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CHAPITRE VI LES FORÊTS AU LENDEMAIN DE LA RÉVOLUTION

La Révolution opéra de profonds changements dans la répartition de la propriété forestière, en faisant disparaitre la propriété seigneuriale et la propriété ecclésiastique. Cette dernière était fort répandue en Lorraine. Durival lui assignait pour les seules forêts, une étendue de 230.000 arpents d'ordonnance, soit 117.500 hectares (nous donnons ce chiffre, comme tous les autres, pour ce qu’il vaut), auxquels s’ajoutaient les forêts possédées également pour le clergé dans les Trois-Évêchés.

Le domaine de la couronne devint domaine national et s’augmenta bientôt des biens du clergé, des hospices, des collèges et des émigrés. Il est vrai que les forêts des émigrés n’y furent réunies que temporairement et retournèrent par la suite à leurs anciens propriétaires. Elles avaient été protégées par le principe de linaliénabilité, posé dès 1789 pour les forèts du domaine de la couronne, et renouvelé par le décret des 6-23 août 1790 et la loi du 2 nivôse an IV, qui exceptaient de la vente des domaines natio-

naux les grandes masses de forêts. Seuls pouvaient être vendus les bois de moins de 150 hectares, éloignés de plus d'un kilomètre des autres forêts.

C'est sur ces bois seulement que portèrent les défrichements dont parlent les préfets, et qui en réalité ne durent pas entrainer une bien grande diminution de la superficie boisée.

De plus, les décrets des 22 novembre et 1er décembre 1790 déclarérent révocables toutes les concessions et distractions de biens de l’ancien domaine royal postérieures à 1566, or les forêts « engagées » étaient nombreuses en Lorraine. Ces engagements furent même déclarés définitivement révoqués par la loi du 10 frimaire an VII.

Par la loi du 14 septembre 1792, les communes furent admises à revendiquer les biens et les droits d'usage quelconques dont elles avaient pu être dépuillées par les «i-devant seigneurs, à moins qu’un titre authentique n’en constatât l’aliénation légitime. Elles conservèrent d’autre part les bois qu’elles possédaient auparavant, ceux-c1 ayant été expressément exceptés du partage des biens communaux ordonné par la loi du 10 juin 1793.

Les revendications de droits d'usage s’étendaient aussi aux anciennes forêts de la couronne devenues forêts nationales. Elles furent soumises à l'arbitrage par le décret de 1793. Cette juridiction arbitrale devint la source d'énormes abus : trop souvent et trop facilement elle attribua aux communes des droits excessifs dans les forêts nationales, et notamment dans celles provenant du clergé ou des émigrés. L’extension des droits d'usage, la suppression des redevances féodales, la disparition des titres, amenèrent en bien des cas à leur profit une confusion complète entre la jouissance et la propriété. Il y eut un grand nombre de sentences mal fondées, iniques : dans la tourmente qui amenaïit le bouleversement général de la propriété, chacun cherchait sa part. A peine soulagés des charges féodales, les habitants des communes arguaient des prétextes les plus futiles, de la moindre apparence de légalité, pour reprendre à la nation une portion des biens de leurs anciens seigneurs, et entre leurs mains les forêts domaniales furent traitées sans ménagement.

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D'une façon générale la commune est incapable d’avoir la prévoyance qu’exige la conservation des forêts. Abandonnés à eux-mêmes, les habitants tirent d’elles le plus possible, au risque de la détruire! Sous la Révolution ils ne s’en firent pas faute. Les préfets nous représentent les bois communaux comme très mal gardés, exposés au maraudage, abîmés par les délits à la hache et par l’abroutissement (M. 22; C. 125, D. 40). Ils demandent que la surveillance et la gestion en soient confiées à l’administration forestière. Un arrêté des Consuls, du 19 ventôse an X allait leur donner d’ailleurs prompte sati:faction.

Quant aux bois particuliers, ils réclament l'interdiction de les défricher sans autorisation. Marquis va même jusqu’à demander qu'ils soient « soumis aux règlements géncraux et administrés par des conservateurs ». Il serait digne de la sagesse du Gouvernement, ajoute-t-il, d'examiner jusqu'à quel point le droit de propriété se concilie avec cet ordre de ch ses. (M.22). Au surplus, il ne semble pas qu’en raison de l’inaliénabilité prescrite par les lois révolutionnaires, la propriété particulière aît pu beaucoup s'étendre alors sur les forêts. oo

En Lorraine comme ailleurs, elle s’accrut par la suite, avec les aliénations que l’État fit de ses forêts, de 1814 à 1870, pour se procurer des ressources, mais non pas en propurtion de ces aliénations, car, pour vendre plus cher, P'État accorda presque partout aux acquéreurs la faculté de défricher.

