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is se livraient alors, et dont la note hebdomadaire rendait compte à «s Pami de Bruyères », peuvent paraître à des profanes singulièrement longues et monotones, leur objet nous semble parfois bien peu important pour mériter de telles pertes de temps et le coneours de tant d’intelligences. Mais nous ne pouvons qu’admirer avec quelle conscience ces braves gens exposent leurs doutes, proposent leurs solutions, traitent ces questions de genres, d’espèces et de variétés avec autant de soin que s’il s'agissait de graves affaires d’État. | Ainsi, dès le début de la correspondance, et presque jusqu’à la fin, un problème se pose pour Soyer-Willemet, qu'il ne parvient pas à résoudre, et pour lequel il réclame le concours de tous ses amis : comment doivent être classés les exemplaires d’Hieracium qu’il étudie, qu’il compare, qu'il analyse? C’est pour lui une cruelle incertitude de décider si H. murorum et H. sylraticum sont ou non deux espèces distinctes. Qu’on veuille bien lui recueillir toutes les formes d’Hieracium que l’on pourra trouver, surtout en montagne et dans les forêts de sapins! Ne seraient-ce pas deux races d’une espèce unique? Plus on examine d'échantillons, plus ce genre des Hieracium paraît difficile. Parfois, en voyant les caractères s’affaiblir dans une série, on se dit qu’il ne faut pas trop multiplier les »spèces, parfois au contraire on se défend d'augmenter indéfiniment le nombre des variétés. Et de pareilles difficultés se présentent pour tant d’autres genres! pour tant d’autres espèces ! Voici les Saxifraga, qui donnent lieu à des doutes aussi angoissants : S. decipiens se trouve-t-il naturalisé au Hohneck? Combien il serait nécessaire d’avoir des échantillons complets de S. planijfolia!… La conclusion qui s’impose, c’est que le botaniste digne de ce nom ne saurait trop augmenter son herbier, multiplier le nombre de ses correspondants, afin de s’assurer des moyens de comparaison pour la solution de tous les problèmes de la science.
Augmenter son herbier! telle était depuis longtemps, telle fut toujours la grande préoccupation du « Biblioire ». Quelles belles récoltes il faisait autrefois, du temps de sa jeunesse, avec ses amis! On partait avec une
bonne boîte de fer-blanc qu’on rapportait remplie de bottes de foin. On ne craignait pas de rentrer ainsi en ville; tandis que ceux qui ont un décorum à garder en sont réduits à herboriser dans leurs chapeaux (1)... Ils ne sont pas dignes du nom de botanistes. Maïs en 1851, Soyer n’herborise plus au dehors : sa santé ne lui permet plus les courses dans la campagne. C’est au moyen d’acquisitions successives qu’il enrichit constamment ses collections. Les espèces remarquables qu’on lui signale, il ne peut se dispenser de les acheter, quel qu’en soit le prix. « Il n’y a pas de milieu : quand on veut se livrer à une connaissance exacte d’une science quelconque, il faut en posséder les éléments (2). » I] faut pourtant savoir se borner : « Si on se laissait aller, ces diables de plantes vous prendraient plus d’argent qu’on ne voudrait y mettre (3). » Ce qui ne l'empêche pas d’acheter toujours : ainsi deux nouvelles collections, l’une du Groenland, l’autre du Labrador. « On ne résiste pas au plaisir d’ajouter à l’herbier des contrées nouvelles, pour avoir au moins une idée de leur végétation. Ce sont là des folies bien innocentes; que les hommes n’en ont-ils que comme cela! (4). » Mais à force d’accumuler des richesses, c’est la place qui fait défaut; il faut faire venir le menuisier, remanier les layettes, afin de pouvoir ajouter une soixantaine de cartons de plus. On pourra ainsi faire tenir tout l'herbier dans le même cabinet et il restera de quoi caser les accroissements, à la condition d’être plus raisonnable à l’avenir (5).
Les réunions, organisées par les soins de Soyer-Willemet, se tenaient alors chez lui: pendant longtemps encore elles devaient se continuer ainsi, après les trois
(1) 13 décembre 1851.
(2) 21 février 1852.
(3) 16 octobre 1852.
(4) 12 décembre 1852.
(5) 25 septembre-9 octobre 1852.
Ces arrangements, Soyer les faisait « dans son cabinet » qui se trouvait certainement, à cette date, dans son appartement de la rue des Dominicains. 11 devait y rester jusqu’à la mort du « Bibliothécaire ? Alors, l’herbier ne fut pas vendu; il fut donné à la Faculté des Science (P. Fricue, Notice sur Godron).
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années dont nous analysons la correspondance. Nous ne croyons pas nous tromper en admettant qu’elles ont dù commencer lorsque Godron, chargé du cours de matière médicale et d’histoire naturelle à l'École secondaire de médecine de Nancy (1836), membre de la Commission de surveillance du Jardin botanique (1840), entreprit la publication de ses premiers ouvrages, pour lesquels la collaboration de Soyer-Willemet et de Mougeot, quelque discrète et peu apprente qu’elle se révélait alors, n’en fut pas moins très utile et très importante. Dans son étude sur la vie et les œuvres de Godron (1), P. Fliche a très justement apprécié le caractère des relations de Soyer avec le grand botaniste lorrain. Dès son installation à Nancy, « il trouvait auprès de quelques hommes plus âgés que lui, qui se livraient avec ardeur à l'étude des sciences naturelles, un accueil fort agréable et fort utile. Au premier rang, Soyer-Willemet, homme d’une vaste érudition botanique... Godron trouvait chez Soyer un esprit critique, désireux de précision. L'amitié de Soyer-Willemet et de Mougeot ne tardait pas à pousser Godron dans la voie de la publicité. Ils ont joué vis-à-vis de lui le rôle d’inspirateurs.. ». Ces appréciations de P. Fliche se justifient amplement par de nombreux passages de la correspondance du « Bibliothécaire » avec « l'ami de Bruyères ». S’il ne faut plus parler, dans la période que nous envisageons, de la Flore de Lorraine, déjà publiée dès 1843, du moins nous assistons dans ces lettres de 1851-1853 à l’enfantement de la Flore de France, et nous y constatons la part très considérable que prit Soyer-Willemet dans l'élaboration de cette œuvre capitale du professeur de Nancy (2). On sait que ce grand ‘ouvrage, dont l’idée première était venue à deux naturalistes parisiens, Decasne et Lemaout, finit par être réalisé par la collaboration de Godron et de Grenier (2), professeur à Besançon,
em)
(1) Mémoires de l Académie de Stanislas, 1886, p. 148.
