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ASSOCIÉ-CORRESPONDANT, ANCIEN MEMBRE TITULAIRE

Par C. MILLOT

MEMBRE TITULAIRE

Je voudrais, en quelques pages dépourvues de toute technicité rébarbative, exposer ce qu'ont de vraiment merveilleux les derniers résultats obtenus par notre infatigable et vénéré confrère, M. Thoulet, dans ses recherches océanographiques. Il faut entendre par là les derniers en date, car il ne s’agit pas d’un testament scientifique, puisque, Dieu merci, malgré ses quatre-vingtcinq ans, il est encore en pleine activité intellectuelle.

On admire souvent l’astronome qui, sans sortir de son observatoire, arrive à connaître ce qui se passe dans les plus lointaines profondeurs des cieux; mais, à l’aide d’instruments spécialisés, au moins voit-il les astres, objets de ses études, et peut-il mesurer leurs déplacements. Thoulet, lui, fait mieux : sans quitter son laboratoire de l’Institut océanographique de Paris, fondé et entretenu par S. A. S. le Prince de Monaco, il découvre ce qui se passe dans les eaux les plus profondes de l’océan Pacifique, absolument inaccessibles à l’homme, aussi bien par la vue que par lui-même et par n'importe quel autre de ses sens. Cependant la logique comme la rigueur de la méthode qu’il a imaginée sont une garantie de la valeur des résultats.

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Jusqu'ici, on croyait fermement et l’on enseignait qu’au-dessous de la couche, relativement peu épaisse, des eaux superficielles, énergiquement brassées par la météorologie aérienne, c'est-à-dire par les variations de l’action solaire, toute la masse des eaux océaniques, depuis la disparition des dernières traces affaiblies de l'agitation de la surface, évaluée à une profondeur d’environ 400 mètres, jusqu'aux abîimes de 9.000 mètres, était absolument immobile et uniformément froide. On avait même donné le nom de fossiles à ces eaux profondes, estimant qu’elles étaient restées immuables depuis leur rassemblement dans les cuvettes laissées par la surrection des continents, au début des âges géologiques.

Une telle assertion devait sembler étrange à un cerveau sans cesse en travail comme celui de notre confrère. L’immobilité absolue, pensait-il, est impossible dans la nature où tout vibre, tout oscille, la molécule comme l'océan. Ces eaux réputées immobiles doivent donc, elles aussi, être affectées de mouvements, mais sans doute d’une extrème lenteur, ne rappelant en aucune façon la fougue des courants de surface, et pouvant être compares à l’invisible progression d’un glacier vis-à-vis de lécoulement d’un fleuve. Thoulet s’est donc mis à la recherche des preuves de ces lents mouvements de l’eau profonde. Je dirai tout à l'heure où 1l les a trouvées. Alors, étudiant la question de plus près, dans ses détails, et s’attachant à l'océan Pacifique, il est arrivé à prouver qu'il existe. dans les eaux abyssales, une circulation formée de colonnes d’eau ascendante, de colonnes d’eau descendante. reliées entre elles par des courants horizontaux, dits de convection, pour fermer le circuit. J1 a aussi découvert la présence de nuages d’eau se formant, se déformant, $ dissolvant, se déplaçant, montant et descendant dans l’eau ambiante comme le font les nuages qui animent Île ciel; le tout avec une extrême lenteur. Cette lenteur de mouvement est due à la lenteur de diffusion thermique et à la lenteur de diffusion saline des eaux de température ou de salure différentes mises en contact les une: avec les autres, à l’abri de toute agitation. Ce fait a éte prouvé, 11 y a longtemps déjà, par M. Thoulet lui-même,

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à l’aide d’expériences minutieuses entreprises dans son laboratoire de la Faculté des Sciences de Nancy. La lenteur de diffusion entretient la lenteur de mouvement, et celle-ci entretient la première : c’est d’ailleurs ce qui arrive si souvent dans la nature, où les différents facteurs d'un phénomène sont simultanément cause et effet, en réciproque interaction.

Quelle est la conception première sur laquelle est basée la méthode qui a permis d’arriver à de telles découvertes? La voici.

