ASSOCIÉ-CORRESPONDANT
Le Dr Contenau, dans son /Jistoire de la Phénicie, vient de rendre hommage au concours éclairé apporté à Renan, pendant ses fouilles de 1860-1861, par le Dr Gaillardot, alors en résidence à Saïda, l’antique Sidon.
Le professeur Le Breton vient de publier, dans la Revue des Deux- Mondes, cent seize lettres du grand historien, qui témoignent de l'affection qu’il avait vouée à son collaborateur.
L’éloge du médecin de Saïda ne saurait être prononcé dans un milieu plus autorisé que l’Académie de Stanislas. En effet, Gaïllardot (Joseph-Arnaud-Charles) naquit à Lunéville en 1814. Sa mère était une demoiselle de Schaken. Son père (Charles-Antoine), chirurgien militaire et géologue distingué, suivant une tradition de famille, aurait reçu la croix de la Légion, sur le champ de Wagram, des mains mêmes de l'Empereur. Son aïeul paternel était médecin aux gendarmes rouges de la Reine. Un aïeul de sa mère, qui fut aussi son parrain, le baron Henry, premier président à la Cour de Nancy, a laissé une haute renommée d’intégrité et de science juridique.
Gaillardotfut unenfant prodige.Son père avait pris sa retraite à Lunéville, où il avait réuni, dans sa propre
maison, d'importantes collections d’histoire naturelle. Le vieux chirurgien, atteint d’hémiplégie, ne pouvait luimême en faire les honneurs. Dès l’âge de dix ans, le petit Joseph-Charles désignait, en latin, les plantes et les minéraux paternels, à l’émerveillement des visiteurs.
En 1835, à peine reçu docteur, Gaillardot, sur la recommandation du savant géographe Jomard, directeur de la mission scolaire égyptienne en France, fut nommé professeur d'histoire naturelle à l’École de Médecine, fondée en 1827, à Abou-Zabal, par le célèbre Dr Clot Bey et alors, depuis peu, transférée au Caire. Mais le jeune médecin — il n’avait que vingt et un ans — était trop actif pour se confiner dans une chaire. Il voulait voyager, herboriser, manier le pic du géologue, découvrir des antiquités, déchiffrer des inscriptions. Aussi se fit-il attacher à l’Étatmajor d'Ibrahim Pacha et put ainsi parcourir, avec l’armée égyptienne, le Liban et la Syrie et, en particulier, le Hauran, cette région sauvage, repaire des Druses, dont il leva la première carte. Cette carte, on l'utilise encore, mais en oubliant d’en nommer l’auteur.
Le 1er avril 1839, il écrivait à l’un de ses amis, M. Maire, avocat à Lunéville, une lettre des plus instructives, qui nous a été conservée par miracle, où il décrit ses pérégrinations militaires ou scientifiques et se range aux vues du maréchal Marmont sur les affaires de Syrie.
Notons en passant que la relation du duc de Raguse, qui venait alors de paraitre, comme aussi les mémoires dictés à Bertrand par Napoléon et le livre du consul Henri Guys — pour ne citer que les auteurs les mieux qualifiés — contiennent sur la Syrie des aperçus et des enseignements dont nous pourrions encore profiter, les pays d'Orient ne se transforment qu'avec une extrème lenteur : les coutumes antiques y ont conservé leur empire, dans la montagne comme au désert, et les grandes familles féodales, toujours les mêmes, maintiennent jalousement leur influence séculaire.
Comme le disaient Marmont et Gaiïllardot, les conscriptions forcées de Méhémet-Ali, peut-être de mise en Égypte, pays unifié et au surplus asservi depuis des millénaires, devaient échouer en Syrie, contrée morcelée entre
des sectes rivales, et, en partie, habitée par des nomades, épris de liberté.
Gaillardot tint un journal de campagne, pendant les opérations d’Ibrahim en Syrie et en Asie Mineure, journal qui a été publié, en 1896, dans la Revue d'Égypte, fondation de son fils, M. Gaillardot Bey. Le jeune médecin militaire assista à la bataille de Nézib. Comme Henri Guys, 1l attribua la défaite des Turcs, pourtant dirigés par de Moltke, non pas au petit-fils de Méhémet- Al, qui commandait l’armée égyptienne, mais au créateur de cette armée, au vétéran de FLE, Sève, devenu Soliman Pacha.