(2) Godron {(Dominique-Alexandre), né à Hayange en 1807, mort à Nancy en 1880, membre de l’Académie de Stanislas depuis 1839, président en 1846.
(3) Grenier (Jean-Charles-Marie), associé français de l’Académie de Stanislas, mort en 1875.
qui s’en partagèrent la rédaction. Or il résulte des lettres de Soyer au Dr Mougeot que tous les manuscrits de la Flore de France, avant d’être livrés à l'impression, étaient étudiés et critiqués par les botanistes lorrains, dans ces conférences de Nancy dont Soyer-Willemet était alors l'organisateur.
Au moment où commence notre série de lettres au Dr Mougeot, Godron n’était plus à Nancy : depuis 1850, il était recteur départemental à Montpellier. C’est de là qu'il envoie à ses amis lorrains des échantillons de plantes pyrénéennes et languedociennes. C’est de là aussi qu’arrivent à Soyer-Willemet les épreuves de la Flore de France, très régu:ièrement pour les parties rédigées par Godron, toujours en retard pour celles de Grenier, que Soyer ne se fait pas faute de gourmander pour sa négligence et son étourderie. Ainsi Monnier, un des amis de Nancy, avait bien voulu lui envoyer une partie de son herbier; le Dr Mougeot avait fait de même. Et voilà que cet étourdi a mélangé les deux collections en faisant du tout une seule suite, sans s'inquiéter de savoir à qui appartenaient les échantillons. « C’est un désastre irréparable, dit Soyer, qui doit vous servir de leçon. J’admire, sans avoir le courage de limiter, le zèle du botaniste qui communique ainsi une partie de son herbier... C’est bien beau de rendre service à la science, mais se détacher de quelques parcelles de ces collections auxquelles on tient tant, qui font votre consolation de tous les instants, je ne m’en sens pas capable (1).» Un peu plus tard, « ce nigaud de Grenier » risque de se faire destituer, on ne nous dit pas pour quel motif : Grenier, qui semble avoir la tête chaude, s’est sans doute four voyé dans quelque affaire politique. Mais ne devait-il pas craindre, dit Soyer-Willemet, de compromettre l’aveair d’un livre comme le sien! Heureusement, le Conseil académique a intercédé en sa faveur; il est finalement réintégré, et il pourra de nouveau « s’enfoncer dans les herbes françaises » (2). En attendant, les feuilles du 2° volume n'arrivent que bien lentement. Ainsi, on lui a
(1) 10 août 1851.
(2) 6 mars 1852.
envoyé des observations sur la 208 feuille, et on n’en recoit point de nouvelles. Ensuite, Godron est peut-être préoccupé par la réforme qui va s’opérer : suppression des recteurs de département; mais il ne paraît pas possible que le rectorat de Montpellier puisse être supprimé! Effectivement, il n’y a pas lieu de s'inquiéter. Voici la 33° feuille, qui commence par la part de Godron et traite des Borraginées... Plus tard, Soyer-Willemet raconte à Mougeot les difficultés qu’éprouve Godron à Montpellier; ce sont autant d’entraves pour ses travaux. [l voudrait bien en sortir; aussi C’est avec une vive satisfaction que l’on apprend ensuite sa nomination à Besançon : le voilà placé près de Grenier, il pourra stimuler la paresse de son collaborateur et l’aider plus fructueusement (1). Lorsque Godron revint à Nancy, en 1855. doyen de la nouvelle Faculté des Sciences de cette ville, il fut heureux de reprendre sa place dans les réunions de botanistes que Soyer-Willemet avait pu maintenir et qu'il devait présider jusqu’à sa fin (2).
Les lettres au Dr Mougeot ne sont pas seulement, avons-nous dit, un compte rendu des travaux de Ja « réunion dominicale ». Elles constituent de plus une sorte de journal, destiné à tenir au courant «le cher ami de Bruyères » de tous les événements concernant la Botanique, de tous les bruits qui courent à Nancy et qui veuvent intéresser « l’aimable science ». De cette masse de détails, parfois insignifiants, nous voyons émerger quelques épisodes curieux qui méritent d’être mentionnés ici.
Ainsi, la grande affaire du Jardin botanique : elle a causé dans la vie ordinairement paisible de Soyer-Wiliemet une période de crise qui pendant longtemps s’est prolongée à l’état aigu, et au cours de laquelle évoluent des personnages dont le souvenir, bien que déjà lointain, n’est pas entièrement effacé.
(1) 25 septembre 1854.
(2) À cette date du retour de Godron à Nancy (1855), P. Fliche, dans sa Notice, est très affirmatif sur la maison où se tenaient alors les réuaions dominicales : c'était encore au n° 29 de la rue des Domini-
cains.
Le Jardin botanique (1), considéré comme une dépendance de l’École secondaire de médecine, est une propriété de la Ville; le maire nomme le directeur, le directeur adjoint, ainsi que la Commission de surveillance. En 1851, lorsque débute notre correspondance, le directeur du Jardin est le chimiste Braconnot, que l’on peut s'étonner de voir à cette place, et qui, remarque Soyer-Willemet, ne fait guère que toucher les émoluments attachés à son titre. Il a comme adjoint Suard, qui fait toute la besogne. Or Godron vient d’écrire de Montpellier à Edmond Simonin, directeur de l’École de médecine, qu’il connatt un jeune homme, le Dr Planchon, de Gand, qui consentirait volontiers à prendre la place de professeur de botanique à cette école, le titulaire actuel, Dr Laurens, ayant l'intention de renoncer à l’étude de la botanique, dans laquelle il est encore novice. Seulement, comme Planchon n’est pas fortuné, il faudrait lui assurer des émoluments convenables, afin de l’attacher à Nancy : on pourrait donc suggérer à Braconnot de céder au nouveau professeur sa place au Jardin botanique, qui ne l’intéresse que médiocrement, ainsi que ses émoluments. On prend des renseignements sur Planchon, « cet illustre inconnu »; ils sont très satisfaisants. Alors. Ed. Simonin se hasarde à présenter à Braconnot la suggestion relative au Jardin : mais «il a été repoussé avec perte », dit Soyer-Willemet (2). Cela n'empêche pas que Planchon, devant qui s’est très galamment effacé le Dr Laurens, est présenté par les professeurs de l’École, et, le 27 août, on annonce sa nomination à l’École de médecine de Nancy
Planchon arrive vers la fin d’octobre, et tout de suite le « Bibliothécaire » se sent pour lui la plus vive sympa-
(1) Le Jardin botanique ou « Jardin des Plantes », peu connu de la plupart des Nancéiens, a l’une de ses entrées rue Sainte-Catherine en face des casernes, et l’autre rue Godron, l’ancienne rue des Champs. En 1826, une partie en fut détachée pour former le jardin de l’École forestière. Le Jardin botanique est actuellement en voie de transformation; ses serres viennent d’être transportées au parc Olry, rue de Strasbourg.
