‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 5)Chapitre 19 sur 116 · RAPPORT SUR LES PRIX LITTÉRAIRES ET SCIENTIFIQUES XXV · texte numérisé non relu

RAPPORT SUR LES PRIX LITTÉRAIRES ET SCIENTIFIQUES XXV

Un officier, raconte le jeune Bourdon, s’approcha de nous. 1] nous adressa quelques mots que je ne me rappelle plus, et à coups de crosse nous fit passer de l’autre côté de la rue, le long du mur du jardin.

Ce fut une bousculade épouvantable : on se serrait Affolés les uns contre les autres. Je vis les soldats charger leurs fusils et s’apprêter à tirer. Alors que les autres étaient encore debout, je me laissai tomber à terre, et à peine couché sur le sol j’entendis les balles siffler et pleuvoir autour de nous. Aussitôt je sentis des corps lourdement retomber sur moi. Un d’abord, puis deux, puis trois. On criait, on pleurait, on gémissait, et dans tout ce tumulte, j'ai distingué des voix de petits enfants. Et pendant ce temps les soldats chantaient. Mon frère, adossé contre le mur, venait d’être blessé griévement. Je l’entendis se plaindre assez longtemps : « Maman, papa, Jeanne », disait-il. Un soldat s’approcha de lui et lui tira un coup à bout portant.

… Hubert Kinique qui se trouvait au-dessous de moi n’était pas mort, mais fort mal arrangé, avec une blessure au bras, au cou et une jambe tordue. Je lui demandai de me dégager un peu, car j’étouffais. J’aperçus alors un officier qui sur le tas des victimes promenait lentement une lanterne sourde : quand il voyait quelqu’un remuer encore, il l’achevait d’un coup de revolver.

Les bourreaux se lassèrent pourtant de tuer et aux quelques survivants firent signe de se relever et d’approcher. Mais ce n’était certes pas pour les libérer.

Le jour ne tarda pas à paraître, continue Félix Bourdon, et vers 7 ou 8 heures, on coupa nos liens et on nous intima l’ordre d’enterrer nos morts. Une grande fosse avait été creusée près de là. Nous dûmes y transporter un à un les cadavres que nous portions à trois ou quatre; deux d’entre nous étaient descendus dans la fosse pour ranger les morts. Puis ensuite nous devions fouiller les cadavres et remettre aux soldats ce que nous trouvions. Ils prenaient ce qui était à leur convenance et rejetaient le reste.

Quand j’aperçus le cadavre de maman, je me sentis faiblir et je m’appuyai contre le mur, mais un coup de crosse me força à reprendre ma lugubre besogne. Je n'ai pu constater où ma mère avait été atteinte. Je vis de même papa, mon frère Henri, ma sœur Jeanne. Papa avait la tète presque emportée, mon frère la poitrine déchirée et ma sœur le crâne ouvert.

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