Sulhiman avait pris en vive sympathie le jeune médecinmajor. Il lui fit épouser la fille d’un notable syrien, le comte Catafago. Sa femme ayant succombé prématurément, Gaïllardot se remaria avec une petite-fille du comte, Mile Bertrand. C’est de cette seconde union qu’il eut des enfants.
Jomard, qui avait conservé de l'expédition française la nostalgie du Nil, écrivait souvent à Gaillardot, pour lui demander des nouvelles de ses anciens élèves de la mission scolaire, devenus, au service du vice-roi, les uns officiers, les autres médecins ou ingénieurs. Le rédacteur de la Description aimait à suivre, pas à pas, la carrière de ceux qu’il avait formés à notre culture et G:illardot, reconnaissant, s’empressait de satisfaire son savant prolecteur.
Après le traité de Londres, qui — on le sait — arrachait ses conquêtes au grand pacha, mais lui assurait l’'hérédité de l'Égypte, Gaillardot, dont le contrat était venu à expiration, fut attaché à l’armée ottomane, sur la proposition du seraskier, qu'il avait eu l'habileté de guérir, dans un cas considéré comme désespéré. Nommé médecin en chef de l’hôpital et de la garnison de Saïda, il fut, en outre, chargé de nombreuses tournées d’inspection dans toute l’étendue de la Syrie. C’est là qu’en 1860, il fit échapper aux égorgeurs fanatisés beaucoup de chrétiens de la montagne, qui se réfugièrent dans sa maison, comme dans un asile inviolable. C’est là encore que Renan, débarqué à la suite du détachement du général de
Beaufort d’Hautpoul, utilisa sa merveilleuse connaissance du pays, pendant ses fouilles célèbres, qui ont may qué un progrès décisif pour l’étude de l’antique Phénicie.
Déjà, les services du naturaliste-archéologue étaient officiellement reconnus par l’octroi de la Légion d’honneur. En outre, Gaillardot se voyait élu membre de la Société d’Anthropologie de Paris.
En 1863, il prêtait sa précieuse collaboration à la mission de Palestine, dirigée par de Sauley. La même année, il était nommé médecin sanitaire de France à Alexandrie. En cette qualité, à diverses reprises, 1l prit des mesures efficaces pour préserver l'Égypte de l'invasion du choléra. 11 obtenait aussi la direction de l'École de Médecine du Caire et entrait à l’Institut égyptien, fondé en 1858, juste à temps pour que Jomard en fit partie. Le vénérable géographe, un des derniers survivants de la Commission des Sciences et Arts de 1798, reliait ainsi le présent au passé, l'épopée du Sultan Kébir et les travaux de Monge, Berthollet, Geoffroy Saint-Hilaire, Dolomieu, Larrey, au règne de Saïd Pacha et à l’entreprise gigantesque du canal des Deux-Mers, laquelle, d’ailleurs, n’est que la réalisation d'un rêve de jeunesse de Bonaparte.
Soliman Pacha mourait en 1860. Son palais si hospitalier du Vieux-Caire, qu’avaient fréquenté tant de voyageurs notoires, depuis Ida Saint-Elme, dite La Contemporaine, jusqu’au comte de Pardieu, en passant par Marmont, Léon Roches, le duc de Luynes et J.-J Ampère, avait clos sa porte massive, où se lit encore son nom inscrit dans un cartouche. Dès la mort de Méhémet-Ali, Clot bey avait quitté l'Égypte; son successeur, Perron, l’imitait bientôt, pour publier à Alger, en 1858, son livre demeuré classique : Femmes arabes avant et depuis l’islamisme. Mais de Lesseps et son collaborateur technique, Linant Pacha, l'ingénieur du barrage du Nil, Mougel bey, un Lorrain encore, celui-là, le saint-simonien Lambert, fondateur de l’École polytechnique, les secrétaire de Saïd, Koenig Bey, pour ne citer que les plus grands, formaient une pléiade intellectuelle, au sein de la « nation française » du Caire.
Depuis longtemps, Gaillardot avait conquis leur amitié
et, ce qui est mieux, leur estime, de par ses hautes quahités morales et son étonnante érudition orientale.