(2) 15 juin 1851.
« I] a manqué d’être étranglé par la cousine, qui n’est pas la moins tenace de la maison. Auri sacra fames ! »
thie. « C’est un excellent jeune homme, qui s’est fait aimer de tous dès les premiers jours. Il est occupé à une Flore de la Colombie, pour laquelle le Gouvernement belge vient de lui accorder une subvention de 10.000 francs. Si, comme il y a apparence, ce travail peut se faire avec son devoir de professeur, ce sera pour lui une augmentation d’aisance qui lui permettra de nous rester. Car je crains toujours qu’un homme de son mérite ne trouve pas la position assez rétribuée et ne cherche à se easer ailleurs... Demain matin, on va beaucoup causer avec lui de « l’aimable science ». Pourquoi le bon docteur n'est-il pas avec nous! (1). »
Et en effet, à peine a-t-on pu apprécier les mérites du jeune professeur qu’il veut déjà s’en aller : une chaire d'histoire naturelle est vacante à la Faculté de Grenoble: sil y était nommé, son traitement serait doublé; on ne peut lui en vouloir de quitter Nancy, lui qui n’a rien et qui soutient cependant son frère et sa famille. I] s’agit seulement pour lui de se faire présenter par la Faculté. Soyer-Willemet demande au D' Mougeot de s’employer pour lui procurer cette présentation : ne connaît-il pas à Grenoble M. de Miribel, qui doit avoir de l'influence? « Faites cela pour lui, et malgré mon chagrin de le voir partir, je vous en remercierai aussi (2). » Le bon docteur Mougeot écrit très chaleureusement à Miribel en faveur de Planchon, mais sans succès. Un projet qui avait été formé de dédoubler la chaire de Grenoble, qui comprend Ja Botanique, la Minéralogie et la Géologie, ne peut abouür (3). Le 27 décembre, on apprend que l'affaire est termmée, Planchon n’a même pas été présenté en second rang... Du reste, le jeune professeur est tout consolé,… il prend gaiement son parti. « Nous allons faire avec lui de la botanique à force — conclut le « Bibliothécaire »... — Ïl a le feu sacré, et ille communiquera à nos jeunes médecins qui deviendront botanistes : il en restera toujours quelque chose... (4). »
(1) 8 novembre 1851.
(2) 144 novembre 1851.
(4) 29 novembre 1852.
(:) 27 décembre 1851.
Sérur VI, tt. xxv, 1928 6
Voilà donc Planchon installé. Soyer-Willemet l’apprécie de plus en plus; il veut lui procurer toutes les saticfactions possibles, lui créer des relations agréables dans le monde savant de Nancy : par ses soins, Planchon est reçu membre titulaire de l’Académie de Stanislas (1). Le jeune professeur va commencer son cours de matière médicale à la Faculté. « C’est une assez forte besogne, — dit Soyer-Willemet, — que la première année d’un enseignement. Le « Bibliothécaire » en sait quelque chose, lui qui a enseigné pendant une année au collège les trois parties de l’histoire naturelle (2)... Mais, quand cette première année est passée, le professeur n’a plus qu’à revoir légèrement son cours. » Les deux amis travaillent avec ardeur : le dernier dimanche, on a fait de la Botanique chez le « Bibliothécaire » de onze heures à cinq heures du soir. Planchon s'occupe beaucoup de plantes exotiques; le prince Demidoff, qui a des serres magnifiques à Florence, a fait demander à Paris un botaniste capable d’en dresser le catalogue : « Tous les professeurs du Muséum ont désigné notre ami. » Mais, pour aller en Italie, il faut attendre la fin de son cours (3). Auparavant il désire vivement aller à Bruyères pour faire la connaissance de Mougeot : que le cher docteur n'hésite pas, en attendant, à lui envoyer des espèces nouvelles à déterminer; il sera toujours prèt. « Quand on lui présente des plantes exotiques, dit Soyer, il me fait l'effet d’un cheval de guerre qui lève la tête au son de la trompette (4). » La visite de Planchon à Bruyères a eu lieu seulement le 15 août; les deux botanistes ont été très satisfaits l’un de l’autre. « J'étais sûr, dit Soyer-Willemet, que le Dr Planchon plairait à Bruyères; c’est un excellent jeune homme (5)... »
À peu près à la même époque, l'affaire du Jardin botanique recevait une solution depuis longtemps désirée : Braconnot se décidait enfin à donner sa démission (6).
(1) 3 avril 1852.
(2) 24 avril 1852.
(3) 6 juin 1852.
(4) 20 juin 1852.
(5) 21 août 1852.
(6) 7 août 1852.
Cette grande résolution a été prise, — annonce Soyer- Willemet, — à la suite d’un vote de la Commission de surveillance, qui a exprimé le vœu que M. le Maire soit prié de changer le jardinier : les mécontentements contre ce personnage se sont tellement accumulés qu'il n’était plus possible de les tolérer. « Braconnot, qui s'était fait une douce habitude de ne rien faire et de se laisser conduire par son jardinier, s’est effrayé d’avoir affaire avec un nouveau venu : il s’est donc déterminé à quitter la partie. » En conséquence, Planchon est nommé directeur en remplacement de Braconnot; Suard, le sous-directeur, d’abord assez peiné de voir un nouveau venu lui passer sur le corps, a fini par se contenter de sa position, rendue plus supportable au moyen d’une rétribution un peu plus élevée. Quant au jardinier, un nommé Pierrot, qui était à peu près maître du Jardin par la faiblesse du directeur, c'est un grossier personnage qui éloignait tous les botanistes; il était impossible de faire une expérience quelconque, car le gars était capable de la déranger par malice. « Heureusement, cela ne durera plus longtemps : bientôt le tyran sera renversé. » Son successeur va être un jeune homme choisi par Planchon; il vient de Belgique où il a fait d'excellentes études, et il remplacera avec avantage le « fou vaniteux » qui occupait la place.
