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LA FORÊT ET LE PEUPLEMENT DE LA MONTAGNE

La forêt, au cours du Moyen Age, n’était pas seulement une aide nécessaire à la vie des populations rurales; nous allons la voir provoquer le peuplement des cantons jusqu’alors inhabités, et donner naissance à l’industrie.

À mesure que la population se développait, le parcours.

à découvert nécessaire aux troupeaux et. l'étendue des terres arables devenaient également insuffisants. Il fallait empiéter sur la forêt et défricher. Le feu allumé dans ce but pendant les périodes de sécheresse faisait des vides qui ne se repeuplaient pas toujours. Souvent, alors un contrat intervenait qui acensait aux riverains le terrain inoccupé. D'ailleurs c'était l'intérêt des seigneurs d’augmenter avec l'étendue des terrains cultivés le nombre de leurs tenanciers; c'était aussi l’intérêt des communautés d'avoir sur leurs bans des terres arables en proportion avec le nombre croissant de leurs participants. Et puis le droit d’essartement était considéré pour les communautés comme une jouissance de la forêt, et à l’origine, son exercice n’était limité que par les habitants eux-mêmes, qui en mettant en ban certains cantons, pouvaient restreindre d'autant la faculté laissée aux cultivateurs d’accroitre par le feu l’étendue de leurs terres. Bientôt les seigneurs, en vertu d’un droit de surveillance pour qui avait toujours été dans leurs attributions, intervinrent pour réglementer les essartements et les limiter à de justes proportions, en les taxant d’une redevance d’ailleurs minime. Et en définitive, il ne semble pas que de ce chef les forêts lorraines, du moins dans la plaine, aient subi une diminution bien considérable. |

Il en fut autrement dans la montagne; là.les acense ments accordés aux dépens des forêts vosgiennes furent la principale cause des défrichements, et aussi l'instrument ordinaire du peuplement, en dehors des cantons déjà éclaircis par les abbayes et les monastères qui, dès le vue siècle, avaient commencé à porter la vie dans ces selitudes.

La configuration même du sol massif vosgien, formant rempart du côté de l’est, et talus aisément praticable du côté de l’ouest, détermine ce qu’on peut appeler la loi de peuplement de la montagne vosgienne. Quelqu’ait pu être leur point de départ et la date de leur établissement,

es migrations primitives, si elles venaient de l’est, de la

vallée du Rhin, se heurtaient aux pentes abruptes du massif, qu'elles devaient nécessairement tourner par le ou par le sud, pour occuper le plateau, qu’on appelle

d’ailleurs la plaine, par opposition avec la montagne; par la suite les populations de la plaine en se portant de l’ouest vers l’est purent au contraire, essaimer dans les vallées et escalader les pentes occidentales, facilement accessibles sans qu'aucun obstacle infranchissable les arrêtât jusqu’au sommet, jusqu'aux chaumes.

« Au xr1e siècle, la plaine présentait depuis longtemps son organisation définitive, ses villages existaient dans la plupart des lieux qu’ils occupent maintenant et sa population agricole avait poussé les cultures partout où elles étaient possibles et avantageuses. » (Ch. Guxor, op. cit. p. 34.) La population, en s’accroissant encore, devait donc être amenée à émigrer dans le voisinage, non plus par grandes masses, comme les migrations primitives, mais individuellement, ou plutôt par familles, c’est-à-dire en essaimant.

« Pendant tout le cours de cette période (la fin du Moyen Age), dit encore M. GuYor, il se produisit un mouvement incessant de colonisation, qui partant de la plaine, remonta peu à peu dans toute l'étendue du haut pays. Ge mouvement atteignit son maximum d'expansion aux xvCet xvI° siècles. »

C'est du domaine ducal que dépendait la forêt des Vosges.

Comme propriétaire féodal et comme héritier des empereurs, le due de Lorraine avait englohé dans son domaine tous les massifs boisés importants situés à peu près sur tous les points du territoire. Sans doute les abbayes, Remiremont, Senones, Moyenmoutier, avaient à leur oriwine reçu dans la montagne de vastes richesses territoriales. Mais à partir du x1r1e siècle, les ducs avaient su en détourner une bonne part à leur profit et, en se faisant paver cher la protection qu'ils imposaient aux établissements religieux, ils avaient augmenté leur domaine dans des proportions considérables aux dépens de l'église.

Les Acensements. — Cr doniaine, il était de leur intérêt de le peupler. Jusqu'alors, s-uf au fond des vallées et autour des abbayes, la forêt vosgienne était demeurée à peu près intacte et inhabitée. Les ducs multiplièrent donc

les acensements, qui, dans les parties dépendant directement et exclusivement du domaine ducal, s’appelaient arrentement, terme qui indique que la redevance se payait n0n pas en nature mais en argent; moyennant une modique redevance, le censitaire recevait une portion de forêt, « retrait de bois », qu'il défrichait, et qu’il entourait d'un mur de pierres sèches; il y bâtissait sa grange, il y aménageait une fontaine et quelques champs, tout le surplus était réservé au pâturage de son bétail. Enfin à son héritage était attaché des droits d'usage dans quelque bois voisin.

Des localités se forment alors qui ne ressemblent nullement aux villages de la plaine. Ici, au début du moins, point de jouissances communes, point de communautés, point de villages; les centres ne se composent que de l’église, et de quelques maisons à usage public: des circonscriptions se forment, mairies, foresteries, et plus tard syndicats, qui réumssent les habitants vivant isolés dans leurs granges et sur leurs prairies, mais ce sont des groupements administratifs, formés, non point par les habitants, mais par les officiers du duc, pour assurer le paiement des redevances et l'administration de la justice. À ces groupements en correspondent d’autres, moins artificiels et plus vivants, pour l'entretien de l’église et du curé : ce sont les paroisses, qui réunissent les habitants d’une façon périodique, à l'occasion des fêtes et des offices religieux.

Par la suite, ces circonscriptions eurent sur leurs bans des bois et des pâturages communs, indépendamment des usages concédés avec les acensements individuels, et SOUS ce rapport se trouvèrent constituer de véritables Communautés.

Ainsi se formèrent par des essaims toujours renouvelés de véritables populations forestières qui peu à peu, avec la multiplicité des acensements, englobèrent tout'le pays, terres, pâturages et forêts jusqu'aux chaumes qui terminent la montagne. Vivant presqu’uniquement de la forêt elles présentaient, dans leur organisation et dans leurs COUlumes, des particularités intéressantes qui les distin- BUalent des autres habitants de la province. Les gucrres et les calamités de tout genre qu’eût à souffrir le duché

ne ralentirent pas sensiblement cette expansion, parce que ces événements n’eurent d’action immédiate que sur les cantons de la plaine et restèrent, sinon inaperçus, du moins plus facilement supportables dans les vallées de la montagne, que protégeait leur éloignement des grandes voies de communication.

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