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CHAPITRE III LA FORÊT ET L’INDUSTRIE

Les premières industries : sel, fer, verre. — Dans la très ancienne organisation, l’industrie, nous l’avons vu, n'avait aucune place (1) : les populations trouvaient chez elles, sans rien chercher au dehors, tout ce qu’il leur fallait pour vivre. Les habitants de chaque village avaient auprès d’eux des artisans, paysans comme eux, qui suffsaient à tous leurs besoins; charrons, forgerons, menuisiers, tisserands. Toutefois certaines matières exigeaient déjà pour leur préparation une série d'opérations qui appelaient l'intervention de spécialistes : c’était notamment le fer et le verre.

Un autre produit, précieux par le rôle qu’il joue dans l'alimentation, le sel, se trouve abondamment en Lorraine, mais en certains cantons limités et il exige, lui aussi, un travail préalable, l’évaporation des eaux salifères au moyen de la chaleur. Les po'les ou usines destinées à cuire le sel sont peut-être les plus anciennes installations d'un caractère industriel qui aient existé dans notre région.

Sel, fer et verre, autant de matières qui, pour leur fabrication, demandent l’action de la chaleur et du feu, et par suite l'emploi du bois, de beaucoup de bois. L'usage du combustible minéral, de la houille, n’était connu au Moyen Age, et jusqu’au xvirie siècle, qu’aux endroits où

(1) Ct. Mem. Ac. Stan. 1924-1925, p. 16 et 17.

ke gisement affleure le sol et, faute de transports, ne pouvait se répandre que dans les alentours immédiats.

D’autres part certains massifs forestiers présentent des masses compactes, sans vallées suffisantes qui les rendent facilement accessibles et réservent à une culture naissante quelques terrains d’alluvion fertiles et faciles à exploiter. Leur sol au surplus se prête mal au défrichement. Tel était le cas, en des coins différents de la Lorraine, des forêts de Bitche, de Darney, du Barrois. Là, forgerons et verriers trouvaient du bois en abondance, et après avoir épuisé un canton pouvaient, sans interruption, pousser plus loin, en laissant à la forêt le temps de réparer ses pertes et de se reformer.

Au début en effet leurs exploitations étaient nomades, comme aujourd’hui encore, celles de nos charbonniers, auxquelles elles ressemblaient. Les forges volantes devinrent fixes du jour où elles usèrent de la force hydraulique, pour mouvoir les roues qui actionnaient leurs soufflets, et dès lors, c’est-à-dire dans le courant du xrve siècle, on retrouve leurs traces aux endroits les plus divers de la lorraine, à Morley, à Ecurey, à Moutiers, à Ronchères, dans le Barrois, à Moyeuvre, dans le pays messin et dans les Vosges, à Framont.

Non moins anciennes en Lorraine sont les verreries : outre le combustible que leur fournissait la forêt, elles trouvaient un sol abondant en matières siliceuses et vitrifables : les branchages calcinés fournissaient les salins, c'est-à-dire la potasse nécessaire à la fabrication. Dans les Vosges notamment, la préparation des salins fut longtemps une de ces menues besognes qui complétaient les moyens d'existence de la population. Des verreries existalent dans le Barrois dès le x1v® siècle, et au xv® siècle, dans le pays de la Voge, sur les plateaux boisés qui séparent le bassin de la Saône de celui de la Moselle. Au xvi® siècle enfin furent érigées au pied du Donon, les verreries de Saint-Quirin et du pays de Salm. Tandis que les fonderies et les forges qui, en même temps que de combustibles avaient besoin de la force des cours d’eau, étaient alors descendues au fond des vallées, les verreries s'installèrent en pleine forêt; leur établissement nécessitant

un développement considérable, aux dépens de la végétation forestière, formait une enclave souvent assez vaste, et il leur arrivait de donner ainsi la vie à tout un canton: telle fut l’origine de plusieurs localités dans la forêt de Darney et dans celle de Bitche.

