LETTRE III
À Florence, le 6 mars 1740.
Monsieur et cher amy,
En attendant votre agrément, votre nièce a jugé à propos de se marier le Dimanche gras à 6 heures du soir, le petit abbé Carle en a fait l'office car il est le grand marieur des Lorrains, et en qualité d'aumônier du régiment, il exerce ses fonctions indépendâment des curés. M. Voirin mari de votre nièce a un frère nommé Augustin Voirin chamoiseur à Blàämont qui devoit luy faire toucher icy un millier de livres. Comme il y à longtems qu'il n’en a recu des nouvelles Marianne vous prie de vous informer si par hazard il ne seroit point mort et de luy faire savoir ce qui en est.
Il y a près de six mois que M. le Baron de Pfüzchner ne m'a écrit. Je m'imagine que mes vérités l’ont révolté ét qu’il s'amuse à me bouder, c’est temps perdu car j’ay
fait vœu d’être sincère et véridique jusqu’au tombeau et même au delà s’il est possible.
Faites moi le plaisir de faire remettre en main 1 propre au frère Zozime la lettre qui luy est adressée et d'envoyer à la poste celle qui est destinée pour M. Vatelot.
Malgré l'absence du souverain, les florentins n’ont pas laissé de se divertir de leur mieux pendant ce carnaval (1). Leurs mascarades sont fort ingénieuses, et rien n’égale la propreté et la richesse de leurs habits de masque. Nos Jlorrains se sont aussi avisés de vouloir figurer, mais en vérité, ils faisoient pitié. C’étoient de vrais chiantslits, il est vray que pour la somptuosité de la table, ils l’emportent infiniment sur les Toscans. Cela s’apelle viser au solide et courir au plus pressé. Je voudrois mon cher any que vous connussiez à fond le caractère et le génie du peuple Etrurien. En général il est extrêmement beau, très paisible et très spirituel, mais je voudrais de tout mon cœur ignorer l’horrible indigence qui en accable un bon tiers. Avant cette notion, je n'avais qu’une idée très imparfaite de la misère. Le prince de Craon (2) part à la
(1) « Le carnaval ne portait pas bonheur aux Lorrains : Déjà dans a soirée du 9 février 1738, des gardes du Duc, pour fêter le carnaval, n'avaient rien trouvé de mieux que de se déguiser ridiculement en soldats espagnols et toscans. Que]lques-uns de ces derniers trouvèrent la plaisanterie de mauvais goût et les huèrent; furieux, les Lorrains dégainérent, rossèrent les promencurs qui avaient pris parti pour les soldats nationaux, envahirent le couvent des Decminicains où s'était réfugié un de ces soldats, et comme une avalanche brisèrent tout ce qu’ils rencontraient, n’épargnant même pas l’é;lise qu'ils mirent à sac. »
H. PouLer, op. cit., p. 42.
(2) Marc de Beauvau, Prince de Craon et du Saint-Empire, grand d’Espagne de la 1r° classe, chevalier de la Toison d'or; Grand Étuyer et Chef du Conseil de Régence du Grand-Duché de Toscane à Florence. Ce sont les titres indiqués sur 1a mention du décès de sa file Thècle de Beauvau, Dame et Comtesse de Remiremont (Denis, État civil, 1748).
Il avait épousé le 16 décembre 1704, alors qu'il était simplement Messire Comte de Craon, Seigneur en partie de Fléville, Te mblaine, Ess2y et Dommartemont, grand Maître dela garde-robe de Son Altesse Royale, Demois:lle Anne Marguerite, fille d'honneur de S. A. R. Madame, fille de haut et puissant seigneur. Messire Melchicr de Lignévilie, etc. qui devint la favorite du Duc Léopold. Nous publicrons un
fin de ce mois pour aller recevoir à Rome l’ordre et l’habit de la Toison d’or. Son fils le Prince de Beauveau a passé le carnaval à Venise, luy et son amplissime frère (1) doivent s’en-retourner au printemps prochain, l’un à son église, l’autre à la tête de son nouveau régiment des gardes qu’on a créé en sa faveur. Aujourduy à 6 heures et demie du matin nous avons ressenti deux secousses de tremblement de terre si violentes qu’une partie des cloches de la ville en ont sonné pendant quelques minuttes. C’est tout l'effet que ce phénomène a produit excepté la peur qu'il a causé dans l’âme des plus timides. Si M. Groselier (2) est
jour une nombreuse série de documents inédits et curieux sur la famille de Beauvau-Craon.
A la mort du Duc Léopold, le Prince de Craon avait, comme beaucoup de seigneurs lorrains, hésité à suivre la fortune du Duc François et, au mois d’août 1738, il demanda au cardinal de Fleury, premier ministre du roi de France Louis XV, une Compagnie dans un régiment français pour son fils Charles-Just.
