INTRODUCTION
Les quelques lettres inédites de Valentin Jamerai Du Val qui font l’objet de cette étude sont intéressantes à plusieurs points de vue. Elles nous aident d’une part à mieux comprendre la psychologie très curieuse de Du Val, et, d’autre part, elles nous fournissent de précieux renseignements sur le Grand-Duc François de Lorraine, ses conseillers, ses courtisans, et aussi la vie intime, les sentiment des nombreux Lorrains émigrés en Toscane, et enfin elles nous font connaître la triste situation du nombreux petit personnel de l’ancienne cour du Duc Léopold de Lorraine, resté à Lunéville. où il était, semble-t-il, assez oublié.
Cette étude est sans aucune prétention, nous laisserons parler Du Val en ajoutant simplement à sa correspondance quelques notes nécessaires à la compréhension facile du texte.
Les lettres qui suivent sont extraites d’une correspondance encore inédite de Jamerai Du Val avec le sieur Fachet, valet de chambre du Grand-Duc de Toscane qui était resté à Lunéville après le départ de la famille ducale, Elle comprend 80 lettres et provient de la collection Charavay. Avant de les acquérir, il y a déjà longtemps, nous en avions parlé à M. Favier, conservateur de la Bibliothèque municipale de Nancy et notre regretté confrère. En réponse à notre demande (nous étions encore à Paris à cette époque), il nous répondit : « Achetez. Fils de laboureur, élevé par des prêtres, bibliothécaire
Jorrain.., il n’y a pas que Jamerai du Val qui ait le droit
de revendiquer ce titre. » On reconnaît dans les lignes précédentes la modestie et la fierté que notre savant confrère tirait de ses origines modestes. Il avait, en effet, de bien curieuses affinités avec l’ancien bibliothécaire et la Cour grand ducale de Florence.
C'est une bien intéressante figure que celle de Jamerai Du Val. Champenois, issu d’une famille irlandaise réfugiée en Champagne, il affectionnait la Lorraine et surtout Nancy plus que sa province natale.
Né en 1695 à Arthonnay, petit village du canton de Cruzy-le-Châtel, dans l’Yonne, son nom de famille était Jamerey et non Jamerai (1). Son prénom, Valentin, était d’ailleurs celui de son père et de son parrain, ainsi qu’en témoigne l'acte de naissance publié par M. Henri Lepage (2). Le nom de Du Val lui fut donné par le Duc Léopold de Lorraine pour rappeler le souvenir du lieu
(1} Nous conservons cependant l’orthographe Jamerai qui a été adoptée par tous ceux qui ont écrit sur ce personnage.
(2) Journa! de la Société d'archéologie lorraine, XX VII* année, 1878, pp. 250 et 251.
L'acte de baptème est ainsi conçu :
‘ Valentin-Jamerey, fils de Valentin et d'Anne Morizot, a été baptisé le 24 avril 1695. Parrain : Valentin Munier; marraine : Magdeleine Morizot.
« Signé : J. REGNARD. »
où deux de ses fils, les princes Léopold-Clément et Francois-Étienne, l’avaient rencontré dans une vallée de la forit de Vitrimont, près de Lunéville, où il surveillait le troupeau de l’Ermitage de Sainte-Anne.
Je n'ai garde de refaire l’histoire de cette rencontre et de la vie de Jamerai Du Val. Elle nous entrainerait trop loin de notre sujet, mais la véritable orthographe du surnom, devenu le nom de Jamerai, est « Du Val » qu’il faut écrire en deux mots. Il signait d’ailleurs de la sorte, et son ex-lbris, très curieux et des plus rares, porte les mêmes indications.
Bibliothécaire du Duc Léopold en 1719, puis en 1730, Professeur d'histoire et de géographie et d’antiquités à l’Académie de Lunéville fondée par Léopold pour l’éducation des fils des nobles lorrains ou étrangers, Jamerai Du Val quitta la Lorraine en 1737 pour se rendre à Florence; la Toscane ayant été échangée contre le Duché de Lorraine par le Duc François-Étienne devenu dès lors Grand-Duc de Toscane. C'était l’aboutissement fatal de la politique imprudente à l’égard de la France des derniers Ducs de Lorraine. La « passion » du Duché se terminait par l’abandon de ses Princes. L'année 1737 sonne comme un glas dans l'Histoire de la Lorraine indépendante et glorieuse !
Sollicité, dit-on, par le nouveau souverain du Duché : le roi Stanislas, Jamerai Du Val refusa de rester en Lorraine. [l parle dans sa lettre du 4 juin 1741 de «l'expulsion » de son pays, mais le mot paraît excessif; ce fut de son plein gré qu'il partit pour Florence.