Il serait assurément très intéressant de suivre dans notre région les variations successives de la propriété forestière, en la prenant à la veille de la Révolution, puis au lendemain, et de comparer l'étendue des forêts domaniales, communales et particulières, avec la surface qu’elles occupent aujourd'hui.

Mais une telle statistique serait bien difficile, surtout pour l’époque antéricure à la Révolution; les données qu'elle fournirait et les comparaisons qu’elle appellerait ne mériteraient qu'une confiance bien limitée.

Avant la Révolution, la région était divisée entre la province de Lorraine et celle des Trois-Évêchés, dont les limites ne correspondaient nullement avec celles de nos

quatre départements. En 1800, l'application du système métrique était encore à ses débuts; les contenances prises sur les plans en usage à cette époque, dont beaucoup levés sans précision et fort anciens, étaient obtenues, par la transformation des anciens arpents en hectares. Quoi qu'il en soit, Diétrich après Durival attribue dans l’ensemble de la Lorraine et du Barrois, 640.000 arpents (326.900 hectares) au domaine ducal, 230.000 au clergé (117.500 hectares) et 700.000 (357.500 hectares) aux villes, aux seigneurs et aux communautés. Voici d’autre part, rapprochés des chiffres actuels, les chiffres qu’on peut établir pour l’an IX, les uns d’après les Mémoires statistiques, les autres d’après les documents contemporains.

Meurthe Moselle Meuse Vosges

Furèts dumaniales . . 95.045 68.030 39.837 75.767 Forèéts communales . . 65.708 50.51% 65.796 100.622 Forits particulières . . 68.100 32.821 10.639 33.585

AnIX:(1). 228.853 151.364 116.272 209.974 1910: 136.924 160.498 184.944 210.640

Apparemment, les chiffres de l’an IX ne peuvent être donnés qu’à titre de pure curiosité. D’après ceux qui furent postérieurement établis, le total pour la Meuse est bien trop faible, et celui de la Meurthe bien trop fort. Une statistique de 1806 ramena celui-ci plus justement à 190.964 hectares.

Entre 1789 et l’an IX, la situation aurait à peine varié, etpourtant Marquis, qui nous donne des chiffres identiques pour ces deux dates (M. 185) n’est pas le moins ardent à se plamndre des défrichements qui l’auraient modifiée au détriment de la forêt. La diminution aurait été à peine d’un pour cent, si on accepte les chiffres donnés par Desgouttes pour les Vosges : 211.199 et 209.974 hectares. On l'évaluait communément de deux à trois pour cent, ce qui nous paraît mieux en rapport avec la réalité.

(1) Le total pour l’an IX est celui de l’ancien département de la Meurthe, tandis que la superficie indiquée pour 1910 se rapporte, bien entendu, à l’actuel département de Meurthe-et-Moselle : il n’y a donc aucun rapprochement à faire entre ces deux chiffres.

SERIE VI, L xxv, 1928 3

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Mais si la Révolution n'avait pas été pour les forêts lorraines comme pour d’autres une période de dévastation générale et de destruction, elles n’en avaient pas moins subi dans leur richesse même le contre-coup des événements, et mème au dire des préfets, des causes multiples qu’avaient aggravées les circonstances les menaÇaient d’une ruine prochaine (D. 39 M. 21).

