prince de Ligne, correspondant remarquable, c’est ce que fut le spirituel capitaine de dragons de l'Isle, d’origine lorraine.