Les affectations. — Les guerres du x vire siècle portèrent aux usines forestières un rude coup dont elles furent longtemps à se relever. Les forges de Mouterhouse, dans le Comté de Bitche, furent entièrement ruinées et disparurent pendant près d’un siècle, celles de Moyeuvre, de Framont, furent également dévastées de fond en comble. Les verreries eurent le même sort, et certaines, dans la forêt de Darney, ne se relevèrent jamais. Mais il y avait grand intérêt à ne pas laisser dépérir ces entreprises, et même à en créer de nouvelles, pour consommer le bois des massifs forestiers qui, dans un temps ou les moyens de transport étaient rares, ne trouvait pas d’autre emploi. Ce fut là l'origine des affectations ou cantons d'assurance : chaque usine nouvelle, du moins dans le domaine ducal, recevait une portion de forêt, souvent assez considérable, qui restait sous la gestion des agents du duc, mais dont les produits étaient exclusivement dévolus à sa consommation (1).

Il ne faut pas voir dans ces affectations, des droits d'usage : elles en différaient essentiellement, puisqu'elles constituaient un bénéfice personnel, presque toujours temporaire, et subordonné au « roulement de l'usine ».

En général, elles n'étaient pas gratuites, mais quelle que fût la redevance, elles laissaient toujours aux « affectataires », un bénéfice fort appréciable, sans parler de l'assurance plus appréciable encore de trouver à proximité le bois nécessaire à leur entreprise (2).

(1) Aussi la portion de bois affectée S'appelait-elle « canton d’assurance ».

(2) Le bois livré aux usines valait, rendu au pied des fours, entr

&et 5 livres la corde, de 1765 à 1780, de 6 à 7 livres, de 1780 à 1790. et de 10 à 11 franesen l'an IX.

Le bois livré à ta consommation domestique coûtait 16 livres la

corde eu 1:89 et 28 francs en l'an IX.

C'est surtout à l'alimentation des forges qu’étaient destinées les affectations dans les forêts du domaine ducal, et elles furent au cours du xvrie siècle une cause de relèvement et de prospérité pour l’industrie du fer en Lorraine. Mais, néanmoins, elles disparurent sous la Révolution ou peu après, comme toutes les charges grevant les forêts domaniales. Ou bien les affectations, ainsi que les forges elles-mêmes, avaient été comprises, soit dans la Ferme générale des domaines, soit dans les baux particuliers, de durée variable, or, la Ferme disparut et les forges domaniales furent aliénées. Ou bien elles avaient été cor.cédées par un véritable engagement perpétuel avec faculté de rachat, et alors, comme elles avaient été faites le plus souvent à vil prix, et qu’elles n’avaient pas le caractère d’utilité publique des usages accordés à des populations entières, l’article 58 du Code forestier décida que celles qui avaient été faites au préjudice des dispositions prohibitives de laliénation du domaine, cesseraient d'avoir aucun effet à partir du 1er septembre 18:33. Les autres disparurent par la voie du cantonnement.

Elles étaient, d’ailleurs, dès longtemps menacées, sinon condamnées, par le mouvement d’opinion qui, dans la seconde moitié du xvirie siècle, attribuait à la consommation des usines, des « bouches à feu », comme on disait dans un sens péjoratif, la cherté croissante du bois, bien qu'à la vérité la hausse des prix provint de l’augmentation de la consommation domestique, beaucoup plus encore que de la multiplication des usines ou de leur extension. Cest surtout à partir de 1780 que le mouvement s'était généralisé : 1] se traduisait par une vive agitation, tout particulièrement à l’encontre des salines; et, en réalité, les salines dévoraient littéralement tous les bois à 10 lieues à la ronde. Comme il s’agissait d’une source de revenus très productive, qu’il importait d'alimenter à tout prix, non seulement leurs affectations avaient été constamment augmentées, mais encore de lourdes servitudes avaient été établies en leur faveur jusque sur les bois des gens de mainmorte et des communautés. Aussi, en 1789 les cahiers de doléances en grand nombre ne demandaient-ils rien moins que leur suppression complète.

Sue VI, 1 xxv, 1928 2

en même temps qu'une forte réduction du nombre des autres usines.

Ces plaintes, avec les enquêtes qu’elles suscitaient ne devaient cesser de se renouveler pendant toute la première moitié du x1x® siècle, jusqu’au jour où la houille vint remplacer, partiellement d’abord, et bientôt complètement, le combustible végétal dans la consommation des usines. |

Mais limportance même qu’avait prise la question, la place qu’elle tient dans toutes les enquêtes et dans tous les débats sur l’économie générale de la région, dans les Mémoires statistiques des préfets comme partout ailleurs, ‘ montre le rôle prépondérant que la forêt jouait dans la vie industrielle du temps. Elle était pour le fonctionnement des usines un élément essentiel, puisque seule alors, elle leur fournissait le combustible nécessaire à leur alimentation. |

Autres industries: Papeterties, scieries, filatures et tissages. — À la vérité, le rôle de la forêt s'était étendu plus loin encore. Par un enchaînement de causes non moins naturelles, la forêt avait ouvert la voie à toute une série d’industries qui n'utilsent pas la chaleur d’un foyer, mais qui ont besoin de force motrice.