Chargé de prendre possession du Grand-Duché de Toscane au nom de son maître, le Grand-Duc François de Lorraine, Henry Poulet (op .cit.) rapporte qu'onle réclamait en vain, maisil ne se pressait pas. En mission à Versailles, il prenait plaisir aux fêtes données en son nom, et il partit à regret s'en altant à petites journées. Il arriva à Florence le 3 juin 1737. Le Comte de Richecourt, qui devait présider le Conseil des Finances arriva fin août 1737 également. L’entente entre les deux personnages ne dura guère. Craon, très grand svigneur, était rempli de courtoisie à l’égard de la noblesse, des savan!s et des lettrés florentins. Le Comte de Richecourt, blâmait les ménagements du Prince et, dès l’arrivée du Grand-Duc François de Lorraine, il s’employa de toutes ses forces, ainsi que Toussaint, son collaborateur, à détacher le Grand-Duc de Toscane, du Prince de Craon. Ce dernier, rapporte Henry Poulet (op. cit.), d’après la correspondance de Lorenzi à Amelot, ne parut guère à la Cour pendant le séjour du Souverain. UM était d’ailleurs souffrant depuis six semaines et il était profondément découragé des attentions de François pour Richecourt. Après avoir demandé plusieurs fois son rappel, il l’obtint en 1749. 11 avait résidé douze ans en Toscane, et mourut le 11 mars 1754.
(1) François-Vincent-Marc de Beauvau, né à Lunéville le 23 janvier 1713. Primat de Lorraine à l’âge de neuf ans. Il mourut à Paris le 29 juin 1742. Il était extrêmement gros [Luynes, cité par Poulet, op. cit., p. 132.
(2) En 1735, au 31 août, au mariage de sa fille, M. Groselier est dit : « Trésorier des troupes de $. A. R. En 1746, date de sa mert, il est dit : « Secrétaire en chef et garde-minutes des Finances » (Denis État civil, p. 156).
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à Lunéville faites moy le plaisir de luy témoigner le profond respect que sa probité m’a inspirée. Le procédé qu’on a tenu à Vienne à son égard est tout à fait indigne. Je n’ay pu m'empêcher d’en exposer mon sentiment, qu'il ait plut ou non, c'est de quoi je m’embarrasse peu. J’ay satisfait mon penchant pour la Justice et cela me suffit. Mes respectueux compliments à M. et à Mme Sondini (1) à M11e La Marche (2), à Mlle Fachette et aux petits Bibis (3).
LETTRE IV A Florence, le 29 may 1740.
Monsieur et cher amy,
Ne vous donnés aucun mouvement sur ce qui regarde Mne de Juvrecourt (4) cette commission ne presse point
(1) Voir Sonnini, p. 59, note 4.
(2) Mie de la Marche. Première femme à S. A. R. Madame Douairière de Lorraine, décédée le 10 avril 1752 (Denis op. cut,).
(3) Ce sont les enfants de Fachet. Ce terme de « Bibis rest emplové très souvent par J. Du Val dans sa Correspondance. C’est un mot affectueux. Anastasie Sokoloff était pour lui une Bibi, de même Mlie de Guttenberg. Sa mère était également une Bibi.
V. J. Du Val correspondit pendant treize ans avec Mlle Anastasie Sokoloff, femme de chambre de l’Impératrice de Russie dont il avait fait la connaissance à Vienne. Mer je Prince de Galitzin, ambassadeur de Russie à la Cour d’Autriche, avait bien voulu faciliter à Du Val les moyens d’entretenir- cette correspondance qui est fort curieuss et qui a été publiée par Kock dans une édition devenue rare.
* Mlie Anastasie Sokoloff se maria avec M. de Ribas, chevalier de Malte et colonel au service de la Russie.
(4) Mme de Juvrecourt. I] s’agit probablement de Madame de Juvrecourt, femme de Massire Josph-Claude de Juvrecourt, Chevalier, Seigneur de Bathlémont, Andilly et Art-sur-Meurthe, Lieutenant- Colonel pour le service de S. A. R. et Capitaine au régiment de ses Gardes (Denis, op. cit).
et peut se différer jusques à ce que l’occasion et la commodité se présentent d’elles-mêmes. Vous avés eu raison de croire que la lettre du S' Tranchant (1) n’étoit pas une lettre de change le galant homme en achetant une maison qui luy a coûté 700 livres s’est avisé d'employer mon secours pour la payer. Si toutes ses pensées et ses actions sont aussi inutiles que celle-cy, oh! quel compte il aura à rendre un jour. La reconnaissance et la piété m’imposent des loix à l’égard de ma mère, auxquelles ie ne dérogeray jamais. Mais la nature ne m’a jamais parlé en faveur de la parentaille, c’est bien assés que dans le cas d’une indigence pressente, l’usage, plutôt que la raison, leur accorde la préférence.