Plusieurs fois, il était appelé à la présidence de la nouvelle société savante : notons que, depuis peu, pour marquer le lien traditionnel qui la rattache à l’histoire scienüfique de l'expédition française, elle a repris le nom glorieux d’/nstitut d'Égypte, inventé pour l'illustre compagnie fondée par Bonaparte.
Renan, depuis la fin des fouilles de Phénicie, écrivait régulièrement à son collaborateur de Saïda, ne cessant de le mettre à contribution, en vue de la rédaction, puis de l'impression, du grand ouvrage de la mission. Je citerai quelques lignes d’une de ses lettres, adressée de Paris à Alexandrie, au lendemain de la guerre de 1870, et précisément le 12 mars 1871:
« L’impression de la Mission a fort avancé pendant le siège (de Paris). Presque tout le livre concernant Saïda est tiré. Il ne reste plus que le livre de Tyr, dont le manuscrit est achevé. Plus que jamais, nous devons tenir à ce que ce grand travail s'achève dignement. Vous me proposez aussi un catalogue des objets du musée du Khan à Saïda. Envoyez-le moi... On grave en ce moment votre plan de Saïda. En voulez-vous une épreuve? »
Gaillardot fut un des premiers à s'intéresser à cette préhistoire égyptienne, à laquelle ne voulait pas croire son grand ami Mariette, et dont les travaux récents de Morgan, d'Amelineau, de Legrain, des Flinders Petrie, de Quibell — que vient de coordonner Moret — non seulement ont démontré l'existence, mais ont permis de renouveler les idées, encore reçues il y a vingt-cinq ans, sur l'immuabilité de la civilisation égyptienne, qui semblait surgir du néant, en pleine floraison, au temps de Menès, comme Minerve, naissant toute armée du cerveau de Jupiter.
Gaillardot constitua un herbier des plantes en démiques et cultivées de la Syrie et de l'Égypte, précieuse collection de 29.000 espèces, qui fait aujourd’hui l’ornement de l’Université de Weimar.
Pour compléter cette biographie sommaire d’un savant, qui fut en même temps un homme de bien, je crois
devoir donner quelques extraits d’un rapport adressé, le 28 août 1883 sous le n° 11, au lendemain de sa mort, au ministre français du Commerce, par le Dr Suquet, son collègue et son ami intime, qui fut de longues années médecin sanitaire de France à Beyrouth :
« J'ai profité de la levée du cordon sanitaire pour me rendre à 25 kilomètres de Beyrouth, au village de Bhandoum, auprès du Dr Gaillardot, que je savais à la dernière extrémité.
« Ayant le goût des choses militaires, il les mêlait à la science. Durant ses campagnes, il mettait, dans son sa de soldat-médecin, des plantes, des minéraux, des levés de terrains, des plans de villes et même des cartes de provinces.
« 11 aurait fait un excellent officier d’état-major. Il regrettait quelquefois de ne pas avoir suivi la carrière militaire, qui était, disait-il, sa vocation première...
« Jamais, avec lui, une demande de renseignements sur la Syrie ne restait sans réponse. Il vidait, pour ainsi dire, son sac à tout venant, laissant prendre ce qu’on voulait. Plusieurs en ont profité et abusé.
«.… [l avait une probité à toute épreuve... Il avait passé à travers le milieu, moralement un peu bourbeux, qui entourait Ibrahim Pacha, sans recevoir une tache... Il était d’une modestie aussi excessive que sa probité….
« Pourtant, trop bon observateur pour être un naïf, dans le meilleur sens du mot, comme ont pu le croire ceux qui l'ont exploité.
« Ainsi, 11 m'écrivait dernièrement, du Caire, après avoir reçu sa pension de retraite : « On ne vient plus me voir, n'ayant plus besoin de moi; on m'abandonne, on m'oublie. Je suis comme ces vieux drapeaux qu'on. laisse pourrir dans les musées ou dans les églises. Mais is ont été au combat ; c’est assez pour eux. »
En un mot, «il a longtemps, utilement et toujours, combattu pour la France et son influence en Orient. »
Le Dr Gaillardot a laissé deux fils : l’ainé, ancien direc-
ER
teur du secrétariat du ministère égyptien de la Justice, le cadet consul de France en retraite.
