‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 3)Chapitre 88 sur 109 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

A Florence, le 7 juin 1739.

Monsieur et cher ami,

Je ne vous écris qu’à la hâte, une autrefois je seray un peu moins concis. M. Thiery m’a rendu la lettre que vous m'aviés destiné et m'a dit que vous pourriés vous servir de la même voie. Lorsque vous voudriés m'écrire, elle me paroit très sûre. J’ay apris ces jours passés que la lettre que j’avois écrite au curé de chez nous accompagnée de quelques autres papiers dont j'avois chargé un particulier qui s’en retournoit en Lorraine, avoient été supprimées à Turin, mar la seule raison qu’elles n’étoient pas à la poste (1). Il est vray quele porteur qui étoit un pauvre soldat eut le malheur d’être fouillé et qu’on luy trouva quelques bas de soye de contrebande. J’ay bien peur que les princes ne s’avisent un jour de mettre la vertu et le mérite au nombre des marchandises proscrites, cela arrivera sans doute si quelque maltotier leur en fournit le projet (2). Quel dommage mon cher ami que vous n’avès pas 8 ou 900 fr. de rente de votre propre

(1) 11 s’agit d’une correspondance adressée à l'abbé Regnard, curé d’Arthonnay, paroisse natale de Du Va!. Nous possédons quelques lettres de ce prêtre. J, Du Val servait par sor intermédiaire une pension à sa mère, 1a seule personne de sa parenté à laquelle, écrivait-il, il était attaché.

(2) I faut faire quelques réserves sur les jugements portés par J. Du Valsurles Princes et la Cour. De par ses origines et son éducation, Du Val avait un caractère assez aigri, ombrageux, rude: il se traitait lui-même « d’ancien sauvage » (Lettre du 25 mai 1765 à Anastasie Sokoloff}). Celle-ci lui écrivait en l'appelant « aimable et soupçonneux berger d’Austrasie ». Le baron de Pfüstchner écrivait le 15 janvier 1733 à Fachet (lettre inédite) à propos de J. Du Val : « … Le bois de Sainte-Anne a laissé enluyv et ses façons, quelque chose de brusque que je doute que jamais il ne s'en pourra entièrement dépouiller. »

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fond, pour vous mettre en droit de mépriser la Cour, autant qu’elle le mérite, pour y réussir parfaitement, il vous sufliroit de la bien connaître et d’être équitable. Je suis heureux de voir que la moitié des Lorrains ont souhaitté de voir la Cour de Florence pendant le séjour qu’elle y à fait. Ils s’imaginent sans doute qu’elle ressemble encore à celle qu'ils ont vus autrefois briller parmy eux (1). Si cela est vous pouvés les asseurer de ma part que leur erreur approche de l’absurdité. Je n’en dis pas davantage, mais s'ils veulent attendre encore un très petit nombre d'années, j’auray soin de les faire abjurer leurs opinions. Il est vray que je ne leur parle jamais de la Grande Duchesse (2) qu'avec enthousiasme. Oui, je puis dire que j’ay vu la bonté, la modestie, la générosité et toutes les perfections qui embellissent la vertu éminemment réunies dans la personne de cette Auguste princesse. Pour ce qui est de Ms les courtisans je les ay fort peu fréquentés, mais je crois que l'esprit de duplicité, de cabale et d’intrigue les anime au suprême degré. J'ai vu le dictateur Toussaint (3) bouffi d’orgueil et

{1} La Cour du Duc Léopold à Lunéville, père du Grand-Duc de Toscane François, époux de Marie-Thérèse.

(2) Marie-Thérèse d'Autriche, épouse du Grand-Duc François de Lorraine.

(3) Toussaint (François-Joseph), fils du secrétaire de la légation de Lorraine eg France et en Angleterre, était né à Dieuze. I] s'établit dès sa jeunesse à Vienne, fut de bonne heure secrétaire du Duc François qui le prit en affection et le combla de fa.eurs. I] le fit baron de l’Empire, et conseiller intime. Il devint bientôt son premie: ministre. (H. Poucet, Revue Lorraine illustrée. Les Lorrains à Florence, p. 70.) Voir p. 60, note 4, le rôle joué par Toussaint dans les affaires financières de l’ Empereur.)

