‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 4)Chapitre 100 sur 115 · II · texte numérisé non relu

II

Les tilleuls ont fleuri. Les rameaux embaumés Suspendent les fleurs d’or à l’ombre des feuillages. Dessous, je vois s’étendre. en moi-même enfermés, De beaux jardins profonds aux secrets paysages

Où, quand le jour a fui des cieux inanimés, J'aime descendre seul et cueillir au passage Pour en faire un bouquet les souvenirs aimés Dont l’arome enchanteur lentement se dégage.

0 le beau jardin clos où nul ne peut entrer, Où les roses en fleur ne peuvent se faner Et dont les longs sentiers s’emplissent de cantiques,

Car mes anciens bonheurs s’y retrouvent vivants Et m’y donnent encore de doux frémissements.. | Les tilleuls ont fleuri sur mon jardin mystique!

Dans la glaise le soc entre de la charrue.

Les chevaux attelés que stimulent les cris Aiïgus des laboureurs tirent. Le jour est gris. L'ombre du ciel éteint dort sur la terre nue.

Un vol d'oiseaux légers s'élève dans la nue

Et disparaît. En vain dans l'air je cherche un bruit. Tout est silence. Tout s’offre à la vaste nuit,

A l'hiver, à la mort et la morne étendue

Des bois encore en feu sous les feuillages roux Porte déjà sur soi le signe triste et doux Du long dépouillement qui les rendra funèbres.

Leur beauté qui me blesse et convient aux tombeaux Abrite en son secret le fantôme des maux Qu'amèneront les jours couronnés de ténèbres.

La ténébreuse brume enfonce sa tristesse Jusqu'au fond de mon âme où meurt le doux été. L'hiver, les courts matins et les longs soirs glacés S’annoncent. Veuve et pâle et pleine de détresse,

La terre ouvre déjà la porte sans promesse

Des cimetières nus et, sous le ciel fermé,

Conduit le lent cortège humide et désolé

Des jours auxquels les fleurs retirent leur tendresse.

Humbles et dépouillés, les arbres se sont tus : Comme un voile de deuil leur silence est tendu De l’un à l’autre. En vain portent-ils dans leurs branches

Des nids encore vivants où les oiseaux sans voix Ont cessé de s’aimer dans la lumière blanche. Seul le vent douloureux parle dans leurs hauts bois.

Sous le soleil mourant on voyait les choucas Sombres et lourds, monter en une large bande

Des prés vides et froids pour former des guirlandes De deuil sur l'horizon rose et vert sans éclat.

Quelques-uns se juchant, en haut de saules bas Figurèrent les fleurs de funèbres offrandes.

Les autres, tournoyants, revinrent sur la lande Où séchaient les pavots et se posèrent là.

Puis, de nouveau, leur vol repartit et, les ailes Bruissant comme un feuillage où le vent s’entremêle, Tout le noir escadron disparut au couchant.

Dans le soir dénudé, sur la pâle étendue, Seuls remuaient encore les oiseaux ronronnants Par lesquels surgit l’homme au sein profond des nues.

Jours affreux. Jours trop brefs. Cieux languissants et vides L'hiver, le morne hiver, sans lumière et sans voix,

Sur le sol ravagé, sur la ville et les bois

Répand sa rude horreur et ses beautés livides.

Où sont tous les oiseaux? Sur les arbres rigides Les nids abandonnés frissonnent dans le froid,

Et dans les rameaux nus et sur l’angle des toits Voici les longs sanglots des ouragans humides.

Où sont les chauds rayons du soleil plein d’ardeur? Où sont les chants? Où sont les jeux? Où sont les fleurs? La terre à bout d’efforts s’enferme en sa détresse.

Où sont les rêves doux et les projets charmants? Le monde est tout rempli de sourds gémissements Et mon cœur lentement descend dans la tristesse.

Troubles longs et profonds au fond des horizons. Grondements secs. Il pleut. Et le vent redoublant Ses assauts furieux se brise sur les monts.

L’éclair s'allume et brûle où le noir ciel se fend.

Fracas rapide. Alors sur les basses maisons

Passe un torrent. L’averse, effrayante et sortant Comme un flot du nuage, emplit l’air de frissons Et d’humides vapeurs entourent le soir lent.

Nouveaux déchirements de foudre au sein des nues. La pluie en nappe étreint la moindre roche nue Et partout retentit son crépitement lourd.

La vie est une chose immense abandonnée Et tandis qu'inquiet s’arrache au loin le jour La terre se résigne à mourir, désolée.

L'obscur manteau de l’ombre éteint des diamants

Sur la terre où la nuit, alors qu’un peu d’eau lisse Semble aux derniers rayons sur les prés qui brunissent Un feu d’herbes, confond les limites des champs.

Nuit profonde, nuit tendre où les grands arbres blancs Aux phares de l’auto, qui sur le chemin glisse

Entre leurs rangs parfaits, soudainement surgissent Et s’effacent, blafards, dans notre mouvement.

Tout passe et dans le ciel n’apparaïit nulle étoile. La trouble nuit partout a déployé son voile : Et même a mis du noir dans le cœur inquiet.

La plaine inconsolable, étreinte par la bise Se tait. Chaque village, où la route conquise S’enfonce comme un coin, semble un rêve muet.