Mais voici un autre incident. Suard, que l’on pensait avoir décidé à rester, revient sur sa promesse et donne sa démission. On le remplace par un botaniste dont Sover- Willemet a depuis longtemps apprécié la valeur : le Dr Vincent — « l'ami Vincent », — à qui son amour de l’aimable science rendra cette tâche agréable. Il a de l’activité, et sans se vanter autant que « maître Suard », il fera plus de besogne que lui (1).
Tout était donc ainsi parfaitement réglé à l’entière satisfaction du « Bibliothécaire ». Le nouveau jardinier, Ingelrest, s’acquittait très bien de son service; « outre des connaissances assez étendues, il a fait preuve d’un bon caractère et de beaucoup de délicatesse ». Planchon, après avoir travaillé à Florence, dans les serres du prince
(1) 6 novembre 1852.
Demidoff, était allé passer quelque temps à Ganges, dans les Cévennes, son pays d’origine; on attendait d’un jour à l’autre son retour à Nancy. Mais l’organisation du Jardin botanique, si péniblement obtenue, allait être complètement bouleversée. Dans sa lettre à Mougeot du 3 avril 1853, Soyer-Willemet annonce une bien mauvaise nouvelle : « Planchon nous quitte! » Et c'était cette fois pour tout de bon. « Il faut en prendre son parti (1): l’éminent professeur que Nancy n’a fait qu’entrevoir a reçu du ministre sa nomination comme suppléant de Dunal, à Montpellier. Le voilà débarrassé des cours de zoologie, de géologie et de minéralogie, qui ne lui plaisaient guère. [l n'aura plus à faire qu’un cours de botanique, deux fois par semaine, ce qui lui laissera le temps pour d’autres travaux. » On ne peut s'étonner de le voir, dans ces conditions, préférer à Nancy son pays d’origine. I] est fort bien accueilli à Montpellier, où il a immédiatement commencé ses leçons (2).
Et le Jardin botanique? « Puisque vous désirez savoir — dit Soyer-Willemet à Mougeot — toutes les péripéties de la direction du Jardin, la majorité de la Commission s’est prononcée en faveur de Vincent, qui, en effet, en a déjà plus fait en trois mois que tous ses prédécesseurs en dix ans. » Seulement, on redoute une opposition, d’une part du côté de l'École de médecine, de l’autre en faveur de Suard. Mais Suard s’est mal conduit : il ne vaut pas la dixième partie de ce que vaut Vincent. Quant à l’École, qui craint de voir la direction du Jardin en d’autres mains que celles du professeur de Botanique, il convient de ne pas la contrarier, pour le moment. En attendant, on demande à Vincent de faire cette année le cours de Botanique; il y consent : ce sera une garantie de plus en sa faveur (à). Le « Bibliothécaire » lui donne ses notes, dont il s’est servi autrefois pour les leçons qu'il a faites au Lycée, « alors qu’il était dans une pharmacie ». Vincent fera son cours de mémoire, excellente méthode. Effectivement (4), le
(1) 16 avril 1853.
(2) 15 mai 1853.
(3) 15 mai 1853.
(*) 12 juin 1853.
cours que fait « notre ami » a un grand succès. Il a gagné le cœur de vingt dames qui suivent ses leçons, en leur donnant un jour par semaine pour les conduire au Jardin et leur expliquer sur place les principes de l’aimable science. La salle de l’Orangerie, où se fait le cours de Viacent, est pleine d’auditeurs « mâles et femelles », qui voient . la différence qu'il y a entre des leçons vraiment pratiques et la lecture d’un cahier endormant.… »
«a La Commission va s’assembler le dernier jeudi du mois. L'École de médecine se contentera de la place de directeur adjoint pour son professeur actuel, le Dr Laurens; la Commission présente Vincent pour la direction, et l’on sait que le maire n’hésitera ia à accepter sa proposition. » Ainsi fut fait (1) : « L'Ecole de médecine est satisfaite, et le « Bibliothécaire » aussi; il croit que l’aimable science s’en trouvera bien. » Ainsi se termine, dans notre correspondance, l’histoire du Jardin botanique, qui ressemble de loin à quelque épopée héroi-comique, quelque chose comme le Lutrin, transposé dans le cénacle des botanistes de Nancy. Lorsqu'on lit sur le mur de la rue Sainte-Catherine, voué sans doute à une destruction prochaine, la longue liste des savants anciens et modernes, français et étrangers, qui ont illustré la Botanique, on voit inscrits, tout à la fin, les noms de quatre Lorrains que l’on a cru personnifier à Nancy « l’aimable science » : Soyer-Willemet, J.-B. Mougeot, Braconnot, Godron. Il est certain que, sur cette liste, Braconnot est de trop. Il a illustré Ja chimie, c’est entendu; on a donné son nom à une rue, il a son buste au Palais de l’Académie: cela suffit. Si jamais on revise l'inscription du Jardin, il sera plus juste de mettre à sa place « le bon DT Vincent », qui, plus que lui, a mérité cet honneur (2).
(1) 26 juin 1853.
(2) Dans l’allocution qu'il prononça sur la tombe de Soyer-Willemet, le Dr Léon Parisot, alors président de l’Académie de Stanislas, mentionne les services rendus par le regretté défunt « à notre Musée d'histoire naturelle et à notre Jardia des plantes ».
I] sst en effet plusieurs fois question, dans les lettres au D' Mougeet, du « Cabinet d’histoire naturelle », nom que portait alors ce Musée. Mais il ne paraît pas que Soyer-Willemet s’y soit intéressé aussi directement qu'au Jardin botanique. C’est qu’ils’agissait alors de compléter
Le Dr Vincent, dont le nom apparaît dans ce récit au sujet du Jardin botanique, fut l’un des plus actifs collaborateurs de Soyer-Willemet, notamment pour la formation de son herbier. Nous devons à sa mémoire de nous arrêter ici pour constater la part très grande qu’il prit aux travaux des botanistes de Nancy. « Ancien chirurgien militaire, il était, dit P. Fliche (1), un de ces hommes rares qui se font volontiers les auxiliaires infatigables et dévoués de qui leur inspire confiance et amitié. » Or, surtout après le départ de Planchon, nous voyons Soyer- Willemet reporter sur lui non seulement l'estime, mais la vive affection qu’il témoignait au professeur trop tôt disparu. Son souvenir nous permettra d'évoquer d’autres aspects de la vie du « Bibliothéeaire », le rôle très important qu'il remplit à la Société d'agriculture et à la section d’horticulture qui autrefois en dépendait.