A Florence, il était l’homme de confiance du comte de Richecourt, chef du Conseil des finances du Grand-Duché. Le Prince de Craon, chef du Conseil suprême de la régence, qui le détestait autant que le Comte de Richecourt, l’appelsit « un être maifaisant ». Lorenzi, qui était Ministre de France à Florence, écrivait à Amelot [Archives des Affaires étrangères. Toscane, t. 97, cité par H. PouLerT, op. cit., p. 70, note 2]\la lettre suivante : « … Le Grand-Duc François de Lorraine garde décidément ses ministres. Vous savez, peut-être, qu'il (le Grand Duc) a eu le malheur d’être si peu instruit, qu'il a bien de la peine à lire Ce qui est écrit à la main et qu'il sait si peu écrire que

d’arrogance comme un autre Aman, tandis que tout rampoit sous ses ordres. J’ay eu l’audace de le mépriser, quoique il l’aye rencontré 9 ou 10 fois. J’ay dédaigné de le saluer et me suis mocqué hautement de ceux qui alloient prostituer leurs hommages dans son antichambre, Je crois que s’il peut me rendre quelque bon service clandestin, il n’y manquera pas. Je ne doute point même qu’il n’en ait déjà fait la tentative, mais quand il réussiroit, je m'en embarrasserois fort peu. La liberté dont je jouïs, mon peu d’ambition et la frugalité sont pour moi des trésors, moins casuels que son opulence. En vérité il est étonnant qu'ayant connu combien ce pigmée est ennemi du vray mérite et combien il est attentif à l’écarter, vous ayés espéré d’être rétabli dans votre premier emploi, un espoir si mal fondé prouve manifestement que vous n'êtes pas bien au fait du rituel de la Cour, pour moi je n’en aye jamais été la dupe. Je souhaite avec la plus vive ardeur vous voir dans ce pays cy, mais à condition que vos 900 livres fussent changées en autant de florins et que vos yeux fussent à l'épreuve de l’air corrosif de: Florence ou on diroit que tous les aveugles de l’Europe se sont donné le rendes-vous (1). On m'’apprend que les Lorrains regardent la Toscane avec envie depuis que les gages de 4 ou 5 personnes ont été augmentés, mais que cette générosité ne les éblouisse pas, je puis les asseurer quelle est très bornée et que si ceux qui en jouissent étoient libres de retourner à leur premier état, il y en a peu qui ne s’en retournassent avec plaisir. Il est vray que le changement des affaires, que l’Introduction de la ferme (2) a produit a été favorable a plu-

lorsqu'il est obligé de le faire, c'est M. Toussaint qui lui conduit la main, ».

Le Comte de Richecourt et Toussaint, son principal suppôt, finirent par ruiner le Prince de Craon dans l'esprit du Grand-Duc et obtinrent son rappel en 1749.

(1) Interprétation vraisemblablement excessive de J, Du Val. Ce n’est pas «l'air corrosif » de Florence qui devait entraîner la cécité, mais sans doute la variole qui était endémique à cette époque un peu partout et notamment dans l'Europe méridionale.

12) Voir sur la Ferme générale, p. 83, une lettre en date du 22 mars 1739 de M. Thierv à Fachot. Le Comte de Richecourt avait licer cié

sieurs scribes, entrepreneurs, rats de caves et maltotiers, mais que l’on m'indique un pays où ces sortes de gens n’éclaboussent pas les personnes de mérite. Mr de la Gorge (1) ou quelqu’autre vous remettra au mois de Juillet prochain 40 ou 50 livres pour être employés à payer des ports de lettres, des arbres, semences, et autres choses de cette nature. Témoignés à notre ami le Sieur Sganarelle (2) combien ie suis pénétré de reconnaissance pour les ……. et arbustes qu'il m'a procurés, leur espèce est unique en Toscane où ils viennent à merveille et où 1ls me causent un plaisir que personne n’ignore, pas même l’Incomparable Archiduchesse à qui j'en ay parlé plusieurs fois, ce qui me fâche c’est que je ne pourray discerner ces arbustes que lorsqu'ils porteront des fruits, parce que les étiquettes qu’on leur avoit attachés pour les distinguer étoient totalement pourries lorsque M. Evre me les aporta. Demandés à M. Duprès s’il s’en souvient et faites moi le plaisir de me le marquer. Lorsque vous irés à St Anne (3) remarques un peu comment se porte le frère Zozime, les hayes vives, les arbres, et particulièrement ceux qui sont plantés devant la chapelle, et entre autres les Sorbiers et les Alisiers. A Dieu mon cher amy, mes respects à Mile Fachette et à M. et Mie Sondini que j’espère revoir un jour.

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