DE LA MONTAGNE
Ce n’est pas tout encore. La forêt n’a pas seulement présidé à la naissance ou aidé au développement de la plupart des fabrications qui font aujourd’hui la prospérité de la région lorraine : par un phénomène non moins remarquable, elle a encore, partout où elle domine, agi sur le caractère même des habitants, et éveillé chez eux linitiative, mère de l’industrie.
Avec la contiguité des habitations, avec la jouissance d'avantages collectifs, avec les étroites traditions de la culture communautaire, enfin avec l'entraide mutuelle qu’elle impose et entretient, la communauté n'est rien moins qu'une école d'initiative (1), l'habitant s’accommode aisément de vivre de peu, en ne faisant que ce que fait son voisin. Voulût-il s’écarter de la routine, l’organisa-
(1) Cf. C. Horrencer, « L’Acriculture au lendemain de la Révolution +. Mém. de l’Acad. de Stanislas, 1924-1925, p. 20 et suivantes.
tion du groupement et sa constitution même le feraient bientôt rentrer dans le rang.
Il en va autrement dans la montagne. Là, chaque famille vit isolément dans sa grange, au milieu de son petit domaine, sans doute on tient au voisinage, mais le voisinage est distant, et on ne se rencontre guère que le dimanche, à l’église ou au cabaret (1). Puis il y a le rude travail de la forêt qui a développé les forces de l'habitant et l’a porté à l'effort, qui a non moins exercé son esprit en le poussant à l'invention des machines élémentaires et à l'utilisation de la force motrice. S'agit-il de ses champs, il en est le seul maïtre : il y plante ce qu’il veut et comme il veut, du moins d'ns les ctroites limites que permet le climat; s’agit-il de ses prairies, il les nivelle, il y trace les rigoles qu'il ouvrira et fermera sans autre souci que les besoins de l'irrigation. Mais sa culture est forcément restreinte, et ses ressources alimentaires sont limitées, tandis que d’autre part il peut tirer de la forêt, directement ou indirectement, bien des produits que son ingén1osté multiplie et transforme, et qu’il sera avantageux d'échanger pour assurer sa subsistance ou développer son aisance. [l se trouve, en effet, que ces mêmes produits, ces mêmes objets, l'habitant de la plaine ne les a pas, ou ne Îles a qu'en petite quantité, alors que de son côté le montagnard ne peut tirer de son sal le blé et le vin dont ïl a besoin pour sa consommation.
De là ce courant d’échanges qui animait les rapports entre les hautes vallées vosgiennes et le plat pays, jusqu'au jour où l'établissement des chemins de fer vint, là comme en tant d’autres endroits, bouleverser les relations séculaires. De là ces villes ou bourgades commerçantes qui se sont formées à la limite des deux régions, Épinal, Saint-Dié, Remiremont, Bruyères, Lorquin, avec leurs rues et places à arcades, où le concours de la foule arrivée de la Plaine et de la montagne trouvait abri pour négocier ses échanges.
(4) « Leur isolement ne permettant pas entre eux de fréquentes communications, c’est pour eux une grande jouissance de se réunir les jours de fête, de marché ou de foire. » (D. 10°).
Mais dira-t-on, tout ce commerce avec la réciprocité qu’il comporte était-il plus propre à la montagne qu’à la plaine? Ne mettait-il pas en rapport de part et d’autre le commun des habitants ? Non pas. L’habitant de la plaine ne se déplaçait pas aussi aisément; il était plus casanier, ou du moins plus absorbé par ses travaux, qui durent plus longtemps, et puis pour les vignerons surtout qui vendaient leur vin, la distance était plus grande. Aussi de ce côté les intermédiaires se multiplièrent-ils de bonne heure : c'étaient, en général, de véritables commerçants qui venaient apporter les produits de la plaine, tandis que du côté de la montagne c’étaient les habitants eux-mêmes qui se rendaient en foule sur le marché pour y vendre leurs diverses fabrications.
Or, le commerce ne peut guère se faire d’une manière suivie sans quelque comptabilité; il ne peut se poursuivre en dehors du marché sans quelque correspondance. En tout cas à ces petits chefs de métier qu'étaient tous ces gens travaillant à domicile l'instruction s’imposait bien plus qu’au simple paysan. Le calcul, l'écriture, la lecture, devenaient ainsi un minimum de savoir dont de bonne heure il reconnut la nécessité. Dès longtemps l’école a fait l'objet d’une dépense commune, sans excepter les plus dures années de la guerre de Trente ans. Avec des variations diverses, dues à autant de causes locales, son influence s’est fait largement sentir (1), et les cantons de la montagne vosgienne ont compté dès longtemps en France parmi ceux qui renferment la plus faible proportion d’illettres.