L'ancienne administration avec ses charges vénales, avait été supprimée par la loi du 15 octobre 1791, et celle qui la remplaçait ne s’organisait que lentement et incomplètement au milieu des troubles de la Révolution. L’arrêté du 6 pluviôse an IX venait seulement de lui donner sa forme définitive. La surveillance s'était relâchée, elle s'était même parfois effacée devant le flot populaire; entraînés par la licence du temps, et voulant se dédommager de la contrainte qu'ils avaient trop longtemps subie, les habitants pillaient sans scrupule les bois du voisinage. C’est surtout les bois dépendant des propriétés nobles ou écelésiastiques, devenus bien nationaux, qui avaient souffert, et dans une mesure moindre, les bois commu naux. Les forèts domaniales, on disait alors forêts nationales, avaient été plus respectées (M. 21). En l'an IX encore les déiits forestiers étaient toujours nombreux; en Moselle on n'en comptait pas moins de 1730, dont 901 pour le seul arrondissement de Sarreguemines, avec les nombreux maraudeurs de la forêt de Bitche (CG. 96). Si les massifs avaient résisté, bien des bois épars avaient disparu, anéantis par la cupidité des acquéreurs qui les défrichaient et revendaient ensuite les fonds (1). Ceux-ci trouvaient avantage à cultiver ces sols neufs : une ou deux récoltes de navette ou de colza suflisaient à les faire rentrer amplement dans leur prix, mais aussi à épuiser la richesse de la terre. « Presque toutes ces terres, dit Colchen, descen-

(1) Néanmoinsil ne faudrait pas croire que toutesles forêts pourlesquellesavaitété donnée la faculté de défricher l’aientété effectivement. Beaucoup de propriétaires, en obtenant cette faculté, pensaient assurer ainsi à leurs forêts une plus-value considérable, pourle cas oùils viendraient à les revendre, Maintenant encore, lorsqu'une forêt est miss en vente, on a soin de faire connaître que le défrichement peut être fait sans opposition de l’administration.

dront au rang des médiocres, et même des mauvaises » (C. 22). Tel est le cas, on le sait, de bien des défrichements : ils enrichissent l’acquéreur, mais ils ruinent irrémédiablement l'avenir du fonds. Dans les Vosges les habitants, nous l'avons vu, tiraient profit des branchages et de l’écorce de sapins ou des bruyères des Vosges en les réduisant en salins. Mais au cours de la Révolution, toutes les précautions avaient été négligées; les feux allumés pour cette opération avaient causé de multiples incendies, qui avaient éclairci pour longtemps de vastes cantons (D. 45), car, remarque Colchen. « si les dégâts se font en quelques jours, il faut pro des siècles pour les réparer ». (C. 25).

Aux dévastations imputables aux habitants s'étaient jointes celles qu’entraînaient la guerre, les exploitations extraordinaires pour la fabrication des poudres et salpètres, pour les forges qui fournissaient les arsenaux, enfin, dans la Moselle et dans la Meuse, les dégâts causés par les armées, amies ou ennemies.

La vaine pâture. — Si ces dommages n’étaient que des dommages occasionnels qui bientôt allaient cesser avec les causes qui les avaient fait naître, il en était d’autres plus dangereux parce qu’ils se produisaient alors constamment et partout.

C'était surtout la vaine pâture en forêt : tous les préfets s'élèvent contre les excès auxquels cet usage donnait lieu. Sans doute depuis 1707, la vaine pâture n’était plus permise que dans les taillis défensables, là où les arbres avaient une croissance suflisante pour se défendre contre la dent du bétail. Mais depuis la Révolution, les habitants s'étaient remis à conduire leur bétail en tout temps, dans toute l'étendue des forêts, et c’est à grand’peine qu'on s'efforçait de les ramener à l’ancienne réglementation. « Il faudrait, dit Marquis, une armée de gardes pour prévenir l’abroutissement et pour constater les délits de ce genre. » (M. 22). On ne voyait d'autre solution que la suppression pure et simple de cet usage, et dès sa première cession le Conseil général de la Meurthe la réclamait avec insistance,

Les droits d'usage. — Dans les Vosges, les droits d'usage pour les bois de chauffage et de construction étaient devenus beaucoup trop lourds pour les ressources des forêts depuis qu’au cours du xvii® siècle la popualtion s'était considérablement auginentée. On estimait qu'ils s'étendaient à peu près aux trois quarts de la superficie et portaient sur un quart du rendement. Si leur suppression complète n’était pas possible en raison du grand préjudice qu’elle eût causé aux habitants, du moins leur réduction par le procédé du cantonnement s’imposait. « Cette mesure, disait Desgouttes, est une des plus urgents à adopter. Sans elle, toutes les autres resteraient à peu près sans effet. »