En météorologie, dans un fluide aussi mobile et élastique, aussi fou, peut-on dire, que l’air atmosphérique, toujours mélangé de vapeur d’eau en transformation contimuelle, tout aboutit au baromètre, qui est plutôt * un manomètre qu’une balance. Mais, par cela même, les indications de cet instrument, étant la résultante de faits superposés dans une. complication extrême, sont d’une interprétation difficile qui rend si aléatoire la prévision du temps. L'eau étant, au contraire, pratiquement incompressible, est un fluide infiniment plus sage, plus pondéré que l’air atmosphérique. Si, pour celui-ci, tout aboutit . au baromètre, dans la masse de l’eau océanique, c’est la densité qui est l’aboutissant de tous les réchauffements, de tous les refroidissements, de la salure croissante ou décroissante et qui, par conséquent, commande toute la dynamique d’un fluide sans cesse à la recherche d’un équilibre qu’il n’atteint pour ainsi dire jamais. Dans la mer, tout aboutit donc au densimètre. En effet, un volume d’eau immergé, dont la densité est différente de celle du liquide ambiant, est soumis à la loi d'Archimède : il perd d’abord une partie de son poids égale à celui du liquide déplacé et, cette soustraction faite, il monte ou il descend selon que le poids restant est moindre ou plus grand que le poids d’un égal volume du liquide ambiant, suivant la définition même de la densité; la lenteur de diffusion lui conservant longtemps son individualité.

Mais où se procurer des mesures de la densité de l’eau de mer, prises en un nombre suffisant de stations et, dans chaque station, en un nombre suffisant de points échelonnés sur toute la longueur d’une ligne de sonde descen-

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due verticalement jusqu’au fond? M. Thoulet les a trouvées dans les registres de la campagne océanographique autour du monde, faite de 1872 à 1875, par le navire anglais Challenger. Ces mesures de densité figuraient dans des colonnes de chiffres simultanément avec les mesures de température et de salure à différentes profondeurs, prises dans chaque station définie par sa latitude et sa longitude. Les travailleurs qui utilisaient ces tableaux donnaient, en général, la préférence aux températures et aux degrés de salure, les croyant, à beaucoup près, plus intéressants. Thoulet, lui, nous venons de dire pourquoi, a utilisé avant tout les densités, comme devant lui donner la clef de la dynamique des eaux profondes, et, pour ne pas disperser ses efforts, pour frapper tout de suite les esprits par un résultat désormais acquis, il a fait choix de certains trajets de sondages seulement, et dans l’océan Pacifique. En outre, pour mieux interpréter et rendre plus claire, tant à ses propres veux qu’à ceux du lecteur, la signification de ces colonnes de chiffres, il s’est servi de la nomographie, qui consiste à les traduire en courbes sur cartes ou sur diagrammes. La vérité cesse alors d’être absconse pour apparaitre dans son éclatante évidence. Maintenant qu’il est bien établi que les eaux abyssales circulent, quelle est la cause productrice des différences de densité qui apportent du mouvement dans ces immenses masses aqueuses considérées si longtemps comme homogènes et, par conséquent, immobiles? Pour notre savant confrère, cette cause est la volcanicité sous-marine, bien plus répandue et plus active qu'on ne le croyait jusqu'ici. Les volcans sous-marins, comme les volcans terrestres, en plus de leur émission de lave coulante, projettent de l’eau en quantité énorme qui, dans l'air, forme une imposante colonne de vapeur; mais, sous la mer, cette eau, tantôt douce, tantôt sursalée, ne pouvant être projetée bien haut, vient troubler l'équilibre des abimes et y donner naissance à des courants et à des contre-courants si l’éruption est temporairement continue, ou à des paquets ou nuages d’eau, si l’éruption a la forme explosive. Bien entendu, l’éruption sous-marine élève aussi la température de l’eau en contact

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immédiat avec le fond de la région volcanique. De sorte que la méthode de recherches imaginée par M. Fhoulet, non seulement fait connaître les’ cbürànté'des eatfx: profondes, elle sert encore, en remontant à de source.de: ces courants, à déceler les lieux d’éléction :dé la: voleanioité sous-marine. C’est ainsi qu’il a pu indiquer l'existence d’une région éminemment volcanique à 568 milles au nord d’Honolulu (îles Hawaï), à 5.395 mètres de profondeur, par 300 20° lat. N. et 1540 56’ long. W. J’ajoute que l’analyse chimique et minéralogique des dépôts s0lides reposant sur le fond vient confirmer les conclusions tirées de l’étude des courants profonds par les mesures de densité. |

Voilà quels étaient, au début de cette année, les récents travaux du « patriarche de l’Océanographie », comme l’a si bien nommé S. M. le roi d’Espagne Alphonse XIII, en remettant à notre confrère la croix du Mérite naval (1).