La première fois qu’il est question de lui dans notre correspondance (2), c’est au sujet de cette question des Hieracium qui préoccupait tant Soyer-Willemet : Vincent fait pour lui la chasse de toutes les formes existant aux environs de Nancy; il lui rapporte aussi un paquet d'échantillons récoltés au Hohneck. Nous le voyons très actif, partageant son temps entre Nancy et Saint-Mihiel,
la collection de Minéralogie, alors que le + Bibliothécaire » s’occupe surtout de Botanique. Nous le voyons demander au D' Mougeot, pour le cabinet d'histoire naturelle de Nancy, de la part du conservateur adjoint, des roches des Vosges, qu’il a promis de compléter. « Quand Godron est parti et que son adjoint M. Léon Parisot a pris sa place au Cabinet, nous avons nommé conservateur adjoint M. Vaultrin, un professeur de mathématiques qui s’est mis à l'Histoire naturelle. Il s’occupe à étiqueter les objets et à dresser le catalogue... » (11-17 octobre 1851). Et plus loin (4 septembre 1852) : « Le Conseil général de la Meurthe devrait bien suivre l'exemple de celui des Vosges relativement au Cabinet d'histoire naturelle; celui de Nancy prendrait meilleure figure. Ce ne sont pas les objets qui manquent, maïs en ce moment c’est un véritable fouillis. Voilà encore la collection du vénérable D' de Haldat qu’on vient d’y transporter... Mais c’est la place qui fait défaut. Nos conseillers généraux ne veulent pas concevoir que ce qu'ils feraient à Nancy profiterait à tout le département. Non! c'est à la Ville à faire ces dépenses, et la Ville est hors d’état d’entrer dans cette voie. »
(1) P. Fuicue, Notice sur la vie et les œuvres de Godron. (2) 6 juillet 1851.
où il a des propriétés. A l’un de ces voyages, il s’est arrêté à Pont-à-Mousson ; il en rapporte à Soyer-Willemet de mauvaises nouvelles d’un de leurs collaborateurs communs : « Le pauvre Salle se meurt : on ne pense pas qu'il puisse partir pour Nice, où il comptait se rétablir (1). » Quelques mois plus tard, lorsque « le pauvre Salle » a quitté ce monde, c’est sur Vincent que compte le « Bibliothécaire » pour négocier avec son beau-frère Guillemin, alors recteur à Nancy, l’acquisition de l’herbier du botaniste de Pont-à-Mousson. Mais il n'est pas toujours facile de rencontrer Vincent; il est souvent absorbé par les travaux de deux sociétés auxquelles il appartient : la Section d’horticulture et la Société de Saint-Vincent-de- Paul, au moyen de laquelle il fait avec ses confrères « quantité de bonnes œuvres » (2). C’est fort bien employer ses loisirs; mais pourtant, il ne faudrait pas que cela l'empêchât d’herboriser.… Sur les entrefaites, le recteur Guillemin a quitté Nancy pour aller à Rennes, mais on a pu traiter avant son départ l'acquisition de l’herbicr de Salle. Le « Bibliothécaire » est fort content du marché, quoiqu'il ne sache pas encore ce qu’il trouvera dans son lot (3). Ï s’agit maintenant de débrouiller ce que contiennent ces Reliquiæ, et l'ami Vincent s'y emploie tr's obligeamment Vérification faite, des doubles de cet herbier on ne pourra tirer que peu de choses. parce que Salle n’a pas toujours eu soin d’y joindre les étiquettes indiquant leur provenance. Mais on y trouve aussi des collections assez romplêtes provenant de dons faits par divers savants; cela suffit pour indemniser largement les acquéreurs de ce qu'ils ont déboursé : 100 francs pour le « Bibliothécaire », 200 francs
(1) 27 septembre 1851.
(2) Plus tard encore (25 décembre 1853), Soyer-Willemet se plaindra de le voir entraîné hors de l’aimable science. « Sous le prétexte qu’il n’a rien à faire, le maire l’a fourré dans la Commission des Secours, et la Société de Saint-Vincent-de-Paul, le traitant en ancien pharmacien, l’a mis à la cuisine qu'elle vient d'ouvrir, et où, pour 1 franc par jour, on obtient une bonne assiette de légumes secs ou de riz très bien préparés. Chaque jour on en distribue 1.500 portions. s Ce fut l’origine lointaine de nos restaurants économiques de Nancy.
(3) On est convenu de 300 francs, et Guillemin,est enchanté d’être
débarrassé de ces cartons.
pour Vincent, qui doit pour moitié de ce prix composer un bel herbier de France destiné au pensionnat de la Malgrange, et pour le reste enrichir ses collections de beaucoup de bonnes plantes.
Là ne s’est pas bornée la collaboration du « bon Vincent ». Très aimablement il est venu en aide au D' Muugeot, qui voulait créer dans les Vosges une sorte de corporation de guides, comme on en trouve dans les Pyrénées et dans les Alpes. « Parmi les individus qui exercent cette industrie, dit Soyer-Willemet (1), il y en a qui deviennent de bons botanistes et qui rendent service à la science. Îls sont plus propres que d’autres à remarquer certaines formes de plantes qu’ils n’ont pas l’habitude de voir, et on leur doit souvent de précieuses découvertes. » En attendant, Mougeot a dressé, à Retournemer, un certain nombre de chercheurs, qu’il emploie à recueillir les plantes les plus intéressantes. « Nous collaborerons avec empressement, lui écrit Soyer-Willemet (2), à l’instruction de ces braves gens; ils peuvent être fort utiles à tous ceux qui voudront enrichir leurs herbiers de la flore des Vosges. » On va donc leur envoyer des ouvrages élémentaires pour faciliter leurs études, et en mème temps un petit herbier qui leur permettra des comparaisons utiles. On pourra facilement trouver, dans les doubles de Salle, que Vincent s'occupe à déblayer, les éléments nécessaires.