O morts que convoitait le ciel, morts désirés,

Qu'il nous a pris et mis dans l’humble et dure terre, Dans l'ombre sans rayon des tristes cimetières

Où s'échappe leur forme à nos bras désolés.

O mes morts douloureux, vous que j’ai tant pleurés, Vous que le soir j'appelle à l’heure sans lumière, Que je poursuis, plaintif, de mes sombres prières, Quand le vide plus grand creuse mon cœur brisé,

Impassibles vivants dont les traits immobiles Fixent mon souvenir, dont les pas dans la ville Iluminent mes pas, compagnons purs et droits

Qui pensez en mon âme et riez dans mon rire, Inaccessibles dont le nom m’est doux à dire, Vous m'’êtes moins lointains que jadis, sous vos croix.

Seigneur, loin de maudire ici ta main qui frappe, Devant ce lieu profond, impénétrable, obscur, Où la mort met nos morts, devant ce sombre mur Qui ferme nos tombeaux, je consens cette étape

Que ta force m'impose et veux être la grappe

Dont on prend chaque grain pour goûter au fruit mûr. Si mon cœur, en butant sur le rocher si dur

De tes sentences, croit se rompre et s’il m’échappe

Un sourd gémissement, ce n’est pas que je veuille Douter de ton amour. L'arbre aussi perd ses feuilles Dans l'ombre de l’automne et rien n’est absolu,

Mais le très doux printemps les rend à sa détresse. Seigneur, j'espère au fond de ma pâle faiblesse Le retour éternel de ceux qui ne sont plus.

L’ardeur de ta puissance, à Feu, qui me consume, Dont je sens la morsure et qui n’a point pitié, Dit le bois à la flamme au sein du blond foyer, M’enivre et je m’unis dans l’acte qui m’allume

Par elle à ton essence et le fer sur l’enclume Reçoit du lourd marteau sa forme et sa beauté Moins que moi de toi seul la mienne, à Feu lié Plus à moi désormais que le froid à la brume.

Brûle-moi, si tu peux, plus encore et, martyr Offert à ta splendeur, que je fasse grandir Ta gloire où se détruit le meilleur de mon être.

Abeille qui se donne et qui livre son miel, Aïnsi parle le cœur, aspirant tout le ciel Par besoin de sentir en lui l’absolu naitre.

La fraicheur et la nuit ont passé sur la ville,

Sur ses lourdes maisons, sur ses pavés brülants, Sur les rails agités de ses tramwavs bruyants : Tout est silencieux et le sommeil facile.

En suivant sa lanterne au fond de l’ombre vile

Le chiffonnier remue un monde répugnant

Dont chaque affreuse odeur s’entremèle aux relents Qu’ont laissés les humains dans l'air souple et tranquille.

Au bord des durs toits noirs, du rose sur la nuit... Alors l’épais dormeur, s’éveillant à demi Fouille avec indolence en ses étranges rêves,

Sans voir dans leur chaos les traits de son destin, Sans entendre ses pas sur les intimes grèves Où le mènent muet ses enfouis instincts.

Dans les troubles détours de la vie incertaine Je cherche mon chemin au secret de l’esprit.

Je médite et l’idée indécise, sans bruit,

Affleure à l'horizon de ces plages lointaines

Où bat l’océan noir au fond des ombres vaines Dont l'être, monstre obscur, se forme et s'agrandit. À peine ce rayon de lumière a surgi

Que sur tout se répand une clarté sereine.

Dans l'univers plus vaste où reluit le contour Des choses, je saisis par un élan d’amour L’invisible que meut sa forme délivrée.

Le jour n’est pas plus beau naïssant au creux des monts, Sur le fil des torrents et sur les rochers blonds Qu’en mon âme cette aube où nouvelle est l’idée.

Quand, bien las, je parviens au terme calme et grave D'un jour et que mon être à l’esprit s’est offert Pour les féconds efforts dont le travail se grave En des mots dont le prix est d’être ce qui sert

À faire pénétrer l’humble pensée esclave

Des sens, obscurs et vils serviteurs de la chair, Dans l’orbe de cet ordre éternel où s’enclave L'inflexible raison qui règle l’univers,

Je me sens envahi par la clarté des choses, La nuit pour moi n’est plus une obscurité close Et des rayons dorés éclairent mon caveau.

Je suis heureux. Le ciel semble, près de mes lèvres, Comme une coupe immense où je puis boire l’eau, L'eau meilleure, l’eau pure où s’apaisent les fièvres.

Allons, vite, allons, Ô mon gai troupeau, Tirelire, lire, ah! ah! tirelire!

O mes chèvres, vite, au son des pipeaux Suivez dans mes pas, je vais vous conduire.

Nous irons ensemble où sont les sureaux, Tirelire, ahl ah! Et puis sans rien dire Je vous mènerai près du clair ruisseau Où j'entends toujours le vent qui soupire.

Vous pourrez vous voir dans l’eau qui s’en va, Vos grands yeux gourmands et vos barbichettes Vous amuseront, mes filles, ah! ah!

Puis, faisant sonner vos douces clochettes, Alors, tirelire, en longeant les pins, Vous retournerez en file au chemin.

LES GAILLARDOT

Par M. G. GUÉMARD

Page 1