Continuant ses études sur l’océan Pacifique, M. Thoulet a remis à l’Académie des Sciences, au mois d’avril, deux notes relatives, d’abord au courant de Humboldt, dont les eaux froides longent du sud au nord et rafraichissent les rivages du Chili et du Pérou, ensuite sur l’histoire géologique de l’ile de Pâques, terre minuscule, isolée au milieu du vaste espace de mer qui sépare la côte de l'Amérique du Sud des archipels les plus orientaux de la Polynésie.

Découverte en 1687, l'ile de Pâques fut trouvée absolument déserte. Elle est de nature uniquement volcanique, bordée de hautes falaises à pic, et porte les ruines de trois grands volcans éteints. Manquant d’eau sous un climat pluvieux, à cause de l’imperméabilité de son sol, sa faune et sa flore sont des plus pauvres; point d'arbres, rien que de grandes herbes, et la pêche elle-même n’y offre que peu de ressources, les fonds marins qui l’entourent, très profonds, sont sillonnés de fosses abyssales longues, étroites et semées de mofettes. En quelque endroit que l’on creuse à une très faible profondeur le sol de l'ile,

(1) Ces travaux ont paru dans les Annales de l'Institut océanographique, fascicules de juillet 1925, juillet 1926, juin et décembre 1927.

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on y trouve des ossements et des crânes humains différents dé.ceux dés @iverses races qui peuplent aujourd'hui l'Océanie. En ‘de: iombreuses places et particulièrement dèns:lu cratère :de Pua des volcans éteints, se dressent de: gigantesques stcêues dont certaines dépassent 20 mètres de hauteur, grossières imitations de la figure humaine, taillées en pleine lave, œuvre évidente d’une nombreuse population. On trouve aussi çà et là des plateformes destinées sans doute à servir de piédestaux et des tablettes portant des hiéroglyphes non encore déchiffrés. Fait intéressant, la plupart de ces œuvres d’un art primitif sont restées inachevées et comme brusquement abandonnées à la suite de quelque cataclysme volcanique du genre de ceux qui récemment encore, et tant de fois dans le passé, ont désolé le Japon.

Si l’on groupe ces diverses particularités, il semble que l'on puisse résumer de la façon suivante le passé de cette île.

Comme tant d’autres terres de la Polynésie, Pâques, jadis vaste et peuplée, devait faire partie d’un archipel qu’elle dominait de son pic le plus élevé, son Fusi Yama, séjour des dieux, haut-lieu vénéré et sanctuaire sacré. Grâce à la densimétrie, dit M. Thoulet, j'ai pu reconnaître qu’à travers le Pacifique, suivant une ligne allant du nord-ouest au sud-est, le volcanisme d’activité maximum dans le nord (Japon, Kouriles, Aléoutiennes), s’atténuait de plus en plus en descendant vers le sud (Hawaï, Tahiti, Tubuaï et, pour dernier terme, l’île de Pâques), passant successivement des volcans en activité aux volcans éteints, aux fumerolles et enfin aux mofettes sousmarines, par l'effet du refroidissement et des effondrements de la croûte terrestre, donnant naissance aux effroyables tsunamis (mot japonais adopté par la science européenne et signifiant formation d’un gouffre sousmarin par affaissement brusque du fond).

Jadis, à une époque encore inconnue, sous l'océan actuel d’où émerge l’île de Pâques, le sol s’est enfoncé plus ou moins lentement. Tandis que, les unes après les autres, les iles voisines s’enfonçaient et finissaient par disparaitre sous les eaux, Pâques, la plus haute, s’enfon-

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çait elle aussi. Sa superficie diminuait, et sa population, refoulée vers les hauteurs, ne trouvait comme dernier refuge que les hauts sommets stériles de sa montagne sacrée, que les dieux dont les images se faisaient d’autant plus nombreuses qu’on avait plus besoin de leur aide, étaient impuissants à protéger. Les derniers restes de la population mouraient de faim et de misère, tandis que ceux qui, sur de frêles pirogues, avaient tenté de s'enfuir, périssaient dans les flots. « Et l’infiniment petite solitude de l’île émergea tristement de l'immense solitude de l'Océan. »

« Cette histoire d’un hier géologique sera-t-elle l’histoire d’un demain géologique? »

Ainsi termine notre confrère, en pensant à l’avenir du Japon.

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