Enfin, à la Société d'agriculture, les deux amis collaborent tous les ans pour assurer le succès de l'exposition d'horticulture. « Depuis une quinzaine d’années, dit Soyer-Willemet, je répète à nos horticulteurs qu'il leur serait avantageux de bien connaître les espèces qu’ils vendent, et cependant nous n'avons pu encore parvenir à faire un catalogue de chaque exposition, j'entends un catalogue exact, exempt de toute erreur... (3). » Il veut faire de ces marchands des botanistes, qui tireront profit pour leur négoce de leurs connaissances scienti-
(1) 10 août 1851.
(2) 12 décembre 1852.
{3) 26 octobre 1851.
fiques. « Déjà, nous avons à Nancy de bons praticiens, entre autres Rendatler, qui a longtemps travaillé à Berlin, et qui sait bien son affaire. 11 va fréquenter, avec le nouveau jardinier, le Jardin botanique, où il nous donnera de ces belles plantes qu’il multiplie à ravir (1). Dans oe Jardin, depuis qu’il en est le directeur, Vincent a eu la satisfaction de compléter sa collection grâce à un envoi inespéré qui lui vient de Belgique. Au cours de son voyage dans cette région, en septembre 1853, Soyer-Willemet avait vu à Gand le célèbre horticulteur Vanhoutte, que Planchon connaissait intimement. C’est par Vanhoutte qu’on s’était procuré le bon jardinier Ingelrest, dont les services étaient déjà très appréciés, et Vanhoutte avait promis qu’une fois ses ventes de l’année terminée:, 1l Jui enverrait les espèces dont il pourrait disposer. Et le 16 octobre 1853, Vincent recevait de Gand deux énormes caisses contenant 132 espèces rares, dont quelques-unes sont cotées 50 francs au Catalogue. « C’est là un présent princier, dit Soyer-Willemet, et voilà nos serres remontées richement. »
C'est ainsi que dans cette branche intéressante du commerce nancéien qu'est l’horticulture, Soyer-Willemet et Vincent ont été des initiateurs. Ils ont donné une impulsoin féconde, et les successeurs des praticiens de 1853 sont devenus des hommes instruits, des émules des horticulteurs belges ou hollandais, tel Lemoine, dont le monument vient d’être élevé non loin des jardins d’où sont sorties tant de belles créations florales.
Soyer-Willemet était, depuis 1822, membre de la Société centrale d'Agriculture de la Meurthe, où, sur son mitiative, fut créée la section d’horticulture. I] devint en 1824 secrétaire-archiviste et trésorier de cette Société, fonctions qu'il conserva jusqu’à sa mort. C'est à lui qu'incombait la publication du journal mensuel Le Bon Cultivateur, dont on peut dire qu’il fut pendant quarantecinq ans à peu près le seul rédacteur (:). Il était en même temps chargé d’organiser les réunions et les concours du
(1) 25 septembre 1852.
{2) Ed. Bécus, Notice biographique sur Soyer-Willemet, 1877.
Comice agricole, tâches auxquelles nous le verrons « aque année très dévoué, bien qu'elles fussent assez étraagères à ses occupations habituelles. Dans cette comaoagnie d'agriculteurs, il avait pu connaître lors de ses débuts l’illustre Mathieu de Dombasle: il y rencontrait un botaniste qui était également son confrère à l’Académie de Stanislas, Auguste Monnier, avec qui nous l’avons vu déjà en relations fréquentes au sujet de leurs herbiers. Les mentions répétées que nous relevons dans sa correspondance avec Mougeot nous montrent combien était lourde parfois la charge assumée par Soyer-Willemet, dont la santé souvent précaire s’accordait mal avec les déplacements que lui imposait périodiquement le Comice agricole de Nancy. I] lui arrivait même de ne pouvoir, à sa grande contrariété, s'acquitter de son service au moment voulu. Ainsi, en 1851, « il devrait être le 7 septembre à Tantonville, pour la réunion du Comice:; il a dû se contenter de tout préparer et de remettre à de zélés commissaires le soin de diriger les différentes phases de cette solennité ». L'année suivante (1), c’est par une pluie battante qu'a eu lieu l'exposition des juments poulinières, puis la distribution des prix pour les animaux, ainsi que l’exposition d’horticulture « où nos jardiniers nous ont apporté de s1 belles choses, tant en légumes qu’en fleurs et fruits ». Le dimanche suivant, le temps est plus favorable pour le Comice agricole : 23 charrues se sont trouvées assemblées sur le champ du concours. Le « Bibliothécaire » est tout heureux de constater qu’il a pu rester jusqu’à la fin, et qu’il a pu proclamer lui-même les lauréats. Enfin, mêmes cérémonies en 1853 : le Comice agricole s'est tenu à Atton, près de Pont-à-Mousson; Soyer-Willemet a pu y prendre part. « J'écris cette note, dit-il à Mougeot (2), au milieu des préparatifs de notre fête de demain. L'absence de Monnier, de Scitivaux, me forcent d'y aller... » Entre temps, c’est le Bon Cultivateur dont on doit s'occuper, alors qu’on aimerait bien mieux consacrer ses loisirs à des discussions botaniques. Il
(1) 2 septembre 1852.
(2) 17 septembre 1858.
faut tou. ‘les jours lire et corriger une feuille in-8°; 1] faut aussi achever la table alphabétique du journal pour l’année éroulée. (1).
Au milieu de tant d’occupations diverses, on peut admirer qu’il fût possible à Soyer-Willemet de remplir par surcroît les fonctions très absorbantes de Bibliothécaire en ch:f de la ville de Nancy. Tel était son titre officiel; c'était là le métier, avec ses obligations étroites auxquelles il entendait bien ne pas se soustraire. Tous les jours de la semaine, sauf le jeudi, à moins que des indispositions trop fréquentes (2) ne le retinssent à la maison, il arrivait ponctuel pour s'acquitter de son service, qui était réglé de telle sorte qu'il ne lui restait guère de temps pour ses autres travaux. A la fin d'août, la bibliothèque fermait jusqu’au 3 novembre; toutefois, pendant cette période des vacances, il fallait être là le mercredi, pour satisfaire aux recherches des travailleurs. Dans l'exercice de ses fonctions, ceux qui ne connaissaient pas le Bibliothéeaire étaient tout d'abord tentés de le redouter « pareil à un gardien jaloux, tel que celui du Jardin des Hespérides » (3). Il était au contraire complaisant et affable pour ceux qui s’adressaient à lui, et comme sa mémoire était prodigieuse, 1l savait apporter très vite à chacun les livres correpondant au sujet étudié (4).
