LETTRE I
Mon Cher Amy (1).
Certains étrangers que j’ay rencontrés avec surprise au milieu des rues de Nancy vous remettrons un billet doux de ma façon que je vous prie de faire rendre au dévoué frère Apollon (2), soit par un de ses confrères ou par quelque autre. Mais avant que de Iuy procurer cette satisfaction, vous pourrés faire la lecture de ce billet à mon ami le Ser Sganarelle (3), à M. Sondini (4), aux deux amis qui en sont les porteurs, à vous-même, et au deux compagnon dudit frère Apollon. Ensuitte vous la cachetterés et l’enverrés dans 7 ou 8 jours à son adresse. M. Va-
(1) Nous reproduisons intégralement l’orthographe et la ponctuation de Jamerai du Val.
(2) 11 n’a pas été possible de déterminer la personnalité indiquée par Jamerai Du Val sous le nom de « frère Apollon ».
(3) « SGANARELLE » désignait sans doute Dupré artiste en jardins, cultivant s l’art de la Quintinie » dit Du Val dans sa Correspondance. I] ne faut pas s’étonner des pseudonymes que donne Du Val fréquemment à ses amis. Peut-être, faut-il y voir le souci de dérouter le « cabinet noir », l’inquisition épistolaire que la Maison d'Autriche avait érigé en véritable système de gouvernement? La famille La Tour et Taxis qui avait reçu des Empereurs le privilège des transports de ettres était acquise entièrement aux Habsbourg.
Jamerai Du Val, dans une grande partie de sa correspondance adressée de Vienne et que nous publierons un jour, craignait tellement le indiscrétions qu'il en arrivait parfois par son emploi de sous-entendus à rendre ses lettres presque incompréhensibles. Le baron de Pfüstchner s’en plaignait un jour à Fachet (Lettre inédite).
Du Val signait parfois ses lettres : le seigneur Géronimo. — 1] désignait Vayringe sous le nom de Géronte; Héré sous celui d’Arnolphe.
(4) D s’agit de Sonini (Nicolas), vraisemblablement, d’origine italienne, successivement officier de M. le marquis de Spada, puis parfumeur et distillateur de S. A. R. à Lunéville, puis seigneur de Manoncourt dont le fils Nicolas-Sigisbert fut successivement conseiller du Roi et receveur des Finances (Denis) (État civil de Lunéville).
telot (1) en aura une copie dont je luy feray moi même le commentaire. Je crois que nous partons Lundy prochain pour Commercy à dessin d’y recevoir les commissions que S. A. Rie Mne nous destine pour mon ancienne voisine et de là nous irons coucher à Ligny pour nous rendre à Joinville, à Dijon, à Châlons et puis vogue la galère. Fasse le ciel que je puisse bientôt vous revoir dans la grande hesperie pour avoir le plaisir d’aller voir ensemble les murs de Salente (2). Les charitables soins de nos tuteurs m'ont obligé à emprunter 50 Louis neufs. Si la reddition étoit aussi aisée que l’emprunt cela seroit bien bon, mais quelque fois c’est le diable (3). Je vous enverrai au {€7 jour une petite lettre pour M. de Pfutzchner (4). Si vous aprenés soit par ricochet, soit autre-
(1) VarTeLcorT. Jean-Baptiste Vatelot, de Bruley, né vers 1690, mort le 20 août 1748, prêtre, chanoine de la cathédrale de Toul (1733), préposé à la conduite des Écoles du Diocèse, fondateur de la Congrégation des Sœurs de la Doctrine chrétienne (Cf. sur lui : Abbé Eugène MARTIN, Histoire des Diocèses de Toul, Nancy, Saint-Dié, t. 11, pp. 510 et 511).
(2) Il semble bien que dans ces conditions et quoi qu'on en ait dit. Jamerai du Valn’avait pasaccompagnéla bibliothèque ducale à Ostende Comme nous avons eu l’occasion de le faire remarquer, il prit sans doute à Châlon-sur-Saône le « coche d’eau » pour descendre Ja Saône, le Rhône jusqu’à Marseille où il s’embarqua pour Livourne.
(3) L’intendant du duc François ne paraît pas s’être soucié des frais de voyage des Lorrains qui abandonnaient cependant la Lorraine pour suivre le Prince.
(4) 11s’agit du baron de Pfüstchner, fils d’un modeste maître d’école de Vürzbourg, venu à Lunéville comme professeur de langue allemande. En 1718, au baptème de la fille de Jean Melchior de la Haye, il est dit « gentilhomme de la chambre de Mfr° les Princes de Lorraine s». Le duc Léopold paraît avoir eu une grande confiance en lui. Dès 1712, il l’envoya à Utrecht avec M. le Bègue, garde des Sceaux, et le procureur général Boursier pour veiller aux intérêts de la Lorraine (Dicor., Histoire Lorraine, V1, p. 67).
L'ascendant qu'il prit sur le Prince François dont il était sous-gouverneur fut tel que, avec Toussaint, le secrétaire de ce Prince, il ne quitta plus ce dernier et l’accompagna à Vienne où il mourut.
La politique laissait l'Empereur François tout à fait indifférent. Ce fut sans doute une des raisons qui déterminèrent l'Empereur Charles VI à lui donner la main de sa fille Marie-Thérèse. Seules les « affaires » l’intéressaient et il avait une avidité d'argent extraordinaire : « Pour ses domaines, fabriques, spéculations, banques, maga-
ment que le billet doux cy dessus mentionné ait mis le frère Apollon de bonne humeur faites moi le plaisir de m'en donner avis à Florence, en adressant votre lettre au Sr Thierry (1) comme j'adresserai les votres à M. de Molitori (2). Adieu mon cher ami, mille respects à ceux à qui je dois ce respectable titre et surtout à Mlie Fachette et aux deux petits bibis.
Le 2 octobre 1737.
Monsieur Fachette, Valet de chambre de S. A. Rie le Grand Duc de Toscane,
à Lunéville.
sins et monts-de-piété, François avait un petit gouvernement. Un de ses anciens précepteurs, Pfüstchner, en administrait la partie judiciaire et contentieuse et son ancien chambellan Toussaint dirigeait la partie financière. Chaque matin, à son lever, ils lui présentaient un rapport et le monarque aussi bien que ses agents en examinaient les plus petits détails. + (Voir MicuieLs, Histoire de la politique autrichienne depuis Marie-Thérèse, p. 83.)
A Vienne, le baron de Pfüstchner recevait les placets destinés à l'Empereur, ils lui étaient envoyés de Lunéville par le Sieur Fachet. Nous publierons un jour la correspondance du baron de Pfüstchner qui est en notre possession. Elle est des plus intéressantes et des plus curieuses au sujet du Duc François, de son entourage et des anciens serviteurs du Duc Léopold restés à Lunéville après la cession du Duché à la France.
Le baron de Pfüstchner qui avait assisté à la rencontre de Jamer. i Du Valet des Princes Léopold Clément et François, fut très bon pour Du Val. Celui-ci l'appelle d’ailleurs son « mécène », son « père nourrieier », malgré qu’il ne lui ménage guère ses boutades, ses sautes d’humeur qui sont l’apanage de l’ancien berger de Sainte-Anne. ]1 garda toute sa vie une profonde reconnaissance an baron de Pfüstchner.
(1) Le sieur TaiernŸ, Jean-François, de Thiaucourt, secrétaire du cabinet de Léopold et de François III, anobli le 7 février 1729.
(2) Molitori. Il s'agit de Urbain-François de Molitoris, secrétaire intime de Léopold, conseiller d’État le 5 février 1724.