J'ay reçut une lettre du frère Zozime qui m’aprend tout ce que regarde St-Anne. Il paroit que ce laborieux archimandride n’a pas envie de thésauriser, par la dépense qu'il fait pour embellir et améliorer son séjour. Il se plaint que les pierres sont fort chères, si elles n’étaient pas si dures icy, je tacherai de luy en procurer quelques toises. Je veux pourtant me cotiser en faveur de son travail et comme après la St Jean prochaine, il m'adviendra une autre échéance de 150 livres vous pouvés délivrer audit frère une somme de 31 livres. J’avais déjà pensé à ce que vous m'avez marqué au sujet de votre frère Adiner. Il serait plus que capable de remplir l'emploi de commis pourvu qu'au préalable il put s'expliquer en italien avec les ouvriers, mais j’ay observé que le Sr Jadot (2) destinoit cet emploi à son domestique nâtif de
(1) Le Sieur Tranchant. I] s'agit sans doute de transactions relatives à la maison familisle de J. Du Val à Arthonnay, auxquelles avait été mélé le Sieur Tranchant, ainsi qu’il semble résulter d’une lettre de ce dernier à Fachet (Lettre inédite).
(2) Jadot, architecte ordinaire du Grand-Duc François 111 qu'il avait suivi de Lorraine en Toscane. Directeur général de ses bâtiments dans le Gran@-Duché; il passa ensuite au service de- i’Impératrice- Reine Marie-Thérèse qui le fit agréger à la noblesse des Pays-Bas.
Jadot paraît avoir eu une assez grosse fortune. Il prêtait de l’argent au Prince de Craon en Toscane. H lui avait avancé une somme de 54.546 livres 11 s. 10 d. [État des dépenses et recettes du Prince dressé par son intendant à la date du 31 juillet 1749] {inédit}.
Il acheta au Prince de Cravn pour la somme de 95.000 livres la
Commercy qui est véritablement un garçon fort entendu qui écrit et dessine bien et qui est tout à fait du goût de son maitre. Tout cela mon cher ami ne sont pas des obstacles faciles à surmonter. D'ailleurs (et ceci soit dit entre nous) je remarque que nos Lorrains sont très peu disposés à se rendre service les uns aux autres, je suis à portée d’en juger, et ie sais à ce sujet des choses que je voudrais bien ignorer. Comme le Sr Jadot fera quelque séjour à Lunéville, ie ne serois pas fâché que vous luy parlassiez de votre situation équivoque. Je vous avertis qu’il a un très grand ascendant sur l'esprit du Sr Toussaint et qu'il est en état de vous rendre service, mais faites fond sur ce que j’ay déjà dit plusieurs fois, qu'il est plus aisé de subsister en Lorraine avec 600 livres qu'ici avec 400 florins, cela semble un paradoxe, c’est pourtant l’exacte vérité. L'étude des livres est souvent un obstacle à l'étude du monde. J’ay été assez heureux pour concilier lune avec l’autre, et j’ay trouvé que celle-cy étoit infiniment plus utile que la première. C’est en vertu de cette connoissance que j’ay prévu que vous ne feriés jamais fortune auprès de la personne des princes. Vous n'êtes ni flatteur, ni imprudent, ni turlupin. Sans ces talents, il est rare de réussir auprès d'eux. quiconque entreprendra de leur plaire par le mérite et la vertu seule risquera de jouer un rôle aussi équivoque et aussi indécis que celui de notre trembleur et timide mécène (1), de tels personnages ne sont point faits pour obtenir la faveur des grands. Il en est de ces faveurs, comme de ces fruits qui naissent sur le sommet des rochers inaccessibles. Il n’y a que les insectes et les reptiles qui en profitent, J’ay cru longtemps qu’en vous attachant à la chancellerie, ce seroit le moyen de vous attirer les influences de la fortune, mais la constante assiduité, l'expérience et la
baronnie de Ville-sur-Issey où il mourut en 1761 (même document). :
Il construisit à Florence, près de la Porte San Gallo, l'Arc de Triomphe pour l’arrivée du Grand-Duc et de la Grandc-Duchesse le 20 janvier 1739.
(1) Allusion au baron de Pfust-hner dont la bienfaisance ne paraissait pas sans doute assez active à Du Val.
égard, ayes la bonté de luy présenter mes respects. En lui rendant cet hommage, je m’acquitte de celuy que ie dois au vray mérite et à la vertu. Pour vous mon cher ami, je vous conseillerois de ne point vous décourager, les temps sont successifs parmy l’infinité d'événements qu'ils renferment dans leur sein, il peut s’en trouver qui vous seront favorables. Se ie pouvois contribuer à les faire éclore, je vous proteste que ie n’aurois rien à me reprocher, car c’est avec l’amitié la plus sincère et le dévouement le plus parfait que ’ay l'honneur d’être Monsieur et cher amy Votre très humble et très obéissant serviteur.