Je ne puis passer sous silence l’œuvre accomplie par le premier, M. Charles Gaillardot Bey. Né en 1849, il se destinait, comme ses aïeux, à la médecine, quand éclata la guerre de 1870. 11 s’engagea, à Épinal, comme simple volontaire, fit les dures campagnes de la Loire et de l’Est et y contracta la fièvre typhoïde, qui lé mit à deux doigts de la tombe. À peine convalescent, rappelé par son père en Égypte, il entra au service du Khédive Ismaël. Bientôt, 1] s’intéressait à l’histoire moderne de l'Orient et, en particulier, à cette étonnante expédition française qui, suivant le mot de Napoléon, captive comme un roman. En 1894, 11 fondait la Revue D Éburie où il publiait une foule de documents inédits, dont bon nombre extraits des Archives françaises, notamment les notes d'Égypte, de Kléber, à la capricieuse orthographe. Mais, victime d'intrigues, il fut mis prématurément à la retraite en 1897. 11 se consacra alors entièrement à ses études favorites, recueillant des milliers de livres, établissant de sa main des centaines de dossiers, ne négligeant aucun détail, suivant la méthode chère à Frédéric Masson: car un incident, en apparence insignifiant, donne parfois la clef d'un problème historique. I] constitua ainsi, peu à peu, par un labeur inlassable, une bibliothèque et une collection de gravures et d’objets divers, uniques en leur genre, sur l'Égypte contemporaine. Ce fut le Musée-Bibliothèque Bonaparte.
Ce musée offre un caractère original. Il n'a pas été installé dans une construction vulgaire, mais bien dans le dernier palais de mameluck, encore debout, parmi ceux qui furent réquisitionnés par la Commission scientitique de Bonaparte. C'est la belle demeure d’un lieutenant du grand Ibrahim Bey, le Xathoda Ibrahim El Sennari, qui fut assassiné, avec plusieurs de ses compagnons, dans un guet-apens tendu par le capitan-pacha, après le départ de l’armée française.
Cette maison était toute neuve, nous disent les contemporains, quand notre armée entra au Caire. Elle faisait partie, à la limite des quartiers de Nasrich et de Sayeda
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Zeinab, d’un bloc d’élégants édifices, enclos de jardins ombragés, appartenant à des beys en fuite. L'Institut d'Égypte ‘adopta les palais de Hassan Kachef et de Kassem Bey. Il eut une haute et vaste salle pour ses séances et une autre, non moins spacieuse, pour sa bibliothèque, dont les livres excitèrent l'admiration du fameux chroniqueur Djabarti. Geoffroy Saint-Hilaire exposa sa ménagerie dans un des jardins. Tout auprès, Berthollet établit son laboratoire. On organisa aussi un observatoire, une pharmacie, des ateliers d’horlogerie et d'instruments de précision.
Dans la maison même du Sennari, le grand salon du harem, qui existe encore au premier étage, avec son lanterneau tarabiscoté, sa délicate moucharabych en dentelle, son plafond aux caissons évidés et réchampis d’or patiné, et sa noble vasque de marbre blanc, au jet d’eau jaseur, était tout indiqué pour servir de « studio » au dessinateur Dutertre et à son collègue, le peintre Rigo.
C’est dans cette pièce, meublée, selon l'usage, d’un
sofa circulaire, encombré de coussins, que ce dernier peignait les portraits de plusieurs cheikhs du grand divan, portraits conservés au Musée de Versailles. Le travail de l'artiste fut troublé par plus d’un incident grotesque. J’en relaterai un, vraiment caractéristique, de l'ignorance des indizènes, rapporté par le prote Galland, de l’/Zmprimerie Nationale du Kaire, et reproduit dans l'État moderne de la Description.
# Un jour, un cheikh nubien, conducteur d’une caravane, circonvenu par Rigo, laissa esquisser ses traits sur la toile. Tout était taieb (bien), disait-1l. Mais, quand les couleurs précisèrent son image, 1l s'enfuit, en hurlant qu'il avait été « découpé vivant par un sorcier ».
Les ingénieurs de la Commission, Jollois et Fèvre, habitèrent aussi la maison du Sennari, dont la façade, due à leur crayon, figure parmi les planches de la Description. L'orientaliste J.-J. Marcel à fait réimprimer leur dessin dans son Histoire de l'Égypte.
Dans une autre salle du palais mameluck, trône, à la place d'honneur, entouré d’ancêtres à perruque et de vicilles faïences de Strasbourg, un portrait à l'huile du
roi Stanislas, en armure de parade, barrée du cordon bleu, présent vénérable de ce prince au bisaïeul de Gaillardot Bey, le médecin des gendarmes rouges.