La consommation des usines. — Enfin on retrouve dans les Mémoires le grand grief qui, dans la seconde moitié du xvinie siècle, avait soulevé les esprits contre l’industrie du temps : c’est l’excessive consommation que faisaient les bouches à feu, les usines qui s’alimentaient au bois. « Leur nombre, dit Colehen, a doublé depuis cent ans, et la reproduction des bois ne peut être assez rapide pour subvenir à leurs besoins. Celles qui n’ont pas d’affectations se pourvoient au hasard et ont ainsi ess:rté et fait disparaître plusieurs masses de forèts ou causé l'épuisement de beaucoup d’autres. » (C. 21). L'exploitation faite par les usines était d'autant plus forte qu’au cours des années difficiles qu’elles traversaient, certaines de ces entreprises s'étaient créé une source nouvelle de profit en faisant commerce de bois, en vendant les bois que des prescriptions anciennes et jusqu'alors rigoureusement observées réservaient à leur seule consommation. Le prix des bois avait encore augmenté depuis la Révolution : cette cherté croissante d’un produit de consommation courante et universelle était, d’après Marquis, la cause première des déprédations qui, en se renouvelant de plus en plus, allaient jusqu'à menacer l'existence des forêts.

Dans les Vosges, c'est aux scieries qu'on s’en prenait, à celles surtout qui, faute d’affectations pour les alimenter, ne pouvaient assurer leur travail qu’en surexcitant la concurrence entre les amateurs de coupes, en forçant les

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prix, sinon même en recourant aux « bois de délit ». Sans doute les unes et les autres procuraient à bien des habitants de la Montagne un travail utile, sinon nécessaire à leur subsistance, et elles entretenaient une branche de commerce qui s’étendait à l’étranger, mais on s’alarmait des dangers d’une exploitation trop intensive. Aussi de 1790 à l’an 1X, l'administration était-elle arrivée à réduire leur nombre de 147 à 126 dans ce département (D. 52-57).

Cest une semblable mesure qu’on réclamait vis-à-vis des autres exploitations industrielles; on ne voyait d’autre ressource que de limiter le développement même de l'industrie, en renouvelant de la façon la plus rigoureuse les dispositions de l’arrêt du Conseil du 9 août 1725, qui soumettait à l’autorisation du pouvoir l'établissement de toute usine s’alimentant au bois, ainsi que toute modification ou addition qui pourrait influer sur sa consommation. C'est le vœu que fit dès l’an VIII le Conseil général de la Meurthe, à peine établi, et qu’il renouvela plusieurs fois par la suite.

On réclamait encore bien d’autres mesures, plus nécessaires ou plus utiles les unes que les autres, pour assurer la préservation des forêts, leur restauration ou leur amélioration. C'était d’abord la revision et l’unification des aménagements, qui étaient alors extrêmement variables, sans être pourtant adaptés aux ressources variées du sol. La révolution était en général beaucoup trop courte : de vingt à vingt-cinq ans pour les forêts provenant du clergé, de vingt-cinq à trente ans pour celles des émigrés et pour les quarts en réserve des communes,enfin detrente,trente-cinq et quarante ans pour les forêts de l’ancien domaine ducal (M. 20). Dans le reste des bois communaux aménagés, elle variait de dix à vingt ans. Les hautes futaies, de cent à deux cents ans étaient devenues très rares depuis la Révolution. La Meuse, pour laquelle seule les Mémoires nous renseignent à ce sujet, n’en aurait plus eu que 157 h. 51 sur 116.000. Celles de la forêt de Bitshe avaient disparu déjà à partir de 1787 (C. 20). Le vaste massif de la forêt de Dabo, séquestré sur le Comté de Linauge, n’était soumis à aucun ordre régulier d'exploitation (M. 21).

Parmi les mesures réclamées par les Mémoires, figu-

raient également la revision des abornements, en raison des anticipations dont avaient souffert les forêts domapiales; le repeuplement des forêts, dans les cantons ou éclarcis brûlés, au moyen de recépages, de semis et de plantations (D. 50); la suppression des scieries non autorisées; une surveillance rigoureuse sur les entreprises qui bénéficiaient encore d’affectations, de façon à les réduire aux seuls bois strictement nécessaires à leur consommation; enfin la réforme de l'administration forestière à réaliser notamment en lui assurant un meilleur recrutement, surtout pour le personnel subalterne. « Les places de garde, dit le préfet des Vosges, ne sont plus recherchées que par ceux qui veulent en tirer profit, soit par des pactisations avec les délinquants, soit par le produit des bois qu’ils se permettent de vendre. Ainsi loin d’être conservateurs des forêts, ils en deviennent le fléau. » (D. 47) (1). [] n’en allait guère mieux du personnel supérieur : trop souvent, depuis le début de la Révolution, on donnait les places de conservateurs à de vieux militaires, dont l'instruction forestière était nulle, et il en devait être encore ainsi pendant tout le premier Empire (2). Le reproche de vénalité, decomplaisances intéressées à l’égard des usagers et des adjudicataires, ne fut au cours de cette période que trop souvent justifié, et ce fut pour y remédier, pour préparer un personnel, non seulement instruit, mais intègre, que fut établi en 4825 le recrutement par l'École forestière de Nancy.