Les gros travaux qu’exige le sciage des arbres abattus fatiguent aisément les hras les plus robustes, et d’autre part, ils se prêtent très bien au mécanisme qui allège l’ouvrier de ses efforts les plus pénibles. Spontanément le bücheron vosgien devint inventeur de machines à scier qu'actionnait une roue mue par l’eau d’un des nombreux ruisseaux qui dévalent de la montagne. Les comptes du domaine qui ne commencent qu’au xve siècle, nous montrent, les scieries dès lors en pleine activité, aussi bien dans les forêts feuillues que dans les forêts résineuses, et vraisemblablement leur origine remontait beaucoup plus haut.

Ces installations faisaient, elles aussi, l'objet d’acensements, qui moyennant une faible redevance, permettaient d'établir un canal de dérivation, et souvent, en retour d’une redevance plus forte, donnaient le droit de prendre les chablis dans la forèt. À Pacensement succéda, au xvrit

siècle, le système de l’amodiation et des affectations; le propriétaire, domaine, abbaye, seigneur ou simple particulier, affermait sa scierie, en y affectant un certain périmètre de ses forêts.

Üne fois habitué à mettre en œuvre les matières et les forces de la forêt, l'habitant de la montagne cessa de se cantonner dans la fabrication ligneuse. Nous avons vu que de bonne heure il était devenu verrier. De bonne heure aussi il s’adonna à la fabrication du papier. Vers 1425, il y avait déjà un moulin à papier à Moyenmoutier, un autre fonctionnait à Docelles en 1450. Au xvie siècle, la montagne ne comptait pas moins de 33 maîtres fabricants, ayant chacun leur filigrane. Ces maîtres et leurs ouvriers ont contribué à rendre commun dans les Vosges le nom patronymique de papelier.

Ce n’est pas tout encore, et si nous dépassons un instant l'époque de la Révolution, nous allons voir la forêt, avecl'abondance des eaux qu’elle tient en réserve et dont elle régularise le débit, renouveler la vie d’une autre grande industrie lorraine, l’industrie textile. Au xvirie siècle, à part quelques manufactures qui à Nancy, à Metz, et près de Longwy, à Pierrepont, Mercy-le-Bas, Cons-la- Grandville, réunissaient sous un même toit deux ou trois dizaines de métiers à bras, cette industrie n’existait encore que sous sa forme primitive, comme industrie familiale; où tissait et on filait un pèu partout le chanvre, le lin, la line, et même le coton, dans la Meuse, dans la Meurthe et surtout dans les Vosges.

Lorsque les inventions mécaniques se perfectionnèrent, et du tissage s’étendirent à la filature, — c’est-à-dire chez Nuus, dans les premières années du x1x® siècle, — lorsque surtout parut le métier continu qui, avec ses cylindres étireurs, demande une force considérable, l’idée devait naturellement s'imposer d'utiliser la force motrice des cours d’eau pour actionner le nouvel outillage, comme on lutilisait déjà pour les moulins, les scieries, les papeteries, les forges, Mais il fallait pour cela des machines puissantes, or, on n'avait encore que des machines rudimentaires, qui ne captaient qu’une faible partie de la force hydraulique. C'était de simples roues verticales, les mêmes que celles

des moulins; on ne pouvait les employer qu’avec des chutes d’eau de faible puissance, hautes de quatre ou cinq mètres au plus, et non sur les cascades où les rivières de la montagne précipitent leurs eaux torrentueuses. L'industrie naissante se cantonnait donc nécessairement, réduite à ces machines primitives, dans les régions basses du massif vosgien. |

Elle ne dépassait pas des altitudes de 450 mètres. D'autre part, descendue au-dessous de 375 mètres, elle ne trouvait plus dans les rivières déjà ralenties et engagées sur le plateau, des forces suffisantes pour l’actionner.