C'est grâce aux précieuses amitiés, que lui ont acquises, dans les milieux indigènes, ses qualités morales, son érudition jamais prise en défaut, et sa connaissance parfaite de la langue arabe, que Gaillardot Bey a pu obtenir, du Comité de Conservation des Monuments, le classement et la restauration de la maison de Sennari, avec l’autorisation d’y installer ses collections. Chaque année, pendant la saison d’hiver, c’est, par la ruelle qui, à sa requête, a reçu le beau nom de Haret Monge, une procession ininterrompue de touristes de marque, dans le vieil atelier des artistes de Bonaparte.
Quelques jours avant sa mort soudaine, le duc d’Orléans tenait à signer sur le livre d’or du Musée-Bibliothèque et laissait sa photographie, avec dédicace, en témoignage de sa haute satisfaction.
Des hommes, comme le Dr Gaiïllardot et son fils Charles, honorent la France et la font aimer. J’ai cru de mon devoir de Français et de Lorrain, tout d’abord, de ressusciter la mémoire du premier, quand les collaborateurs de M. René Dussaud, en exhumant l’histoire prestigieuse de Tyr et de Sidon, le réclament, auprès de Renan, comme leur précurseur; ensuite, d'attirer l’attention sur le second qui, sans fortune ni subvention, a créé, de toutes pièces, une œuvre éminemment patriotique, car elle perpétue le souvenir de nos aïeux, qui furent en Égypte les ardents pionniers de la civilisation — immense effort, dont d’autres hélas! moins laborieux, mais plus pratiques, ont pu recueillir les fruits, maïs ne sauraient nous dérober la gloire !
d'après les lettres de Soyer-Willemet au D' Mougeot 1851-1853
Par M. Charles GUYOT
MEMRRE TITULAIRE
La correspondance de Soyer-Willemet avec le Dr Mougeot, dont un hasard heureux nous a permis de disposer (1), se compose de 150 lettres, comprenant chacune trois ou quatre pages bien remplies, et s’étendant sur une durée de trois années, du 11 juin 1851 au 25 décembre 1853. Trois ans, dira-t-on, c’est lien peu pour qu’on puisse en tirer les éléments d’une notice sur les personnes qui apparaissent dans cette correspondance. Toutefois, même sans parler de la partie scientifique qui en est le principal objet, on y trouve des renseignements curieux sur l’activité intellectuelle de cette époque déjà éloignée; on y voit vivre et agir des hommes qui, à des degrés divers, ont marqué dans l’histoire de leur cité, et dont la plupart ont rempli un rôle plus ou moins considérable à l’Académie de Stanislas; aussi voulons-nous espérer que le tableau dont nous allons essayer de tracer quelques traits pourra présenter de l'intérêt, à trois quarts de siècle de distance, notamment aux membres de cette Compagnie.
Tout d’abord, ces lettres présentent cette particularité
(1) Mne P. Fliche a bien voulu mettre à notre disposition la correspondance scientifique de notre regretté confrère, dans laquelle se trouvaient ces lettres de Soyer-Willemet.
qu’elles ne désignent pas par leurs noms la personne qui les a écrites ni celle à qui elles sont adressées : c’est « le Bibliothécaire » qui les envoie à l’ « ami de Bruyères », au « savant docteur de Bruyères ». Mais il n’est pas diffcile d'identifier les deux personnages : le destinataire ne peut être que le Dr J.-B. Mougeot, le grand botaniste vosgien qui, le premier, fit connaître aux naturalistes le Hohneck, jusqu'alors aussi ignoré d’eux que tel pic des Andes ou de l'Himalaya. Quant à son correspondant, il n’est autre que Soyer-Willemet, qui fut pendant quarantetrois ans le bibliothécaire en chef de la Bibliothèque publique de la Ville de Nancy. Mougeot voyageait peu; il ne sortait guère de Bruyères que pour herboriser dans la montagne et pour assister à Épinal aux séances du Conseil général des Vosges : les lettres de Soyer-Willemet, en outre des discussions scientifiques qu’elles contiennent et sur les quelles nous reviendrons, le renseignent sur les principaux événements de la capitale lorraine.