(1) 31 juillet 1852.
(2) Bien que le « Bibliothécaire + se considérât comme guéri de la grave maladie dont il était autrefois sorti défiguré, les années 1852 et 1853 paraissent avoir été pour lui assez pénibles : catarrhes bronchiques, grippes accompagnées de fièvre, sans compter des retours partiels de ces éruptions faciales dont il ne parvenait pas à se débarrasser entièrement. Dans sa correspondance, il affecte de plaisanter de ces petits « bobos », qui cependant l’empêchent de sortir jusqu’à cicatrisation complète (Ainsi : 4 janvier 1852, 8 mai, 11 juillet; 2 janvier 1853, 27 février, 4 avril...).
(3) Ed. Bécus, Notice biographique.
(4) T1 semble que, dans ces temps très lointains, le « Bibliothécaire en chef » ne devait pas avoir sous ses ordres un grand nombre de commis. Dans une lettre du 25 septembre 1852, il constate avec une certaine tristesse que ses forces ont bien diminué : il avait à remuer un assez grand nombre de livres; il n’a pu aller jusqu’au bout. « L'eau découlait de son front, ses vêtements étaient tout mouillés; il a bien changé trois fois de gilets de finette pendant les six heures qu'il a pas-
RE
. Sa grande préoccupation était de toujours enrichir cette bibliothèque qu’il voulait rendre digne de la ville de Nancy et capable de fournir à tous les étudiants les ressources intellectuelles qui leur sont nécessaires. Souvent il se lamente de ne pas disposer de crédits suffisants, il critique vivement parfois les tendances de la Commission administrative, ainsi au sujet d’un livre d'histoire naturelle qu’on lui a refusé d'acheter. « Je lai dit aux membres de la Commission (1) : il est déplorable que dans un temps où les sciences devraient prévaloir, elle ne soit presque exclusivement composée que de littérateurs; quelque sages et instruits que soient ces hommes, ils ont toujours un penchant exclusif pour ce qui fait l’objet de leurs études.» Il faudrait leur adjoindre au moins un naturaliste, Monnier, par exemple...
Dans ses lettres à Mougeot, Sover-Willemet fait souvent appel à l'intervention du bon docteur, à qui sa situation de conseiller général donne à Épinal une certaine influence, pour qu'il obtienne du préfet la carte du département des Vosges qui va être publiée, de même la carte géologique de ce département. C’est avec une vive satisfaction qu'il possède enfin ces cartes collées sur toile : « Notre collection géographique est souvent consultée par les officiers de Metz, qui ne trouvent rien de semblable dans leur ville (2). » Toutes les fois que l’on annonce des ventes de livres à Nancy, le « Bibliothécaire » s’inquiète de savoir s’il pourra acheter les ouvrages qui manquent à son établissement. Ainsi, lors de la vente du Df La:inoureux, ainsi surtout pour celle du Dr de Haldat.
Avec une vive émotion, il a fait part à Mougeot de la mort du grand savant qui, en 1811, avait été l’un des membres du jury pour ses thèses de pharmacie : « Nous venons de perdre notre excellent D' Haldat (3)... 1 a
sées à la Bibliothèque. + Le pauvre « Bibliothécaire » n’avait donc per sonne pour l’aider dans cette besogne de manœuvre? Il voudrait cependant achever le plus rapidement possible l'impression du Cate logue ; ses trente ans de service expirent en 1854, et il s’est promis de ne pas prendre sa retraite avant d’avoir achevé ce travail.
(1) 23 juin 1853.
(2) 19 décembre 1852.
(3) 27 novembre 1852,
continué ses travaux presque jusqu’à ses derniersmoments, car il y a jeudi huit jours il nous a envoyé des exemplaires de son mémoire sur le magnétisme. Mais il y a deux jours, voyant ses idées s’obscurcir, nous en avons eu un triste pressentiment. Comme il avait pris son parti, il trouvait le temps long de n’être pas encore dans l’autre monde... Il a remis au « Bibliothécaire » les livres qu’il donnait à la Bibliothèque de Nancy, ceux qu’il destinait à lui-même et à quelques amis. Enfin, il a pensé à tout... » Lors de la vente (1), le Dr Vincent avait été chargé d’acheter la collection du Journal de Physique et de Chimie. « Elle nous & échappé; toutefois, il n’y a pas grand mal, car Braconnot nous a déclaré vendredi à l’Académie que son intention est de donner à la ville son exemplaire, qui est bien complet. »
Quoique Soyer-Willemet s’intéressât ainsi principalement aux ouvrages scientifiques, cependant 1l n'était point exclusif. C’est, par exemple, avec quelque surprise que nous le voyons, dans sa correspondance, très curieux de questions historiques etarchéologiques (2). Ainsi, nous relevons des demandes de documents et de livres que Soyer voudrait se procurer, pour sa bibliothèque, par Fintermédiaire du Dr Mangeot. Il s’agit de se faire envoyer par le « confrère Richard », de Remiremont, « des brochures et des lithographies concernant sa localité ». Et lorsqu'il les a obtenues : « Grâces soient rendues aux Vosgiens qui n’oublient pas leur ancienne capitale (3). » Ün peu plus tard (4), Mougeot a envoyé un manuscrit sur « les antiquités de Bruyères », qui va être copié et qu sera placé dans les collections de la bibliothèque. Plus tard encore, répondant à une demande du cher docteur, Soyer lui envoie la statistique de la Meurthe ainsi que celle des Vosges, de Lepage, puis les « Communes de la Meurthe, que publie en ce moment cet homme très labo-
(1) 20 novembre 1858.
(2) Cette diversité d’aptitudes lui était commune avec plusieurs de ses amis : le botaniste Monnier était un savant numismate:unautre botaniste, le Dr Vincent, n’avait-il pas été chirurgien militaire?
(3) 13 novembre 1852.
