‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 4)Chapitre 94 sur 115 · CHAPITRE V LES FORËTS A LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

CHAPITRE V LES FORËTS A LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION

Peut-être en essayant de retracer le rôle que la forêt a joué dans la formation et le développement de la vie lor-

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raine, nous sommes-nous laissé entraîner bien loin de notre sujet final. Il est temps d’y arriver.

Encore, conviendrait-il avant d’exposer la situation que présentent les Mémoires statistiques, de rappeler ce qu'elle était peu auparavant, à la veille même de la Révolution.

La forêt avait bien changé depuis l’origine. Ce n’était plus cette propriété sans grande valeur où chacun venait puiser à volonté, ou du moins sans mesure déterminée, sans nul souci de préserver la végétation. C'était maintenant un domaine bien délimité et soumis à une exploitation régulière. Sans doute, la forêt avait reculé devant le progrès de la culture, mais elle était retranchée sur la superficie que lui a réservée la nature. Sans doute, elle était grevée de nombreux usages, mais ces usages étaient strictement limités. Sans doute, enfin, l’administration qui la gérait avait ses défauts, d’aucuns disent ses défaillances, mais déjà elle comptait dans ses rangs d’habiles praticiens, qui défendaient ses richesses contre les errements d’une exploitation abusive et épuisante, et autant qu'ils le pouvaient, la géraient en vue d’une production intensive.

Et pourtant, la question des forêts était du nombre de telles qui agitaient alors les esprits, en Lorraine plus encure que dans le reste du royaume. On se plaignait de plus en plus vivement du renchérissement des bois et du « dépérissement des forêts ». En 1789, il n’est guère de cahiers de doléances qui n'aient demandé la réforme de l’administration et la réduction de la consommation faite par les usines, double objet des griefs qui depuis un quart de siècle excitaient l'opinion.

Depuis 1747, l'administration ducale, avec l’ancien système des grueries, avait fait place à une administration semblable à celle du royaume. Les forêts lorraines étaient réparties en quinze maîtrises, dont chacune était administrée par un maître particulier, assisté d’un lieutenant, d’un garde-marteau, d’arpenteurs, avec un personnel inférieur constitué par les gardes chargés de la surveillance. Puis, comme ces officiers formaient des tribunaux chargés de la répression des délits, chaque siège

était complété par un procureur du roi, un greffier et des huissiers : autant de charges vénales dont les titulaires joignaient à des émoluments fixes, les profits d’un casuel variant suivant l'importance des exploitations (3 livres 10 sous par arpent d’affouage, 2 sous par livre du prix des ventes et adjudications, 1 sou pour chaque pied d'arbre vendu ou livré, des vacations pour opérations extraordinaires), en sorte que plus les ventes et les délivrances se multipliaient, plus le casuel augmentait. Un tel système exposait les bénéficiaires à se voir accuser de pousser à l’exploitation des forêts plutôt qu’à leur conservation. L’accusation de vénalité qui poursuivait l’administration des forêts était générale et bien ancienne, mais en réalité fort exagérée. On l’accusait encore d'être à tout le moins trop nombreuse et fort dispendieuse, paperassière et tracassière : aussi beaucoup de cahiers des doléances réclamaient-ils sa suppression, ou du moins une réorganisation complète, qui notamment transférerait ses attributions judiciaires aux tribunaux de droit commun. Et pourtant il apparaît bien que si le système avait ses points faibles, si son fonctionnement faisait retomber sur les populations toutes les charges de l'administration, il n’était pas aussi préjudiciable aux forêts que le laïsseraient croire les plaintes dont il était l’objet. La vénalité des offices elle-même avait formé « des dynasties de magistrats, de comptables, de forestiers, dans lesquelles l'amour du métier et l'esprit de corps étaient portés à un haut degré, tandis que l'obligation de fournir des preuves de capacité servait à écarter les indignes (1) ». | C'était aux pratiques abusives de l’administration des maîtrises qu’on attribuait en partie l’état d’épuisement auquel étaient arrivées les forêts du pays, alors qu’en réalité elle s’était appliquée à établir des aménagements judicieux et prudents. Le mal était réel, mais ses causes étaient autres. C'était la pénurie du Trésor et les ordres du Gouvernement central qui avaient fait multiplier, depuis cinquante ans, les coupes extraordinaires et provoqué ainsi d'irréparables désastres. Mais surtout au cours du xvurt

(4) Ch. Guyor, op. cit., page 278.

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siècle les usines s'étaient multipliées. Les forges, les faiïenceries, les verreries exigeaient des approvisionnements considérables. Vers 1785, les salines à elles seules dévoraient 60.000 cordes sur les 260.000 qu’exigeaient chaque année les fourneaux des usines. A la même époque, de Diétrich, « commissaire à la visite des usines, bouches à feu et forêts de France » évaluait à 560.000 cordes la consommation de toute la Lorraine. |

La quantité demandée comme matière première par les fabrications ligneuses étant trop peu importante pour entrer en ligne de compte : tout le surplus, soit 300.000 cordes était destiné au chauffage domestique, et il était facile à tous ceux qui avaient quelque accointance avec l'adruinistration de répondre aux ennemis des salines et des usines que la multiplication des foyers dans les habitations, et l’accroissement de consommation qui en était la conséquence, étaient plus rapides encore que l’augmentation des usines.

Quoi qu'il en soit, le prix des bois ne cessait de s'élever. En dix ans, de 1773 à 1783, ils avaient doublé, et Diétrich constatait que les forêts ne suffisaient plus aux exigeances de la consommation. « Les bouches à feu, écrivait:l, se sont multipliées en Lorraine à un point infini. Elles y absorbent le produit de plus de 500.000 arpents de bois. Les futaies maintenant détruites ne leur offrent plus comme autrefois de grandes ressources. A l’origine, ces établissements se trouvaient proportionnés à l’établissement des futaies. Aujourd’hui qu'ils ne trouvent plus la moitié de leur aliment dans les taillis, ils sont forcés de s'étendre, et dévastent des cantons que l’administration Jugeait hors de leur atteinte, lorsqu'elle leur permit de se former. » 11 y avait bien d’autres causes qui se conjuraient pour menacer les forêts dans leur existence même. C'était encore, suivant le même auteur : « les défrichements engagés par le Conseil, la coupe des quarts en réserve accordée avant le temps aux gens de mainmorte, les ventes que faisaient les particuliers pressés de jouir de leur taillis encore en bas âge, l'intérêt qu’avaient les maîtrises de favoriser les gens de mainmorte, et par suite de la multiplication « infinie » des coupes, l’extension de la dépais-

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cence qui abroutissait une grande quantité de recrute, enfin avec l'accroissement de la population et « du luxe », l’incessante augmentation des foyers domestiques.

On s’explique les alarmes dont l’abbé de Dombasle se faisait l'interprète lorsque, prenant la parole à l’Assemblée provinciale de Lorraine en 1787, il s’écriait : « La Lorraine était autrefois renommée pour ses grandes et belles forêts. Le bois était si commun qu’il n’avait aucun prix... » Mais « les défrichements se sont succédé avec rapidité; les forêts mal peuplées ne contiennent plus ces arbres antiques qui faisuient leur richesse et leur beauté. Depuis trente ans le prix des bois est doublé, depuis quelques années surtout cette progression est incessante, et on ne peut prévoir quel terme elle aura. »

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