Quoi qu’il en soit, tous ces vœux devaient être un jour

(1) Commenten aurait-il été autrement! L’entretien des 219 gardes de la Meuse en l’an IX ne coûtait à l’État que 51.230 francs, soit moins de 235 francs pour chacun d’eux, et aucune retraite ne leur était encore assurée. Quant aux agents, ils avaient continué jusqu’à la réorganisation définitive de l’an 1X à être rétribués principalement par les francs-vins, c’est-à-dire par les prélèvements proportionnels sur les sommes perçues pour l'exploitation ou par pied d’arbre, et Desgouttes se plaint encore vivement de ce mode de rétribution (D. 46).

(2) Ajoutons qu'aujourd'hui on voit les mêmes errements produire des eflets analogues, de moins pour le personnel de surveillance : les postes de garde sont réservés, à peu près exclusivement, à d’anriens militaires de la Grande Guerre, et ce recrutement aboutit à créer un corps de fonctionnaires très inférieurs, à tous égards, à celui d'autrefois.

exaucés, toutes ces réformes allaient être poursuivies et menées à bonne fin. Ce fut l’œuvre de notre administration forestière au cours du x1x® siècle, tout d’abord de rétablir la situation, de ramener l’ordre dans l'assiette, la marche et la surveillance des exploitations, puis d’ouvrir des réseaux de viabilité donnant partout un accès facile, d’éteindre les droits d'usage par rachat ou cantonnement, avec défense d’en concéder à l’avenir sous aucun prétexte, enfin et surtout de protéger la forêt, de la développer et de l’enrichir, en appliquant à son aménagement et à son exploitation des règles méthodiques et des procédés scientifiques.

L'évolution du régime forestier est aujourd'hui accomplie, beaucoup plus complètement que celle de la propriété rurale dans notre région. Tandis que celle-ci, faute d’avoir été remembrée.s’attarde encore généralement dans les errements de l’assolement triennal et de la culture communautaire, la forêt, qu’elle soit domaniale, communale ou particulière, est aujourd’hui libérée presque partout des servitudes et des charges qui pesaient sur elle. Elle est aménagée en vue d’une exploitation intensive et purement commerciale : toute sa production tend de plus en plus à se résumer dans les seules adjudications de coupes de bois livrées au commerce.

Le commerce des bois. — C’est depuis deux siècles, depuis le jour où le commerce des bois a fait son apparition, que la destination de la forêt a commencé à changer, et que son râle s’est transformé.

À vrai dire, en l’an IX encore, le commerce ne portait que sur une faible partie de la production ligneuse. Le bois de chauffage, bien que la houille commençât à lui faire concurrence à Metz et dans la Moselle (M. 22), l’emportait de beaucoup (55 %, de la production) sur les autres usages (usines 20 % : fabrication 10 %, charpente 10 °,,; menuiserie 3 %, instruments aratoires et charronnage 2 %), et il était généralement consommé sur place ou livré directement au consommateur. Seules ou presque seules les planches et les bois de construction faisaient l'objet du trafic.

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Comme bien d’autres, ce trafic avait langui sous là Révolution, 1l était même à certains moments tombé à rien. Un instant, en l’an V, il s'était réveillé avec l'espoir du rétablissement de l’ordre, pour retomber bientôt après. Mais on était m inten nt au lendemain du 18 brumaire: la confiance avait reparu, ranimant aussitôt le mouvement des affaires et l’activité de la construction, activité d'autant plus grande que pendant dix années les besoins sé taient accumulés. Saulnier cite comme un chiffre remarquable celui de 500.000 planches expédiées sur Paris au cours de lan VIII.