(4) S juin 1853.
rieux, qui fait connaître tous les documents importants des Archives dont il a la garde ». Dans la liste des travaux dont Soyer-Willemet fait hommage à l’Académie de Stanislas, on lit une dissertation historique : « Quand et comment le comté de Guise échut à la maison de Lorraine » (1852), et une « Note sur les anciens plans de la ville de Nancy » (1865). Enfin, dans le dossier de Soyer- Willemet conservé à l’Académie, se trouve une « Note sur le nom du maître d'hôtel du duc René II, et sur la famille de Suffren de Baschi, gentilhomme provençal ». C'est le « bon Chiffron » de la Chronique de Lorraine que les Bourguignons ont capturé pendant le second siège de Nancy en 1476, alors qu'il tentait de pénétrer dans la ville, et que Charles le Téméraire a fait pendre, au mépris du droit des gens. |
Dans les très brefs renseignements biographiques qui nous sont parvenus sur Soyer-Willemet, on a trop insité, croyons-nous, sur sa disgrâce physique qui l’aurait obligé à se renfermer dans le cercle étroit de sa famille et l'aurait privé des « agréments de la vie sociale » (1). Nous croyons, du moins, qu’il ne craignaït pas de prendre sa part des réunions artistiques auxquelles était convié le public nancéien. Dès sa jeunesse, il avait éprouvé pour la musique un goût très prononcé; il avait même publié des « Observations sur la gamme mineure ». Il chantait agréablement; il jouait délicatement du flageolet (2). Même dans son âge mûr, il conservait pour les concerts une grande attraction; ses lettres au Dr Mougeot relatent assez fréquemment des soirées ainsi passées au dehors, qui ne lui ont pas permis de travailler pour la correspondance hebdomadaire. Il fait partie de 1’ « Union des Artistes musiciensede Nancy », sorte de société de secours mutuels, dont les membres donnent de temps en temps des concerts pour alimenter leur caisse. A ces concerts, Soyer- Willemet ne manque pas d'assister. Ainsi, celui du 16 novembre 1851 était fort bien; la salle était bien garni, la société était choisie; une autre fois il y aura plus de
(1) L. ParisorT, Allocution prononcée sur la tombe de Soyer-Willemet. (2) Ed. Bécus, Notice biographique sur Soyer-W illemet,
monde encore. Il se rend également, même pendant la mauvaise saison, aux concerts de la Société philarmonique : « On est allé en voiture à l’Hôtel de Ville et on en est revenu de même, bien enveloppé, sans qu’il en soit résulté aucun inconvénient... Le camarade Just Géraldy a enchanté toute l'assistance (1). » Le 21 mare, concert médiocre; on aurait aussi bien fait de ne pas quitter ces bonnes plantes qui donnent toujours de la satisfaction. Le 6 juin, on a passé la soirée, et fort tard, à un concert ae la Société philarmonique, où nous avons entendu des Italiens. Enfin, le 29 mars 1853 : « On a entendu hier la voix la plus extraordinaire. Lorsque à Bade, en 1850, on à assisté au dernier concert donné par Jenny Lind avant son départ pour l’Amérique, on croyait qu’on avait oui le nec plus ultra de la voix humaine. Mais Mme Anna de Lagrange est mille fois plus remarquable. C’est en même temps le contralto le plus bas et le soprano le plus élevé, et cela avec une facilité, une justesse. On est rentré tard, on s’est levé tard, et l’on n’a pas répondu à la note hebdomadaire. »
Les lettres au Dr Mougeot font parfois mention de bals, de soirées dansantes; non pas que Soyer-Willemet ait pris part à ces sortes de réunions, mais il était chargé d'y conduire et de ramener à la maison sa filleule, Félicie Hilbert. Ainsi, pendant l’été de 1852, on est installé à la campagne; Soyer est allé à Nancy pour y chercher « la grande fille », qui a passé une partie de la nuit au bal du Président (Il s’agit du Président de la République, Louis Napoléon) (2). » Le bal a été fort brillant ; le Prince va quitter Nancy, il se dirige sur Strasbourg, où l’attendent de grandes fêtes. » (3). À cette époque, tout était tranquille; les agitations politiques de 1851 étaient calmées;
(1) 17 janvier 1852.
(2) La correspondance de décembre 1851 contient des détails curieux sur la crise politique qui sévissait alors : « La semaine s’est passce assez tranquillement à Nancy... J’espère qu'on aura pareillement été sage à Bruyères. (6 décembre 1851). Heureusement nous n’avons pas la tête chaude comme les méridionaux... Dieu nous garde de tomber sous le pouvoir des frères et amis... Puisse le pays donner au Président une belle majorité (13 décembre 1851). »
(3) 18 juillet 1852.
CR Dire
Soyer-Willemet se déclare très satisfait du nouvel ordre de choses.
Pour achever cette enquête biographique, — qui paraitra peut-être trop longue, trop minutieuse, — sur Soyer-Willemet, il nous reste à marquer la place quil occupa, pendant presque un demi-siècle, à l’Académie de Stanislas. La correspondance avec Mougeot ne nous donne à cet égard que peu de renseignements. Ce sont, presque uniquement, de brèves mentions concernant les séances, les amis qu’y a rencontrés le « Bibliothécaire », les nouveaux membres qui viennent d’y être aamis. En somme, presque tous les amateurs de «l’aimable science », les collaborateurs des réunions dominicales, faisaient partie de la Compagnie. Ainsi, Lamoureux, Monnier, Godron, Planchon... Si nous n’y voyons pas entrer le « bon Vincent », c’est que sans doute sa modestie extrême l’a empêché de briguer cet honneur. De 1822 à 1867, Sover-Willemet y a rempli avec une ponctualité, un zèle ininterrompus, un rôle important. [l assumait à la fais les fonctions de bibliothécaire-archiviste et de trésorier-questeur. Mais, de plus, il était, nous dit-on (1), la cheville ouvrière, l’âme du mécanisme intellectuel à Nancy. Il paraît bien avoir ainsi exercé discrètement une partie de la charge dévolue par le règlement au secrétaire perpétuel. Des hommes tels que le professeur Alexandre de Haldat, le professeur Edmond Simonin, représentaient certainement très dignement, très solennellement, l’Académie au dehors; mais ils planaient de trop haut sans doute pour s'inquiéter des menus détails de leur emploi, et c’est alors Soyer-Willemet qui était heureux de leur rendre service, en serviteur respectueux et dévoué. Là comme auprès de Mougeot, comme auprès de Godron, nous le trouvons entièrement désintéressé, satisfait d’être utile. Rien qu'à ce titre, il a bien mérité qu'après avoir apprécié la bonté, la délicatesse de son caractère, nous rappellions une dernière fois son souvenir.
(Juin 1926.)
{1} Leupor, secrétaire annuel, Compte rendu de l’année 1867.