De ces deux personnages, le Dr Mougeot est le mieux connu : on se souvient que M. Fliche a pris, en 1579, comme sujet de son discours de réception à l’Académie de Stanislas, la vie et les œuvres du naturaliste vosgien. Soyer-Willemet n’a pas eu jusqu'ici la notoriété qu’il mérite. À sa mort, son éloge funèbre a été prononcé par le professeur Léon Parisot, alors président de notre Académie, et, dans les Mémoires de 1867, le secrétaire annuel, Leupol, a rappelé en quelques lignes la févonde carrière de celui qui était alors le doyen d’âge de la Compagnie. Enfin, dans une notice plus développée, Édouard Bécus, membre de la Société centrale d'Agriculture de Nancy, a donné des détails circonstanciés sur Soyer-Willemet botaniste, académicien, bibliothécaire, rédacteur du journal Le Bon Cultivateur ; toutefois, nous ne trouvons pas suffisamment dans cette notice les éléments d’une biographie complète dont nous voudrions rassembler les principaux traits.
Et d’abord, quelles étaient ses origines. De son père, J.-B. Soyer, nous savons seulement qu'il s’occupait de peinture et qu’il était un bon miniaturiste. Mais il ne paraît pas avoir eu beaucoup d'influence sur la formation
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intellectuelle de son fils. C'est le grand-père, Remi Willemet, qui a dû diriger les études de son petit-fils; c’est lui certainement qui donna au jeune Félix le goût de la botanique, qui devait dominer toute sa vie. En reconmaissance, sans doute, de ce qu’il devait à son aïeul, il joignit son nom au sien, avant même la mort de son père. Remi Willemet gérait une pharmacie à Nancy, au n° {15 de la rue J.-J. Rousseau (aujourd’hui n° 29 de la rue des Dominicains); en outre de ses occupations professionnelles, il cultivait les sciences naturelles; 1l publia notamment une Phytographie encyclopédique, œuvre qui mous paraît aujourd’hui bien rudimentaire, mais qui était l'expression des connaissances botaniques de ce temps. Il fut membre de l’Académie de Stanislas, qu'il présida en 1805. C’est très probablement Remi Willemet qui décida l'envoi de son petit-fils Félix à Paris, où il fit ses études à l’École de pharmacie. En septembre 1811, Hubert-Félix Soyer-Willemet soutenait à Nancy ses thèses, devant un jury que présidait Rochard, professeur à l’École de médecine de Strasbourg, et où nous voyons figurer comme membres : Serrières, docteur en médecine, médecin-chef de l’hôpital civil; le Dr Haldat, professeur de physiologie et de chimie; Mandel, duyen et ancien professeur de pharmacie, puis trois pharmaciens exerçant à Nancy. A cette époque, Soyer-Willemet avait repris l'officine de son grand-père, qu’il conserva probablement jusqu’à sa nomination, le 27 décembre 1824, comme bibliothécaire en chef de la Ville de Nancy. Antérieurement déjà, des travaux sur la flore des environs de Nancy lui avaient valu son élection de membre titulaire à l'Académie de Stanislas, le 7 février 1822.
En 1525, pour des motifs qui nous sont inconnus, la famille Soyer quitta Nancy pour aller habiter Saint-Nicolas-de-Port. Après la mort de son mari, qui survint en 1828, Mme Soyer continua à demeurer dans cette ville, avec ses deux filles, jusqu’à son décès en 1855. Comment Félix consentit à demeurer seul, bien qu’il fût tendrement attaché à sa mère, qu’il venait souvent visiter, on ne peut l'expliquer que par son besoin de continuer à Nancy ses études scientifiques, dans un milieu qui lui permettait
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de se livrer de plus en plus complètement à la botanique. « L’aimable science » allait être sa grande consolatrice dans la disgrâce imméritée que lui infligeait une maladie dont il eut à souffrir pendant presque toute son existence. Dès sa première jeunesse (douze ans, nous dit-on), 1 fut atteint d’une sorte de dartre qui envahit peu à peu son visage et qui finit par le défigurer cruellement. Il n’en était pas moins très actif, si l’on en juge par les nombreux déplacements dont il aimait plus tard à rappeler le souvenir, et au cours desquels il put successivement étendre ses excursions botaniques, commencées dans les Vosges, alors qu’il montait au Hohneck avec son ami le Dr Mougeot : c'est ainsi qu’il fit, en 1849, un grand voyage dans les Pyrénées; un peu plus tard, un séjour dans le Grand- Duché de Bade; en 1853, nous le voyons encore descendre le Rhin jusqu’à Cologne, séjourner en Belgique et revenir par Paris. ( e fut sans doute la dernière fois qu’il se permit de quitter la Lorraine. Ses lettres de cette époque nous le montrent décidé à devenir tout à fait sédentaire. Ü avait dépassé la soixantaine; il ne s’éloignera plus de Nancy que pour aller en voiture à Saint-Nicolas, avec toutes sortes de précautions contre le froid, la chaleur ou l’humidité. Un croquis de cette époque. dont nous ignorons l’auteur, le représente avec une figure toute couturée de cicatrices, qu’abrite la grande visière d’une vaste casquette qui ne le quittait jamais (1).