Le transport par charrois eût été prohibitif; aussi le commerce ne se faisait que par flottage et il s'étendait dans toutes les directions (1). Vers Paris, c'était Bar-le- Duc qui servait d’entrepôt aux planches, qu’on réunissait en brelles, et qu'on envoyait ainsi à peu de frais à destination par le cours de l'Ornain, de la Marne et enfin dela Seine. Ces brelles fournissaient également un moyen de transport économique pour les fers du département (S. 16).

Les bois de marnage (bois de service) venant des Vosges étaient entreposés également à Verdun, d'où on les expédiait dans la Marne, dans les Ardennes, et plus loin, vers le pays de Liége (S. 44).

Dans la Meurthe par les ruisseaux du Mad et de PAche descendaient annuellement du plateau de Haye vers k Moselle 55.000 stères, qui servaient à l'approvisionnement de Metz en bois de chauffage. De mème, sur le versant uriental des Vosges, dans le canton de Schirmeck, on abandonnait aux eaux de la Bruche jusqu’à Carrière (Bas-Rhin) les bois qui approvisionnaient Strasbourg (D. 18).

Raon l'Étape était déjà un centre considérable pour le commerce des planches, qui lui arrivaient par petites flottes sur le ruisseau de la Plaine (D. 17).

A Monthureux, c'était des merrains (mariens, marin, bois de service) qu’on abandonnait au cours de la

(1} Le flottage à duré en Lorraine pendant presque tout le xrxesiècle Nous l’avons vu disparaitre vers 1890. Sur le flottage, voir Mona, Histoire du flottuge (1813).

Saône : réunis en trains ou « coupons » à Jonville (Haute- Saône) ils descendaient jusqu’à Lyon (D. 16) (1).

Au nord par la Meuse et le Rhin, le commerce s’étendait plus loin encore, jusqu’en Hollande (C. 20). Les Hollandais étaient de gros acheteurs : on leur reprochait même d’avoir, au cours de la Révolution, profité de la défaillance de l’administration et des exploitations inconsidérées qui en résultaient pour dépouiller le pays des superbes futaies qui le couvraient (C. 20 et D. 57). A vrai dire cet abus, qui affectait surtout la forêt de Bitche, était beaucoup plus ancien : 1l y avait longtemps qu’on reprochait aux Hollandais de tirer trop librement de Lorraine des bois de construction (2).

Le commerce des bois ne devait pas cesser de se développer au cours du x1x® siècle, non sans vicissitudes. La disparition des usines au bois modifia profondément l’exploitation forestière, tandis que l'outillage mécanique appliqué au façonnage du bois d'œuvre et de menuiserie fit naître des besoins qui contribuèrent à la développer largement.

Le rôle purement économique et industriel de la forêt va donc grandissant. Mais son rôle social, le rôle qu’elle exerçait par l’abondance de ses subventions naturelles va diminuant et tend à disparaître. Cette évolution fatale n'est pas nécessairement un progrès, ou du moins ce progrès n’est pas sans inconvénient. Sans doute on a prétendu compenser la suppression des usages au bois par l’attribution de cantons de forêts qui viennent augmenter l'étendue des forêts communales et les ressources de l’affouage, mais le droit à l’affouage dépend du bon plaisir des municipalités, qui ne se font pas faute de le supprimer, en tout ou en partie, en vendant les produits forestiers au profit de la caisse communale ou en établissant des taxes à peu près équivalentes à la valeur des lots affouagers.

(1) CE. P. Bové, Les eaux et foréts en Lorraine au xviie siécle, p. 25 et 36.

(2) Cf. P. Bové, La Lorraine industrielle et commerçante sous le règne nominal de Stanislas.

Le bénéfice de l’affouage devient ainsi de plus en plus minime. Sans doute aussi la richesse de la forêt a augmenté, mais la forêt elle-même a cessé d’être la richesse du pauvre, et le lien qui partout en Lorraine l’attachait au sol. Peut-être faut-il voir là une cause, entre bien d’autres, de la dépopulation de nos campagnes : l'arbre ne maintient pas seulement les terres par ses racines, il v’entretient pas seulement la végétation, il retient aussi l'habitant. C’est là une vérité essertielle et de haute portée sociale, qu’on a trop souvent peut-être méconnue pour des vues trop étroitement utilitaires, et qu 1l importe de ne pas oublier.

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