Cette habitude ancienne de l'instruction populaire ne pouvait manquer d’ajouter d’heureuses ressources à
(1) Cf. ScHwaB Documents relatifs à la vente des biens nationaux dans le district de Remiremont, page LxxvI. « Les acheteurs ont tiré profit des leçons qu'ils ont reçues à l’école, et tousl’avaient fréquentée, car tous signent lisiblement, et pou: ‘a plupart, l'écriture semble celle de gens ayant l'habitude d'écrire. Sur 350 acquéreurs, un seul déclare ne pas savoir signer et signe d’une croix. » Mème remarque pour le district d'Épinal (op. cit., p. Lxxxt1). « Une remarque assez curieuse à faire, c’est le nombre infime des acheteurs ayant déclaré ne savoir écrire et ayant signé d’une croix. s
l'esprit d'invention et d’entreprise que développent les industries forestières. Ainsi se trouve complétée la série des influences naturelles qui toutes se rattachent originairement à la mise en œuvre qu’a faite des produits et des forces naturelles de la Montagne une race laborieuse de paysans, venus du plateau.
Vivant de produits importés du dehors, les représentants de cette race sont plus détachés des conditions locales, et bien autrement préparés à modifier leurs habitudes, à étendre leur manière de vivre que le paysan vivant dans le cadre resserré du village et invinciblement attaché aux moyens et aux modes d'existence imposés par la nature du sol et par ses productions. Aussi de la foule des petits ateliers familiaux de la montagne où se tissait la toile, où se façonnaïent mille menus objets usuels de hêtre et de sapin, est sortie dans la seconde moitié du x1x® siècle une élite d'hommes d'initiative et d'hommes d’affaires prêts à saisir la chance et à réussir dans les entreprises de l'industrie machiniste.
À vrai dire, l’outillage nécessaire au travail du bois se prête beaucoup moins aux inventions machinistes que les autres industries pratiquées ultérieurement dans les vallées vosgiennes. C’est aux anciens tisserands à la main, moins dépendants de la forêt et plus entendus en affaires que le machinisme a suggéré les entreprises plus grandes ou plus variées qui ont développé les grandes industries vosgiennes.
Mais 1] convient de remarquer que l'initiative est restée le privilège d’une élite trop peu nombreuse pour se répandre au loin. C’est que, si certaines conditions l'ont développée, d’autres tendaient à la restreindre et à la modérer.
Avec la lenteur de sa croissance, avec le fractionnement de son territoire en coupes annuelles, quise proportionnent inversement, comme étendue, au chiffre d’affaires de son plein rendement, la forêt interdit toute surproduction, elle arrête dans son essor vers la grande entreprise toute industrie dont elle fournit la matière première; elle n’est pas comme la mine de houille, cette gigantesque assimilation de forêts fossilisées, un inépuisable réservoir où de
hardis lanceurs d’affaires peuvent aller toujours avant, puiser toujours davantage, sans l’amoindrir sensiblement. S'agit-il des cultures industrielles du sol, le lin, le chanvre, elles sont encore plus limitées par les conditions naturelles, par l’exiguité de leur domaine en pays de montagne, et la fabrication qu’elles alimentent ne se développera que du jour où l’impurtation exotique du coton viendra la féconder.
L'origine même des habitants est une cause modératrice de leur initiative. Sortis des communautés de la Plaine, ils en ont conservé dans une large mesure le caractère et les mœurs. Ils s’accommodent d’une vie simple, frugale, qui ne les pousse nullement à étendre indéfiniment leurs ressources. Sans doute, leur personnalité est plus marquée : « habitués à vivre dans des habitations isolées, ils ont les mœurs un peu rudes; accoutumés àune grande liberté, ils sont fiers et susceptibles » (D. 107). Mais ils n’en subissent pas moins l'influence de leur voisinage immédiat qui, sans avoir aucune organisation analogue à celle de la Plaine, forme cependant une sorte de communauté dont l'influence est impérative et respectée. Il en résulte que si le Montagnard est porté à l’invention, 1l ne s’engoue pas des innovations, il ne va pas de l’avant sous sa seule impulsion personnelle et sans circonspection; et si son esprit d'entreprise l’engage dans des travaux industriels, il y déploiera un curieux mélange de timidité qui observe et essaie et d'initiative qui agit. Il aura plus de prudence que de hardiesse.
Aussi n’a t-il pu s’'émanciper de la forêt et redescendre dans la Plaine pour y développer ses entreprises que grâce au concours d’une élite voisine, plus ancienne, plus puissante et plus agissante, celle de l’industrie alsacienne.