Malgré l’éloignement des siens, sa vie de célibataire ne fut pas triste et isolée comme il pouvait le redouter. Un ami de ses parents, Hilbert, qui avait repris l’exploitation de la pharmacie Willemet, offrit à Félix de venir partager son intérieur familial. Le pauvre bibliothécaire put trouver ainsi un refuge sympathique, dans lequel il était entouré d’une affectueuse sollicitude. Chez Hilbert, il était traité comme un membre de la famille; à l'égard des enfants de son hôte, il se considérait en quelque sorte
comme un oncle, attentif et dévoué. C’est sans doute EC en »
(1} Ce croquis, représentant Soyer coiffé de la légendaire casquette 8 trouve dans le dossier conservé à la Bibliothèque publique de Nancy, nes son successeur, M. Pellerin, a bien voulu nous donner communication.
en qualité de parrain de la plus jeune des deux filles de M. et de Me Hilbert, Félicie, que nous le voyons, en 1851, accompagner cette « grande fille » tantôt chez Mme Soyer, à Saint-Nicolas, tantôt à Pont-à-Mousson chez des amis de la famille. C’est très probablement pour elle qu’au cours du dernier grand voyage qu’il fit « en caravane » au mois de septembre 1853, il consentit à s’arrêter huit jours à Blankenberghe, malgré le peu d’intérêt que lui offraient pour ses herborisations les dunes de Belgique; mais c'était pour que Félicie pût y prendre des bains de mer (1).
Quelle qu’ait été l'étroite intimité qui jusqu’à la fin unissait Sover-Willemet à la famille Hilbert, il ne quitta pas la maison paternelle de la rue des Dominicains pour aller habiter chez Hilbert, qui demeurait rue Saint-Dizier, non loin du Marché. Il y prenait probablement ses repas, mais 1] conservait son ancien domicile, ne pouvant se séparer de son herbier, qui y était logé et qu'il eût été difficile de transporter ailleurs. Du moins, en 1851 nous le voyons, au mois de mai, s'installer avec les Hilbert à la campagne, dans une propriété où l’on passait lété jusqu'en octobre, au milieu d'un jardin où l’on se trouvait au bon air, loin des poussières de la ville. C'était au n° 104 de la rue du Montet; tous les jours, après son déjeuner, Sover-Willemet descendait à Naney pour prendre son service à la Bibliothèque, et il éprouvait un grand plaisir de cette petite promenade matinale. Le soir, un omnibus le conduisait à la porte Saint-Nicolas, d’où il pouvait regagner le jardin en quelques minutes (2).
Lorsque commencent les lettres qui nous ont été conservées, les relations de Sover-Willemet avec le Dr Mougeot étaient certainement fort anciennes : c'est probablement dès son installation à Nancv, en 1811, que le jeune
(1) Félicie Hilbert mourut célibataire à une date qui nous est inconnue. Elle avait une sœur, qui épousa M. Poirot, notaire à Nancy.