Dans cette étroite zone de 75 mètres d’ascension, Rupt sur la Moselle, Docelles sur la Vologne, Vagney sur la Moselotte, marquaient les altitudes extrêmes de l’usine hydraulique. Mais à partir de 1845, grâce à la turbine qui la mit à même d'affronter le choc des plus fortes chutes ‘d’eaux, et d'en discipliner la puissance (1), l’industrie vosgienne passa de la période primitive à celle du développement intensif; des extrémités du massif elle se répandit sur la montagne tout entière. De 1850 à 1870, les usines se multiplièrent, escaladant les vallées, se nichant dans les replis reculés, à des altitudes de 500, 601), 700 mètres. Elles envahirent les anciens villages et bourgs forestiers, Celles, Saint-Maurice, la Bresse, Gérardmer, Cornimont, faisant reculer devant elles, en attendant qu’elles les fissent disparaître, lès petits ateliers de famille travaillant isolément, mais collectivement réunis sous un patron qui leur fournissait des matières premières. Ces matières maintenant venaient de loin, et le temps était depuis longtemps passé où les premiers métiers ne travaillaient que le chanvre et le lin récoltés dans les vallées de la montagne.

Toutefois, c'est en s’affranchissant de la tutelle bienfaisante mais étroite de la forêt, et du caprice de ses cours d’eau, c’est en quittant les hautes vallées que de chaque

(1) On sait au surplus que la turbine n’est pas seulement emplorée pour utiliser les grandes chutes d’eau; elle permet aussi d'employer des différences de niveau très faibles, avec de meilleurs résultats que la roue à palettes ou à aube.

CLR TE —

côté des Vosges, l’industrie devait prendre tout son essor. En effet, à mesure que le machinisme se développait la force des chutes devenait insuffisante pour actionner un matériel de plus en plus puissant. Mais chez nous, en Lorraine, ce mouvement en sens contraire se manifesta beaucoup plus tardivement qu’en Alsace. C’est seulement à partir de 1860 que les filateurs vosgiens, entraînant avec eux les populations de la montagne, et utilisant les capitaux abondants que leur avait valu la conquête du massif, alors terminée, étendirent leurs entreprises et allèrent dans la plaine fonder des succursales ou des usines nouvelles, placées à proximité des voies de communication qui leur amenaient la houille et les matières premières. Un moment interrompu par le contre-coup de la guerre franco-allemande, ce mouvement reprit vigoureusement dès 1880, et il n’a cessé de se développer depuis lors. Désormais l’industrie textile vit en dehors de toute dépendance à l'égard des forces issues de la forêt comme des produits du sol vosgien, mais il n’en est pas moins vrai que c'est à la forêt qu’elle a dû son origine, et pendant longtemps son développement et sa prospérité.

Un mouvement analogue a déplacé et transformé l’industrie du fer que la forêt alimentait de son bois et qu’elle actionnait de ses chutes d’eau. Les forges de Rothau et de Nouterhouse ont disparu, celles de Framont, jadis célèbres, ne sont plus que de simples ateliers annexes de Mutzig, et c’est dans la plaine que se sont fondées les usines nouvelles : sous l’impulsion de constructeurs pour la plupart venus d’ Alsace, Saint-Dié, Épinal, Remiremont, sont devenues d'importants centres de construction métanique et de fabrications métalliques.

À côté de ces grandes industries, il en est bien d’autres, de moindre importance qui sont sorties de la forêt par l'intermédiaire de ces petits métiers et de ces fabrications domestiques dont nous avons parlé précédemment.

L'esprit ingénieux des habitants ne les a pas seulement incités à débiter mécaniquement le bois en planches et en madriers, mais encore à le transformer en une foule d'objets, cuveaux, écuelles, sabots, etc. qui d’abord destinés à leur usage personnel ne tardèrent pas à être livrés

au commerce. Ailleurs et surtout dans la Voge, lorsqu'au xvie siècle la forêt de Darney eut attiré, pour y être affinée les forges de Franche-Comté, le fer se répandit dans toutes les chaumières des environs, où on le transforma en clous, en fils de fer, en outils, etc... Ce fut pour ces cantons au sol pauvre et ruiné par les guerres la cause d’un relèvement et d’un développement inattendu.

Bien que toutes ces petites industries ne se prêtent pas également au travail intensif des machines, le machinisme a fait son œuvre ici comme ailleurs; il a de nos jours transformé et .en partie déplacé et concentré les fabrications métalliques, et une partie des fabrications ligneuses, en diminuant d’autant le rôle jadis prépondérant de la forêt.

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