L'INQUIÉTUDE MÉTAPHYSIQUE LXXXIII
millénaires et durera encore des millions de siècles: elle dure, c'est-à-dire que jamais, à aucun moment, l’enchatnement des causes et des effets n’a abouti au désordre et à l'incohérence et n’a amené l’arrêt de la machine, qui se traduirait pour nous par la cessation de toute vie. Tout se passe, au contraire, comme s'il y avait un sens au déroulement du monde physique, une marche régulière vers le progrès organique et psychique.
Les planètes, le soleil, les étoiles suivent sans heurts leurs orbites compliquées et solidaires; sur la Terre au visage mobile, des océans nouveaux continuent à battre des rivages qui se sont maintes fois modifiés; la faune et la flore s’équilibrent, en dépit des changements de climats et des variations considérables des espèces dominantes; la Nature, dans sa fureur aveugle de création, continue à duper les individus par le désir et les mirages de l'amour et assure par mille subterfuges ingénieux la continuation de l’incessant combat qu’est la Vie; elle crée la beauté des fleurs et des Papillons, des instincts compliqués comme la faculté mathématique de l’Abeille, des monstres grandioses et des invisibles; et puis, au sommet du magnifique arbre évolutif, mille fois ramifié, apparait, comme un achèvement final, l'Homme conscient, maître cruel de la Terre qui a été comme préparée pour lui et qu’il exploite sans relâche.
En somme, l'Univers est, et il dure; tout change, mais, en dépit du mal physique et du mal moral, tout se coordonne et se perpétue. C’est le fait de la durée dans l’ordre et dans l’évolution universelle qui me parait le miracle des miracles.
Si l’état du monde, à un moment quelconque du Temps, est la résultante d’un arrangement non nécessaire des atomes de la nébuleuse originelle, il est incroyable que cet arrangement ait constamment abouti à quelque chose de cohérent, de régulier, de construit, bien que perpétuellement changeant. Il suflirait de si peu de chose pour que se rompe l'articulation entre le Soleil, l'air, l’eau, la Terre, le végétal, l'animal, l'Homme, et que tout s’écroule en un inexprimable chaos Supposons qu’ en nombre immense des lettres d'imprimerie soient réunies en un