(2) Tous ces détails sur l'existence de Soyer-Willemet, notamment sur ses relations avec la famille Hilbert, nous ont été obligeamment fournis par M. le colonel Henry de Conigliano, petit-neveu d’Hubert- Félix, actuellement en retraite à Lunéville. Nous lui en exprimons notre vive reconnaissance.
pharmacien a dû se rencontrer pour la première fois avec le botaniste vosgien, au cours de ses herborisations en montagne. Ces excursions dans la région de Bruyères durent ensuite se succéder fréquemment pendant la belle saison; elles furent l’origine de cette fervente amitié, de cette sorte de culte respectueux que vouait Soyer au « cher docteur de Bruyères ». Ils avaient depuis longtemps l'habitude d’une correspondance régulière, destinée à assurer leur collaboration sur les divers sujets de la science botanique; c'était en même temps pour eux le moyen de compléter leurs collections, qu'ils ne pouvaient se lasser d'agrandir. Toutes les semaines, partait de Bruyères un paquet de plantes desséchées, avec des notes plus ou moins développées du Dr Mougeot, à l’adresse des membres de la petite société de botanistes qui se réunissait chaque dimanche à Nancy. De cette « Conférence dominicale » Soyer-Willemet dressait une sorte de procèsverbal qu'il renvoyait à « l’ami de Bruyères » avec des observations, des demandes, et un lot plus ou moins important d'échantillons déterminés. Ce sont ces réponses du « Bibliothécaire », régulièrement espacées à sept jours d'intervalle, que nous nous proposons d’analvser pendant la courte période de 1851-1853.
À cette époque, le transport des paquets, aller et retour, sopérait par une voie bien originale, qui nous reporte au temps lointain des diligences : e’était un commissionnaire de la petite ville des Vosges, le « Coquetier de Bruyères », qui apportait et remportait lettres et paquets, moyennant une rétribution fixée, à cette époque, à 50 centimes par voyage (1).
En 1851, la correspondance de Bruyères n’arrivait pas directement à Soyer-Willemet, mais par l'intermédiaire d’un ami commun, J.-B. Lamoureux, contemporain du
(1) Si nous voyons Soyer-Willemet donner à sa correspondance par le « Coquetier de Bruyères » une forme impersonnelle, c’est qu'il supposait sans doute qu’on ne pourrait ainsi l’obliger à payer la taxe frappant les lettres proprement dites : précaution assez vaine, qui sans doute n’eût pas été reconnue valable en cas de difficultés avec l'administration des Postes; son journal hebdomadaire constituait bien en effet une correspondance postale.
Dr Mougeot, qui fut probablement le premier organisateur des réunions de botanistes dont nous constatons la persistante régularité. Né en 1766, docteur en médecine, professeur de langues anciennes à l’École centrale du département, à laquelle succéda le lycée de Nancy, Lamoureux avait ensuite professé l’histoire naturelle à l'École forestière, de 1826 à 1838. Membre de l’Académie de Stanislas en 1802, il y remplit en 1818 les fonctions de président. Des relations intimes s'étaient depuis longtemps établies entre la famille Lamoureux et celle de Soyer-Willemet; lorsque les sœurs du « Bibliothécaire » venalent de Saint-Nicolas passer quelques jours à Nancy, c'était le plus souvent chez la sœur du docteur, « la bonne Sophie Lamoureux », qu’elles descendaient. J.-B. Lamoureux est bien le représentant de la science encyclopédique telle qu’on la concevait à cette époque : médecine, botanique, littératures anciennes, il a tout pratiqué; il était également versé dans l’étude des langues vivantes, et nous le voyons, à cette date de 1852, âgé de quatrevingt-deux ans, donner des leçons d’allemand à son petitfils. Sover-Willemet ne parle de lui qu'avec une profonde vénération. Le 27 mars 1852, il annonce à Mougeot la mort de l'excellent homme : «depuis une chute qu’il avait faite dans sa chambre, il s’est affaibli graduellement.….; il avait conservé toute sa lucidité d’esprit quand il s’est éteint, sans agonie et sans douleur ». Dorénavant, c’est
au « Bibliothécaire » que le « Coquetier des Vosges »
devra directement apporter le courrier de Bruyères. Grâce à cette combinaison, réalisée après de longs pourparlers entre les intéressés, la réunion dominicale des « amis de l’aimable science » était assurée. C'était ordinaïirement chez Soyer-Willemet que s’assemblaient les botanistes de Nancy, ainsi que ceux qui étaient de passage dans cette ville; là, ils pouvaient facilement se référer à l’herbier qui servait de base à leurs études. Toutefois, en été, 1ls se donnaient aussi rendez-vous au Jardin botanique, et même, certains jours, à la Bibliothèque publique, lorsqu'il s'agissait de consulter des livres qui n'étaient pas facilement transportables et que le « Bibliothécaire » mettait à leur disposition. Les discussions auxquelles