Si l’on en croit son biographe Digot (1), J. Du Val aurait suivi sa Bibliothèque à Bruxelles où il serait resté jusqu'en septembre 1737. Cependant, il est certain qu'il ne s’embarqua pas à Ostende, puisque dans sa lettre du 2 octobre 1737, écrite sans doute de Nancy à son ami Fachet à Lunéville, pour lui annoncer son départ en
(1) Notice biographique et littéraire sur Valentin JAMERA1 Duva, par M. Aug. Digot. Mémoires de la Société royale des sciences, -lettres et arts de Nancy, 1847).
Re, me ne mme ou, 2 te, ne RE Reg ee, mm
Toscane, il lui dit : « Nous partons Lundy prochain pour Commercy, Ligny, Joinville, Dijon, Chalon, puis vogue la galère! » Il embarqua sans doute à Chälon-sur-Saône pour descendre la Saône et le Rhône par bateau — le coche d’eau — comme on l’appelait, jusqu’à Marseille et de là par mer jusqu’à Florence où il arriva, selon Digot, le 25 novembre, après s’être arrêté à Turin pendant dixhuit jours. Nous allons le retrouver à Florence.
Le correspondant de Du Val à Lunéville était « le Sieur Fachet, valet de chambre de S. A. R. le Grand-Duc de Toscane ». Il habitait rue de Villers.
Nous ne savons que bien peu de choses sur ce per-sonnage qui paraît avoir été le correspondant de personnalités lorraines émigrées soit en Toscane, soit à Vienne où elles avaient suivi le Duc, devenu Grand-Duc, puis Empereur. Il était à la fois leur commissionnaire, le receveur de leurs rentrées d'argent, et aussi et surtout, avec le baron de Pfüstchner, qui était l’ancien précepteur du Duc François, devenu son conseiller très écouté et très influent, « le gazetier » de Lunéville. Il rapportait au baron de Pfüstchner tout ce qui se disait, tous les « potins » de ce petit personnel abandonné par le Prince et malheureux, privé de ses gages et même créancier du Duc qui n’avait pas payé les arrérages dûs depuis deux ans. Une lettre de la Duchesse Élisabeth-Charlotte au Maréchal de Belle-Isle, Lieutenant général des Trois- Évêchés pour le Roi de France à Metz, est catégorique
et nettement accusatrice pour son fils.
Les lettres de Fachet étaient souvent lues par le Duc,
ainsi que le rapporte le baron de Pfüstchner dans une
lettre inédite à Fachet, datée du 22 octobre 1733 (1).
nee
(1) Vois pige 60, note 4.
Mais la correspondance de Jamerai Du Val avec Fachet est des plus curieuses. Il y est question de tout : politique, détresses, espérances, événements de cour, jugements sur les Princes et les courtisans. Elle donne une idée de ce que pouvait être la vie des Lorrains qui s'étaient volontairement exilés en Toscane, où ils escomptaient de nombreux profits et où ils ne trouvèrent que désillusions. Ses rapports avec les Toscans, étant donnée la constitution mentale, la psychologie si différente des deux peuples, devaient fatalement amener des difficultés graves.
La discorde entre le Prince de Craon, chef du Conseil suprême de la Régence et le comte de Richecourt, chef du Conseil des Finances, n’était pas faite pour apaiser les tristesses des Lorrains. Il faut lire dans le travail si remarquable de M. Henry Poulet le récit coloré et précis des dissensions violentes des deux personnages. Le milieu courtisan s’y montre bien tel que le laisse entrevoir, assez crûment d’ailleurs, Jamerai Du Val (1).
Cependant, fécondée par les qualités d'énergie, de travail et de méthode des Lorrains, combien le Grand- Duché eût gagné à l’harmonie et à la bonne entente.
Au fond, nous ne pouvons que constater l'échec total du gouvernement lorrain en Toscane par suite de la méconnaissance absolue de la psychologie florentine et de la mésentente d’un grand seigneur, le Prince de Craon et d’un administrateur, d’un intendant très entier de caractère, volontaire, têtu, souvent maladroit et malavisé : le comte de Richecourt (2).
(1) Revue Lorraine illustrée, ke année, n° 4.
(2) Notre confrère M. P. Boyé, pour qui le xvirie siècle en Lorraine n'a pas de secret, a bien voulu nous communiquer quelques renseignements sur certains personnages cités par s“amerai du Val Nous le remercions très vivement de son amabilité.